Jeffrey Epstein, digne représentant du délire transhumaniste

jeudi 19 février 2026, par Karel Vereycken

Le scandale Epstein qui secoue la planète a mis en évidence l’existence d’une vaste machine de chantage s’appuyant sur des pratiques organisées et partagées, de prédation sexuelle.

Si la technique a été l’instrument de tous les services de renseignement depuis la nuit des temps (On pense à notre ministre de la Police Joseph Fouché (1759-1820)), la mondialisation de cette pratique par une « caste Epstein » au service d’une oligarchie financière opérant désormais avec l’IA et la haute technologie à partir de la Silicon Valley, Wall Street, la City et le « confetti d’Empire » que sont les paradis fiscaux et autres dépendances de la Couronne britannique, met en valeur la monstruosité du phénomène.

Cependant, au-delà de la fascination pour le pouvoir qu’il s’octroya par l’argent et la prédation sexuelle, Jeffrey Epstein « l’arrangeur », n’a jamais caché l’autre face de sa folie : sa passion et sa promotion du « transhumanisme ».

Transhumanisme

En 2023, sur le site de Solidarité & Progrès, avec Agnès Farkas, nous avions mis en garde :

« En tant que mouvement de pensée, le transhumanisme est apparu il y a un demi-siècle. Il se réfère à la définition du biologiste Sir Julian Huxley, premier directeur-général de l’UNESCO et théoricien farouche de l’eugénisme »
Julian Huxley.
Creative Commons.

Dans L’homme, cet être unique (The Uniqueness of Man), 1941 (trad. fr. éd. Oreste Zeluck, 1948, p. 47.), Julian Huxley écrivait que

« une fois pleinement saisies les conséquences qu’impliquent la biologie évolutionnelle, l’eugénique deviendra inévitablement une partie intégrante de la religion de l’avenir, ou du complexe de sentiments, quel qu’il soit, qui pourra, dans l’avenir, prendre la place de la religion organisée ».

 La chose est dite : l’eugénisme sera la religion des temps modernes !

En 1957, Huxley précisera qu’un transhumain est « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine ».

Bien que l’Association française transhumaniste s’en défend, il n’est pas entièrement faux de dire que le transhumanisme d’aujourd’hui n’est que le nouveau nom de l’eugénisme d’hier.

Rappelons qu’avant la découverte de l’holocaust (un eugénisme « négatif » se portant sur l’élimination des plus faibles ou jugés de qualité inférieure), un eugénisme dit « positif » se présentait comme « l’ensemble des méthodes et pratiques visant à sélectionner le patrimoine génétique des générations futures d’une population, en fonction d’un cadre de sélection prédéfini ». L’eugénisme « de gauche » ? John Maynard Keynes en était un fervent partisan.

En 2019, la revue Science & Avenir identifiait sans concession « les délires transhumanistes » d’Epstein :

« Doctrine prônant l’usage des technologies afin d’améliorer l’espèce humaine, le transhumanisme avait un adepte au profil très sombre nommé… Jeffrey Epstein. Retrouvé pendu dans sa cellule de New York (États-Unis) le 10 août 2019 après avoir été emprisonné à la suite de nombreuses affaires de proxénétisme impliquant des mineures (dont les plus jeunes avaient entre douze et quatorze ans), le milliardaire américain a toujours revendiqué sa proximité avec ce mouvement dont il était un généreux donateur. Il aurait ainsi versé - entre autres - 6,5 millions de dollars au programme de "dynamique évolutive" de l’université de Harvard et 20.000 dollars à la Worldwide Transhumanist Association, renommée aujourd’hui Humanity Plus. »

« Le milliardaire a en effet enseigné l’analyse mathématique avant de faire fortune en prodiguant des conseils de stratégie fiscale à de très riches clients. Persuadé de la supériorité de son intelligence et de son ADN, le jet-setteur projetait ainsi de se faire cryogéniser la tête et les testicules afin qu’ils puissent être réanimés dans un futur proche. Un projet totalement fantaisiste puisque, rappelons-le, aucune technique de cryogénie ne permet aujourd’hui de conserver intacts des organes humains. »

Prévoir la congélation (cryogénisation) entière ou partielle de son corps est aujourd’hui une sorte de « acting out » pour toute star ou milliardaire transhumaniste.

Parmi eux, on compte des stars comme Paris Hilton et des journalistes vedettes comme Larry King, mais surtout des transhumanistes comme Nick Bostrom (futurologue, ancien directeur de l’Institut pour le Futur de l’Humanité de l’université d’Oxford, auteur de commentaires racistes), Ray Kurzweil (futurologue emblématique du transhumanisme), Elon Musk (fondateur de Tesla et SpaceX, soutien financier de l’hooligan identitaire Tony Robinson au Royaume Uni), Luke Nosek (un des co-fondateurs de Paypal) et plus récemment Peter Thiel, co-fondateur de Paypal et Palantir et grand mécène de la campagne de Donald Trump. (Liste conséquente ICI)

Comme le décrypte l’hebdomadaire Marianne, Epstein a fait en partie fortune à l’ancienne à Wall Street, c’est-à-dire en investissant :

« L’un de ses plus gros investissements a par exemple été réalisé auprès d’une société de capital-risque fondée par Peter Thiel – le cofondateur de PayPal – Valar Ventures. Epstein y investit 40 millions de dollars en 2015 et 2016, qui atteignent 170 millions de dollars en capitalisation, devenant ainsi le principal actif du patrimoine d’Epstein »

Les relations entre transhumanistes étaient donc également transfinancières.

S’inspirant, semble-t-il, d’une opération avortée visant à stocker le sperme de lauréats du prix Nobel, Epstein a cultivé des relations avec des scientifiques de Harvard qu’il pensait capables de l’aider dans ce projet et d’autres entreprises transhumanistes.

Selon la revue Jewish Current,

Epstein « espérait améliorer le génome humain, réduire l’aide aux pauvres pour lutter contre la surpopulation et cryogéniser son propre cerveau et son pénis (prétendument de forme ovoïde). Des dons à Harvard ont permis à Epstein, qui n’avait lui-même pas fait d’études supérieures, d’y entrer : il était accueilli comme un mécène et un interlocuteur par des chercheurs de renom, même si certains, comme le neuroscientifique Steven Pinker, ont fini par prendre leurs distances. Dershowitz, qui, en tant que professeur de droit à Harvard, assistait régulièrement aux déjeuners organisés par Epstein pour les scientifiques, a déclaré au Times qu’il était ’consterné’ d’apprendre les ambitions eugéniques d’Epstein, mais leur amitié a perduré. ».

Jusqu’en 2019, de nombreux scientifiques ont courtisés Epstein, pas forcément pour obtenir des faveurs d’adolescentes désoeuvrés, mais des financements pour leurs recherches. Epstein, les a financé pour des recherches qu’il estimait cohérent avec ses propres obsessions transhumanistes, tout en les invitant à poursuivr leurs discussions dans un cadre plus détendu sur son île.

Plus dérangeant, comme le rapportait le New York Times en 2019, Jeffrey Epstein aurait

« à de multiples occasions depuis le début des années 2000 dévoilé devant des scientifiques ses ambitions d’utiliser son ranch au Nouveau Mexique comme une base où une vingtaine de femmes pourraient être inséminées avec son sperme pour donner naissance à ses enfants ».  

Comme le résume Jake, un contributeur régulier du forum Transhuman :

« Je suppose qu’Epstein croyait réellement que son ADN était supérieur à celui de la plupart des gens. »

C’est peut-être cela qui explique l’absence étonnante (à ma connaissance) de petits garçons dans les récits sur les prédations sexuels du psychopathe.

Steve Bannon avec Jeffrey Epstein.

Et lorsque le sulfureux Steve Bannon vient solliciter le pédocriminel pour l’aider à débarasser le Vatican de l’encombrant pape François, Epstein prend fièrement un selfie avec son pote Steve, on sait jamais lequel des deux fera chanter l’autre.

Toujours dans le New York Times en 2019, le vice-président de (l’association transhumaniste) Humanity Plus, Ben Goertzel – qui reçut naguère 100 000 $ de Jeffrey Epstein pour mener ses recherches – avouait en 2019, suite à l’arrestation du pédo-criminel :

« Je n’ai pas envie de parler d’Epstein maintenant. Ce que je lis sur lui dans la presse est plutôt dérangeant et va bien au-delà de ce que je soupçonnais de ses agissements. »

Le 16 février 2026, dans une déclaration publique, des experts de l’ONU soulignent que « Ces crimes ont été commis dans un contexte de croyances suprématistes, de racisme, de corruption, de misogynie extrême, et de marchandisation et de déshumanisation des femmes et des filles de différentes parties du monde ».

John Brockman et la Fondation Edge

Jeffrey Epstein (à gauche) avec John Brockman.

Une personne clé pour la carrière d’Epstein est John Brockman, un impresario et agitateur de la contre-culture, à l’origine un agent littéraire spécialisé dans la littérature scientifique.

Il a commencé sa carrière en 1965 alors qu’il travaillait à la Cinémathèque des cinéastes. Au cours de cette période, il a été influencé par les idées de Norbert Wiener, Claude Shannon, John Cage et Marshall McLuhan.

En 1966, il a été engagé pour développer un événement spécial multimédia au Lincoln Center Film Festival. Cela l’a conduit à créer en 1968 le premier cabinet de conseil McLuhanesque, aidant des clients tels que General Electric, Columbia Pictures, Scott Paper, l’état-major interarmées et la Maison Blanche à repenser leurs activités à la lumière de la science émergente de la cybernétique.

John Brockman tisse alors des liens avec de nombreuses figures de proue du monde de l’art, telles qu’Andy Warhol, Juan Miro, Meyer Schapiro, Nam June Paik, Carolee Schneemann, le collectif artistique USCO, Robert Rauschenberg et Claes Oldenburg.

Il retourne alors à la science. S’inspirant des clubs d’expérimentateurs de l’époque de Benjamin Franklin, Brockman reprend et promeut la notion de « troisième culture », regroupant

« les scientifiques et autres penseurs du monde empirique qui, par leurs travaux et leurs écrits, prennent la place de l’intellectuel traditionnel en révélant les significations profondes de nos vies et en redéfinissant notre identité ».
John Brockman, lors d’un diner scientifique, avec Marissa Mayer, patronne de Yahoo.

Brockman animera pendant 20 ans, jusqu’en 2018 Edge, un salon scientifique, posant une question annuelle à une foule de scientifiques renommés et publiant leurs réponses sous forme de livre.

Dans une interview accordée au ou par le prince Andrew le 17 novembre 2019, la journaliste de la BBC Emily Maitlis a indiqué qu’Andrew et John Brockman avaient assisté à un dîner au manoir du trafiquant sexuel d’enfants Jeffrey Epstein pour célébrer sa libération de prison, après des accusations liées à au moins une décennie de trafic sexuel d’enfants.

Le nom de Brockman figurait également dans le registre des vols du jet privé d’Epstein. La présence d’Andrew au manoir de Jeffrey Epstein à Manhattan a été corroborée par Brockman lui-même, dans des courriels publiés dans un article du New Republic d’octobre 2019. L’article suggérait que Brockman était le « complice intellectuel » de Jeffrey Epstein.

La raison de la proximité de Brockman avec Epstein était simple. C’est ce dernier qui finançait les activités du club Edge, s’offrant l’occasion inespérée de côtoyer des scientifiques, des prix Nobel, des figures emblématiques des start-ups et des milliardaires du secteur technologique.

L’agent littéraire vantait la valeur de son carnet d’adresses :

« La fortune nette des 40 invités de mon dîner des milliardaires de 2014 était égale à la richesse combinée de 60 % de tous les Américains. »

BuzzFeed News a analysé les déclarations fiscales de la Fondation Edge auprès du fisc américain (IRS) entre 2001 et 2017, publiées sur Nonprofit Explorer de ProPublica. Selon Evgeny Morozov, un ancien client de Brockman qui écrit sur les implications politiques et sociales des technologies, les fondations liées à Epstein ont versé 638 000 $ sur un total de près de 857 000 $ reçus par Edge durant cette période.

Ces dons n’étaient pas la seule source de revenus d’Edge : une entrée intitulée « contrat d’édition », qui apparaît à partir de 2005, représente un total d’environ 1,48 million de dollars de gains. Les revenus tirés de la publication des livres d’Edge auraient couvert les frais de fonctionnement de base de la fondation ; l’exploitation du site web, les honoraires professionnels, l’amortissement et autres dépenses se sont élevés à environ 1,27 million de dollars entre 2001 et 2017. Mais ce montant n’a pas suffi à couvrir les 706 000 dollars supplémentaires dépensés par Edge durant cette période pour des « voyages, conférences et réunions ».

Epstein était un habitué des événements Edge. Des photos le montrant lors des dîners de milliardaires de 1999 et 2000, initialement publiées sur des pages récemment supprimées du site web d’Edge, le montraient déjà. Il était également mentionné dans un compte rendu du dîner de 2004. Selon un article de BuzzFeed News, Epstein était aussi présent à des événements Edge en 2011, après sa condamnation pour agressions sexuelles en 2008.

En 2002, Brockman, son épouse et associée Katinka Matson, ainsi que les éminents scientifiques Steven Pinker, Richard Dawkins et Daniel Dennett ont été photographiés à bord du jet privé d’Epstein, en route pour TED à Monterey, en Californie – la conférence de plusieurs jours consacrée aux technologies, au divertissement et au design, durant laquelle se tenaient des « dîners de milliardaires ».

La légende de cette photo a récemment été modifiée pour supprimer toute mention d’Epstein. Son profil sur Edge, qui le décrivait comme un « financier et philanthrope scientifique », a également été supprimé.

On ignore si Epstein lui-même a assisté au dîner des milliardaires d’Edge en 2002. Cependant, des membres de son entourage étaient présents. Une photo de l’événement montre Brockman en compagnie de deux jeunes femmes dont les noms figurent en légende. Cette photo a d’ailleurs été récemment retirée du site web d’Edge.

Parmi ces femmes figure Sarah Kellen, qui travaillait comme assistante de Ghislaine Maxwell, l’ancienne compagne d’Epstein. Elle a été protégée des poursuites grâce à l’accord de plaidoyer conclu en 2008, qui a permis au financier de purger 13 mois de prison en Floride après son arrestation. Dans plusieurs plaintes, les victimes d’Epstein ont affirmé que Kellen avait participé à l’organisation des agressions sexuelles.

En mars 2014, Epstein assiste au dîner annuel d’Edge à Vancouver, au Canada. Les autres cartons d’invitations ont été envoyés à Paul Allen (cofondateur de Microsoft, décédé en 2018), Jeff Bezos (fondateur d’Amazon, Sergey Brin (co-fondateur de Google), Larry Page (autre co-fondateur de Google, Bill Gates, Elon Musk (fondateur de Tesla et SpaceX) et Pierre Omidyar, fondateur d’eBay.

Après l’événement, Epstein adresse un mot de remerciement à John Brockman :

« Votre dîner de goyim [NDLR : le terme “goyim” voulant ici désigner les non-juifs] était incroyable. Merci beaucoup de m’avoir inclus. Où sont les juifs ? »

Suprémacisme et eugénisme

Que l’eugénisme et le suprémacisme étaient au cœur des préoccupations de cette nébuleuse, ne fait pas de doute. Le média en ligne britannique Byline Times, en guise d’introduction à son enquête, a écrit ce qui suit :

« Les documents récemment publiés concernant Jeffrey Epstein révèlent qu’une vision du monde apocalyptique – mêlant hiérarchie raciale, ‘optimisation’ génétique et même abattage sélectif des populations grâce au dérèglement climatique – circulait au sein des réseaux d’élite liés aux fondateurs qui ont façonné l’essor de la Silicon Valley. »
Joscha Bach.
Creative Commons.

En analysant les courriels que les héritiers d’Epstein ont remis au Comité de surveillance de la Chambre des représentants, l’article du Byline Times dévoile, par exemple, un courriel de 2016 dans lequel le chercheur en technologie et influenceur allemand Joscha Bach suggère que le cerveau des enfants noirs « apprend plus lentement les concepts de haut niveau », mais ajoute qu’ils conservent des capacités motrices élevées qui les rendent mieux adaptés

« à un style de vie plus axé sur la chasse et la course à pied ».

Dans d’autres courriels, Bach explique à Epstein que les femmes sont très peu nombreuses en mathématiques car cela « ne suscite pas d’intérêt social », que le changement climatique pourrait être « un bon moyen de lutter contre la surpopulation » et que le fascisme, bien que personnellement dérangeant pour lui, est « probablement le mode de gouvernance le plus efficace et le plus rigoureux d’un point de vue rationnel, si quelqu’un pouvait le mettre en œuvre de manière durable ».

Voilà donc une caution « scientifique » pour les délires de Peter Thiel et les apôtres des « Lumières sombres » qu’il promeut (Curtis Yarvin, Nick Land, etc.)

Que tant de personnalités de la « bonne société » ont « regardé ailleurs » alors que l’argent d’Epstein arrosait leurs comptes en banques et que son carnet d’adresses avantageait leur carrière, en dit long sur une époque que est, hélas, la nôtre.