French American Foundation
Ce n’est pas très nouveau. Depuis 1981, date de l’élection de François Mitterrand, quel politicien français d’importance n’a pas bénéficié des séminaires organisés par le programme « Young Leaders » de la French-American Foundation, visant à faire naître « un leadership transatlantique au service de l’amitié franco-américaine » ?
Concrètement, la FAF procède ainsi : « 10 Français et 10 Américains, âgés de 30 à 40 ans, reconnus non seulement pour leurs réalisations mais aussi pour leur capacité à inspirer et à agir au service de leur prochain, sont sélectionnés pour leur leadership et leur capacité à impacter. »
Pendant deux ans, les Young Leaders participent à deux séminaires de cinq jours, organisés alternativement en France et aux États-Unis, notamment pour « créer des liens authentiques, qui se renforcent à travers des échanges approfondis et des activités collaboratives ».
À l’issue du programme, les participants rejoignent une communauté dynamique de plus de 600 alumni, un réseau unique d’anciens Young Leaders parmi lesquels on retrouve l’actuel président de la République, Emmanuel Macron (YL 2012), l’ancien Premier ministre Édouard Philippe (YL 2011), le mathématicien et ancien député Cédric Villani (YL 2012) ainsi qu’une belle brochette d’entrepreneurs, de réalisateurs, de musiciens, d’experts médicaux et même d’astronautes, notamment Thomas Pesquet (YL 2017).
Du côté américain, les alumni comptent dans leurs rangs l’ancien président Bill Clinton (YL 1984), les anciens Secrétaires d’Etat Antony Blinken (YL 1998) et Hillary Clinton (YL 1983), ou encore l’ancien président de la Banque mondiale Robert Zoellick (YL 1994).
A droite toute
Avec l’élection de Trump en 2016 et surtout sa réélection de 2024, ce sont les think tanks de la mouvance MAGA qui deviennent incontournables pour ceux voulant profiter de l’ascenseur vers le pouvoir suprême.
Durant la campagne de 2022, l’anti-islamisme d’Eric Zemmour attire l’attention de Trump, qui est au plus bas après sa défaite aux élections de 2020.
En janvier 2025, Zemmour assiste à l’entrée en fonctions de Donald Trump, occasion rêvée pour retrouver les copains. Sur les réseaux sociaux, on le retrouve posant avec Douglas Murray, cet intellectuel supposément brillant qu’il voit comme son alter ego et qui œuvre depuis des décennies à bâtir une internationale de la haine, grâce à des passerelles reliant les branches les plus réactionnaires du Vatican (à ne pas confondre avec l’Église et le Pape), les messianiques israéliens autour de Netanyahou, leurs co-penseurs chez les sionistes chrétiens milliardaires autour de Trump et la nébuleuse des mouvements identitaires d’Amérique du sud (Bolsonaro, Milei, etc.) et d’Europe (Wilders, Orban, Zemmour, Meloni, etc.).
C’est notamment grâce à ces intermédiaires qu’Elon Musk s’est fait remarquer en saluant la grande manifestation contre l’immigration, organisée par le hooligan raciste britannique Tony Robinson, de l’English Defense Ligue (EDL) dont il pays les frais d’avocat.
Le 15 février 2025, donc peu après la prise de fonction de Donald Trump, l’agence Reuters a consacré un long article à la jeune Sarah Knafo, députée européenne pour Reconquête, qui semble faire rêver cette Amérique qui se croit chez elle partout. La journaliste Elizabeth Pineau y invite ses lecteurs à découvrir « cette politicienne d’extrême droite française peu connue, en contact direct avec l’entourage de Trump ».
« Knafo, qui sort de l’ombre de Zemmour pour devenir la force motrice de la Reconquête, n’a pas de tels scrupules. Ces dernières années, elle s’est greffée à l’architecture intellectuelle de Trump 2.0 – une marque politique remaniée qui fusionne nationalisme américain, prosélytisme technologique et ferveur anti-système – pour se présenter comme la représentante naturelle du mouvement en France.
« ‘Reconquête est le seul parti en France qui défend ce mélange : pro-technologie, pro-entreprises, mais aussi la défense de l’identité nationale ‘, a déclaré Knafo à Reuters lors d’un entretien. (…) ‘La dédiabolisation est à l’opposé de ce que prône Trump’, a déclaré Knafo. ‘Il n’y accorde que peu de respect.’ »
Évidemment, le RN ne compte pas se laisser doubler sur son extrême droite. Après la réélection de Trump, Marine Le Pen avait affirmé que le RN était « le mieux placé en France pour dialoguer avec l’administration Trump », ajoutant que son influent allié, Jordan Bardella, se rendrait prochainement aux États-Unis.
Consulté par Reuters, Luc Rouban, politologue à Sciences Po, a déclaré que le RN était très attentif aux préoccupations des électeurs français et doutait que la prétention trumpienne de Knafo puisse réussir électoralement.
Israël et cryto-folies
Selon Reuters, Knafo s’est vantée d’avoir capté l’attention de Jacob Helberg, un dirigeant de la tech né à Paris, nommé par Trump économiste en chef du département d’État. Tombé sous le charme de Knafo, Helberg l’a invitée à une commémoration à Miami en hommage aux victimes du 7 octobre, où elle a pu échanger quelques mots avec Trump. Cela lui a valu une invitation aux États-Unis pour l’élection du 4 novembre 2024, puis à nouveau pour l’investiture de Trump en janvier 2025. Une information confirmé par Le Monde.
C’est alors qu’elle rencontre le milliardaire de la crypto-monnaie Michael Saylor, cofondateur de l’opérateur bitcoin Strategy, pour discuter des « prochaines élections françaises », selon ses publications sur les réseaux sociaux. Rappelons ici que pour financer leurs campagnes présidentielles, aussi bien Joe Biden que Donald Trump ont bénéficié de centaines millions de dollars sous forme de bitcoin et d’autres crypto-actifs. Saylor a republié sur X le compte rendu de sa rencontre par Knafo, avec ce commentaire : « La France pourrait utiliser davantage de bitcoin. »
En 2024, précise Reuters,
Institut Claremont
Knafo s’est alors « rapprochée de penseurs conservateurs proches de Trump, des personnalités comme le journaliste Christopher Caldwell et Michael Anton », deux chercheurs de premier plan de l’Institut Claremont, berceau intellectuel du trumpisme installé près de la Silicon Valley en Californie et étroitement lié au vice-président JD Vance.
Sur le site de l’Institut Claremont, Knafo harbore le titre de titre de "Lincoln Fellow 2024". Son parti conservateur Reconquête est supposé le plus grand parti de France en termes de membres. Noté également, le fait qu’elle anime un réseau de 75000 parents intitulé "Parents vigilents" pour lutter contre la propagande dans les écoles françaises.
Après sa bourse au Claremont, Knafo se rend à Bruxelles où elle prononce en septembre 2025 un discours qui est relayé par le compte X de Musk. « Nous préférerons toujours (…) Elon Musk à Ursula von der Leyen, la liberté à la censure », déclare-t-elle, en référence à la présidente de la Commission européenne, ajoutant que les liens qu’elle tisse avec l’entourage de Trump pourraient perdurer au-delà de ses quatre années de mandat, car alors, [« JD Vance pourrait devenir président ». Entre jeunes, on se comprend !
NSS
Précisons que Michael Anton, qui fut jusqu’à septembre le directeur de la planification politique de l’administration, est l’auteur principal de la National Security Strategy (NSS), un document qui sous-entend un repli stratégique des Etats-Unis sur « l’hémisphère occidental » (comprenant le Groenland, les Caraïbes et l’Amérique centrale et du Sud), où, au nom d’une doctrine Monroe dévoyée, ils s’imposeront comme interlocuteurs exclusifs au détriment de l’influence chinoise, russe et européenne. Madame Knafo offrira-t-elle la Guyane française ou la Martinique à oncle Trump ?
A propos de la NSS, des observateurs attentifs y voient le retour de la philosophie du juriste nazi Carl Schmittqui, en 1939, comme Hitler dix ans auparavant, ne souhaitait pas un ordre de droit international, mais un « nomos » (ordre naturel) d’un monde partagé entre empires gérant chacun sa grande région (grossraum).
De son côté, Eric Zemmour s’est entretenu avec Curtis Yarvin, un blogueur « néo-réactionnaire » extrémiste qui, de pair avec le gourou britannique Nick Land, réclame la suppression de la démocratie et de toutes les valeurs universelles acquises avec les Lumières (y compris l’égalité homme/femme et blanc/noir). Traître à l’héritage républicain de son propre pays, Yarvin veut remplacer les présidents par des « rois-PDG » gérant un Etat totalement privatisé. Il s’arroge la paternité du plan Trump-Kushner pour Gaza, où il voit une occasion de mettre en œuvre sa dystopie.
RN
Arrivant à vélo derrière la Ferrari de Knafo, le RN, qui pèse beaucoup plus que les 7 % de Reconquête, ne compte pas rester passif.
Comme le rapporte Politico, le groupe présidé par Jordan Bardella au Parlement européen a organisé un colloque avec plusieurs dirigeants d’extrême droite et des soutiens de Donald Trump. « Le RN, qui dément entretenir une quelconque bienveillance à l’égard de Donald Trump depuis les dernières éructations du président américain contre l’Europe, rencontre de nouveau (…) des représentants de la galaxie MAGA, ce mardi 3 février. »
Présent à ce colloque sur la « liberté d’expression », le nouveau président chilien, « le nostalgique de Pinochet José Antonio Kast, des influenceurs anti-avortement et des pontes de The Heritage Foundation, le think tank à l’origine du programme de Donald Trump ».
Sans remonter à 2017 et à l’humiliation que Marine Le Pen avait subie à New York, reléguée au pied de la Trump Tower alors qu’elle cherchait la bénédiction de Donald Trump, ni s’appesantir sur la bienveillance manifeste de Jordan Bardella à son égard dans l’émission « Quelle Époque ! » (sur France 2), les exemples attestant cette proximité sont nombreux.
« Grâce à lui, un vent de liberté, de fierté nationale souffle sur toutes les démocraties occidentales », avait même osé Jordan Bardella en 2024, qualifiant ce succès de « bonne nouvelle ».
« Marine Le Pen et son dauphin ont eu bien du mal à mettre à distance ces acolytes franchement embarrassants au regard de l’actualité récente, du Groenland à Minneapolis » conclut Politico.





