Donald Trump, entre Carl Schmitt et Léo Strauss

mardi 3 février 2026, par Karel Vereycken

A gauche, le juriste nazi Carl Schmitt ; à droite le parrain des néo-conservateurs Leo Strauss ; au centre Donald Trump devant une carte montrant le Groenland.
S&P, Creative Commons.
Affubler Donald Trump d’une moustache à la Hitler et dénoncer comme fasciste son adoption de plus en plus marquée de décrets autocratiques sont presque devenus monnaie courante.

Une analyste néerlandaise a soulevé un point essentiel en affirmant que beaucoup trop de commentateurs et d’observateurs se focalisent sur Donald Trump en tant que personne. Bien sûr, sa personnalité excentrique suffit à occuper des légions de journalistes, qui décrivent et commentent les images qu’ils voient sur le proverbial « mur de la caverne », l’allégorie évoquée par Platon dans le livre VII de sa République, confondant la réalité avec les simples ombres projetées sur un mur.

Plutôt que de se fixer sur ce qui se passe « sur le devant de la scène », comme le souligne justement l’analyste, il est grand temps de s’intéresser à ce qui se trame en coulisses, notamment à la résurgence d’idéologies fascistes que l’on croyait définitivement éradiquées.

En réalité, ce qui semble être le comportement fou ou incohérent d’un clown narcissique ne l’est plus pour ceux qui savent lire les intentions et les motivations des mafias et personnalités qui tirent les ficelles et manipulent ce clown depuis les coulisses.

Etant donné que nous avons déjà publié en 2005 notre enquête à Leo Strauss et son influence sur le parti de la guerre, nous nous concentrerons ici sur Carl Schmitt et son influence sur Curtis Yarvin, Peter Thiel et Michael Anton.

Lumières sombres

Très intéressant à cet égard, la revue de presse de Rémi Bostsarron sur France-Info [1], le 1er février 2023, sur le nouveau livre d’Arnaud Miranda, « Les Lumières sombres, comprendre la pensée néoréactionnaire » (Grasset, 2026)
 :

« Alors que les discours et les actions de Donald Trump semblent parfois manquer de cohérence, il est intéressant de se plonger, avec ce livre, dans la tête du président américain, ou plutôt dans la tête de ceux qui inspirent sa politique, ces fameuses ‘Lumières sombres’.

« Ces hommes d’influence sont des penseurs néoréactionnaires venus d’internet, c’est leur royaume : c’est là qu’ils s’expriment, qu’ils débattent, qu’ils conquièrent une partie de l’opinion. L’une des grandes figures de ce réseau s’appelle Curtis Yarvin, un ingénieur de formation, qui a commencé à exposer ses idées sur un blog dans les années 2000.

« Parmi ces idées, certaines vous rappelleront quelque chose : Curtis Yarvin est favorable à des coupes massives dans le budget de l’État, il encourage le protectionnisme économique, il veut faire de Gaza une ville entreprise et il souhaite que les États-Unis se retirent d’Europe pour affaiblir les démocraties libérales. Vous l’aurez compris : ses idées ressemblent étrangement à celles appliquées par Donald Trump.

« S’il a pu approcher Donald Trump, c’est parce que Curtis Yarvin ne s’est pas contenté de s’exprimer sur internet. Il a aussi tissé son réseau dans le monde des affaires. Dans les années 2010, il crée un logiciel puis une entreprise dans la Silicon Valley, où il se lie d’amitié avec le milliardaire Peter Thiel, fondateur de PayPal et surtout soutien fervent de Donald Trump. Peter Thiel permet à Curtis Yarvin d’entrer en contact avec JD Vance, l’actuel vice-président américain. Yarvin devient alors LA référence intellectuelle d’une galaxie économique et politique quasiment exclusivement masculine, qui affirme ses objectifs : gestion de l’État comme une entreprise, rétablissement de l’inégalité entre les hommes et les femmes, affirmation de la supériorité de certains patrimoines génétiques et destruction de la démocratie. »

Ce que Miranda qualifie de coup d’État à froid a été le fruit, non de l’activisme mais d’un travail de réseautage ciblé au sommet de l’État. La « droite alternative » (alt-right) populiste de Steve Bannon et son orchestration de la prise d’assaut du Capitole ont échoué à faire élire Trump en 2020. Il fallait donc une approche nouvelle. C’est en promouvant Curtis Yarvin et Nick Land, et leur stratégie de « Lumières obscures » que les milliardaires de Silicon Valley imposeront Trump et sa politique.

Michael Anton

Acteur majeur de ce coup d’État à froid, opérant dans le même cadre idéologique que Yarvin, Michael Anton a été la plume et l’attaché de presse du maire de New York, Rudy Giuliani, avant d’occuper un poste de cadre intermédiaire au Conseil national de sécurité des États-Unis (NSC) sous l’administration du président George W. Bush. Il fut aussi l’attaché de presse de la conseillère à la Sécurité nationale, Condoleezza Rice. D’après le Weekly Standard et Politico, Anton a pleinement soutenu l’invasion désastreuse de l’Irak. [2]

En 2005, Anton quitte le gouvernement américain pour rédiger les discours de Rupert Murdoch au sein de News Corp. Il devient ensuite directeur de la communication de la banque d’investissement Citigroup, puis directeur général du géant de la gestion d’actifs BlackRock pendant un an et demi.

Sous le premier mandat de Trump, Anton rejoint le Conseil national de sécurité en février 2017, en tant que conseiller adjoint pour la communication stratégique, poste dont il démissionne le 8 avril 2018, la veille de la nomination de John R. Bolton comme conseiller à la Sécurité nationale de Trump. Il intègre ensuite la Kirby Center Graduate School of Government du Hillsdale College. Parallèlement, il exerce comme chercheur principal au Claremont Institute, institut fondé en 1979 par quatre étudiants du politologue straussien Harry V. Jaffa.

Le très néoconservateur Mike Pompeo, l’ancien Secrétaire d’Etat américain, lors d’un gala au Claremont Institute.
TCI

Anton s’est fait connaître en 2016 avec son livre « After the Flight 93 Election : The Vote That Saved America and What We Still Have » (Après l’élection du vol 93 : le vote qui a sauvé l’Amérique et ce qu’il nous reste), où il compare le choix des électeurs de voter pour Trump à celui des passagers du vol 93 qui ont pénétré dans le cockpit pour tenter de sauver leur vie en neutralisant certains des pirates de l’air du 11 septembre. Autrement dit, en situation d’urgence, tout est justifié.

Selon lui, il s’agit de prendre des mesures exceptionnelles et potentiellement suicidaires (le scénario de l’assaut du cockpit) parce que l’Amérique que les conservateurs aspirent à préserver était menacée d’élimination totale.

Il révèle cela dans une partie de cet essai qui examine les intentions de « la gauche ». Certains membres de la gauche américaine considèrent les conservateurs comme des nazis, écrit-il : « Comment traiter un nazi, c’est-à-dire un ennemi dont on est convaincu qu’il veut votre destruction ? On ne fait pas de compromis avec lui et on ne le laisse pas tranquille. On l’écrase. » Le revers de la médaille, quand on croit que ses ennemis veulent vous écraser parce que vous êtes un nazi, c’est la conviction qu’il faut les écraser les premiers.

Anton avait en fait écrit un article beaucoup plus long en mars 2016, que peu de gens avaient lu, et dont les propos étaient encore plus tranchants. Intitulé « Vers un trumpisme sensé et cohérent », cet article commençait par souligner que

« Trump lui-même — qui n’est pas un homme d’idées, c’est le moins qu’on puisse dire — n’est pas à même de réfléchir à la signification de sa popularité ni à la manière d’en tirer parti. D’autres devront faire le vrai travail. » [3]

En mai 2021, dans un épisode spécial du podcast « The American Mind », l’organe du Claremont Institute, Anton a débattu avec Curtis Yarvin sur la marche à suivre « quand le régime Biden s’effondrera sous le poids de sa propre incompétence ».

Dans ce podcast, Yarvin a pu amplement défendre sa thèse révolutionnaire : après un coup d’État à froid, les Etats-Unis seraient mieux gouvernés par un PDG de la tech devenu monarque que par un président élu. Mais bien sûr, derrière le clown narcissique sur le devant de la scène, un gouvernement secret composé de banquiers synarchistes l’aiderait en coulisses.

Anton lui-même est un fervent défenseur du « césarisme rouge » — un terme qu’il a popularisé dans son livre de 2020, The Stakes (Les enjeux), comme une « forme de pouvoir personnel : à mi-chemin (…) entre la monarchie et la tyrannie », dans laquelle « la parole de César remplace le constitutionnalisme et même, en dernière analyse, la loi ».

En France, c’est la thèse de ceux qui se qualifient eux-mêmes de « décisionnistes » car ils pensent que la décision relève toujours d’un pouvoir absolu, et que le pouvoir ne se justifie jamais, mais se prend.

Une semaine après le meurtre des militants anti-ICE, le Claremont Institute affirmait encore que ce n’était que de la désinformation des gauchistes visant à saper l’action légitime et "révolutionnaire" de l’Etat trumpiste.
TCI

Dans un podcast intitulé « The Ennemy is an Idea », consacré à la notion d’« ordre international libéral » et publié sur The New Criterian en janvier 2020, Anton ridiculise l’idée de « fraternité humaine », qu’il qualifie de farce totale à laquelle seuls des imbéciles naïfs peuvent croire.

Anton, pour banaliser sa descente dans l’inhumanité, va jusqu’à ridiculiser le poème du poète allemand Friedrich Schiller « L’ode à la joie », qui couronne la 9e symphonie de Beethoven et a été adopté comme hymne européen. « La musique rock, ironise-t-il, brode essentiellement sur deux thèmes : le sexe et le fait que nous sommes tous frères. » [4]

Concernant la fin du droit du sol qu’il souhaite, Anton, pour qui l’islam est incompatible avec les valeurs occidentales, a déclaré le 1er août 2024, dans The American Mind, le magazine du Claremont Institute :

« l’idée que les rédacteurs de la Constitution [the framers] aient voulu étendre la citoyenneté à quiconque dont les parents ont franchi clandestinement notre frontière est absurde et trahit une incompréhension fondamentale de la mentalité américaine du XIXe siècle ».
 [5]

Bien qu’affirmant n’avoir qu’une implication minimale dans le Projet 2025 du Parti Républicain et que le Claremont Institute ait nié tout soutien institutionnel profond à ce projet, l’alignement philosophique d’Anton avec ses objectifs et les buts de la Heritage Foundation suggèrent un effort coordonné pour transformer la gouvernance fédérale selon des principes autoritaires, notamment en matière de politique étrangère et de structure institutionnelle.

En France, Sarah Knafo, épouse de l’ancien candidat à la présidentielle Éric Zemmour, qui se présente comme une patriote farouchement anti-immigration et milite pour les crypto-actifs, fut l’élève de Michael Anton à l’Institut Claremont.

En tant que directeur de la planification politique durant les neuf premiers mois de 2025, Anton a obtenu de Trump la signature de 225 décrets présidentiels au cours de cette période, soit plus que n’importe quel autre président américain en un an. [6]

Curtis Yarvin et Carl Schmitt

Curtis Yarvin.
Creative Commons.

Un an plus tôt, le 21 décembre 2020, sur son blog Gray Mirror, le blogeur Curtis Yarvin reconnaissait avoir puisé une grande partie de son inspiration, notamment en matière de relations internationales, directement chez le juriste nazi Carl Schmitt. [7]

Aujourd’hui, malgré une vie privée profondément marquée par un antisémitisme extrême et une sexualité autodestructrice et compulsive, Carl Schmitt est hélas devenu une référence intellectuelle de plus en plus importante pour ceux qui réclament le retour des États-nations souverains. [8]

Pour rappel, en 1933, Schmitt adhéra au parti nazi et utilisa ses théories juridiques et politiques pour justifier idéologiquement le régime. Il occupa divers postes au sein de conseils nazis, notamment le Conseil d’État prussien et l’Académie de droit allemand, et présida l’Association nationale-socialiste des juristes. Il réservait cependant son plus grand mépris aux Britanniques, qu’il considérait comme des « universalistes » hypocrites et les inventeurs de la « démocratie ».

Tout comme Hjalmar Schacht, Carl Schmitt était indigné par l’humiliation de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale et sa « colonisation » par les puissances victorieuses. Il percevait le droit international comme une escroquerie des vainqueurs, conçue pour maintenir le Reich sous une sujétion permanente et faciliter l’exploitation des ressources mondiales.

Sa doctrine de l’« état d’exception », formulée dix ans avant la prise de pouvoir nazie en Allemagne en 1933, affirmait que l’urgence justifiait un « exécutif unitaire » doté de « pouvoirs exécutifs spéciaux », la « suspension de l’État de droit » et la « dérogation aux droits légaux et constitutionnels ». Cette doctrine contribua à l’accession d’Hitler au pouvoir en fournissant le fondement juridique théorique du régime nazi. [9]

La première phrase du livre de Schmitt publié en 1922, « Théologie politique », en donne un aperçu : « Le souverain est celui qui décide de l’exception. » Selon Schmitt, l’une des tâches les plus importantes du leadership consiste à identifier et à combattre un ennemi commun. Comme il l’a exprimé dans l’une de ses citations les plus célèbres, « Les moments forts de la politique sont simultanément ceux où l’ennemi est, dans la réalité concrète, reconnu comme tel. »

C’est là qu’il ne faut pas confondre l’idée que se faisaient de la souveraineté Jean Bodin et du général De Gaulle, avec les thèses fascistes de Carl Schmitt. (Voir à ce sujet l’excellent décryptage du Pr Bernard Bourdin). [10]

Dans sa définition de la « théorie de l’exécutif unitaire » (TEU), Schmitt soutient que pour pouvoir faire face efficacement aux menaces, une entité souveraine, vraisemblablement le président, doit être investie du pouvoir de déroger à la loi. Cette institution de « l’état d’exception » permet à l’exécutif d’agir sans aucune contrainte de la part des instances judiciaires ou législatives, créant ainsi une indépendance considérable – avec un fort risque d’abus – dans l’exercice du pouvoir politique. La TEU a été promulguée par l’administration Bush comme la méthode appropriée pour lutter contre le terrorisme et les autres menaces imminentes à la sécurité des États-Unis. Inspirée par cette logique, la loi Patriot de 2001, initialement prévue pour quatre ans pour combattre le terrorisme, est toujours en vigueur.

Le concept de Grossraum de Schmitt

Concernant les relations internationales, Curtis Yarvin partage également les idées de Schmitt, exprimées notamment dans son article de 1950, « Le Nomos de la Terre », Nomos étant, selon Yarvin,

« un mot grec signifiant ‘ordre essentiel’, à peu près équivalent à ce qu’on appelait autrefois ‘loi naturelle’, mais au niveau des nations plutôt que des personnes ».

Dans cet article, Schmitt reprend ce qu’il avait présenté lors d’une conférence très médiatisée à l’Institut de politique et de droit international de l’Université de Kiel le 1er avril 1939, avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et intitulée « L’ordre du Grossraum (grand espace) en droit international, avec une interdiction d’intervention des puissances spatialement étrangères. Une contribution au concept de Reich en droit international (1939-1941) ». [11]

Carte des pan-regions du géographe allemand Karl Haushofer, reprise par Carl Schmidt sous le nom de Grossraum (grands étendus).
Creative Commons.

Reprenant les idées du géographe allemand Karl Haushofer, Carl Schmitt proposait de diviser le monde en vastes espaces (Grossraum), chacun dominé en son centre par un empire (Reich) et possédant sa propre identité, sa mission et son champ de force, qui façonneraient les autres États de son orbite immédiate. Les puissances extérieures, qualifiées de « puissances spatialement étrangères », s’y verraient interdire d’intervenir.

Ainsi, après avoir fait l’éloge de la doctrine Monroe pour avoir utilisé, pour la première fois, le concept d’« hémisphère occidental », et même critiqué le corollaire de Theodore Roosevelt qui en avait fait un instrument de l’impérialisme américain, Schmitt envisageait l’Allemagne nazie comme le Reich au cœur du grand espace européen (Grossraum), qu’il cherchait à protéger de toute ingérence anglo-américaine.

Son « ordre du Grossraum » propose un système mondial multilatéral caractérisé par de multiples hégémonies régionales, régi par un ordre juridique international, non pas comme un texte universel adopté par la Ligue des Nations ou l’ONU, mais s’appliquant uniquement entre les États hégémoniques et les nations subordonnées. Si l’on dit parfois que le Grossraum de Schmitt a inspiré Hitler, en réalité, celui-ci avait déjà appelé à une « doctrine Monroe allemande » dès 1923, soit plus de quinze ans auparavant.

Si la doctrine Monroe originale, telle que l’avait conçue John Quincy Adams, interdisait aux puissances coloniales européennes de perpétuer leur système prédateur sur l’ensemble du continent américain, ce n’est que par déduction logique que certains se sont imaginés qu’elle offrait aux Européens et à d’autres empires, par simple réciprocité, le droit de disposer pleinement de leur propre sphère d’influence.

Bien que Karl Haushofer ait initié Hitler au concept darwinien de Lebensraum (espace vital) de Friedrich Ratzel, qui avait d’importantes implications politiques et idéologiques, le Lebensraum n’a jamais été développé comme une théorie juridique, contrairement au concept de Grossraum, bien que le débat n’est pas clos.

Partager le monde entre hégémons

Caricature du quotidien britannique Daily Express (se plaignant de l’absence des Européens au festin).
Daily Express

En Russie, c’est surtout l’« eurasiste » Alexandre Douguine qui a popularisé les idées de Schmitt. Dans son article « Les 5 leçons de Carl Schmitt pour la Russie », écrit en 1991 et paru pour la première fois dans la revue Nash Sovremennik en 1992, il écrit :

« Dans son ouvrage ‘Le Concept du politique’, Carl Schmitt exprime une vérité d’une importance capitale : ‘Un peuple n’existe politiquement que s’il forme une communauté politique indépendante et se distingue des autres communautés politiques afin de préserver sa propre conception de sa communauté spécifique.’ Bien que ce point de vue s’oppose radicalement à la démagogie humaniste caractéristique du marxisme et des théories libérales-démocratiques, toute l’histoire du monde, y compris l’histoire réelle (et non officielle) des États marxistes et libéraux-démocratiques, démontre que ce fait est bel et bien une réalité, même si la conscience utopique post-Lumières est incapable de le reconnaître. En réalité, la division politique entre ‘les nôtres’ et ‘les autres’ existe dans tous les régimes politiques et dans toutes les nations. Sans cette distinction, aucun État, aucun peuple, aucune nation ne pourrait préserver son identité, suivre sa propre voie ni se forger sa propre histoire ».

Pour Douguine,

« la signification conceptuelle du Grossraum, dans la perspective analytique de Carl Schmitt, réside dans la délimitation de régions géographiques au sein desquelles les variations de l’expression politique propre aux peuples et États inclus dans cette région peuvent être combinées pour parvenir à une généralisation harmonieuse et cohérente, exprimée dans une ‘Grande Union géopolitique’. Le point de départ de Schmitt était la question de la doctrine Monroe américaine, qui englobait l’intégration économique et stratégique des puissances américaines au sein des frontières naturelles du Nouveau Monde. Étant donné que l’Eurasie représente un conglomérat beaucoup plus diversifié d’ethnies, d’États et de cultures, Schmitt a postulé qu’il était donc plus pertinent de parler non pas d’une intégration continentale totale, mais de l’établissement de plusieurs grandes entités géopolitiques, chacune devant être gouvernée par un super-État flexible. Ceci est en principe analogue au Jus Publicum Europaeum ou à la Sainte Alliance proposée à l’Europe par l’empereur russe Alexandre Ier. »

Une Stratégie de sécurité nationale (NSS) « schmittienne »

Suite à la publication de la NSS version 2025, à l’intervention américaine au Venezuela, à la rhétorique du président Trump sur le Groenland, le Panama, la Colombie, le Mexique et Cuba, et, d’une certaine manière, à sa volonté de conclure un accord de paix avec la Russie, on peut se demander si Trump est un partisan du concept de Nomos (Grossraum) de Curtis Yarvin (en réalité de Carl Schmitt), cet « ordre naturel » non pas pour tous, mais pour une poignée de rois PDG milliardaires, tels des parrains de la mafia, engagés dans un conflit permanent pour le contrôle de leur Grossraum respectif.

En pages 15, 16 et 17 de la NSS, on peut lire :

« Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger leur territoire, ainsi que leur accès aux zones géographiques clés de la région. Ils empêcheront leurs concurrents non hémisphériques de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiques vitaux dans leur hémisphère. Ce corollaire de la doctrine Monroe, imposé par l’administration Trump, constitue un rétablissement judicieux et efficace de la puissance et des priorités américaines, conforme aux intérêts de sécurité des États-Unis.
« (…) L’hémisphère occidental recèle de nombreuses ressources stratégiques que l’Amérique devrait développer en partenariat avec ses alliés régionaux, afin de contribuer à la prospérité des pays voisins et de son propre pays. Le Conseil de sécurité nationale lancera immédiatement un processus interministériel rigoureux afin de charger les agences, appuyées par le service d’analyse du renseignement, d’identifier les points stratégiques et les ressources de l’hémisphère occidental en vue de leur protection et de leur développement conjoint avec les partenaires régionaux. Des concurrents non hémisphériques ont considérablement pénétré notre hémisphère, nous désavantageant économiquement aujourd’hui et risquant de nous nuire stratégiquement à l’avenir. Laisser ces incursions se faire sans réagir fermement constitue une autre grande erreur stratégique américaine de ces dernières décennies. »

 [12]

Alors que les stratégies de sécurité nationale sont généralement le fruit d’un travail collectif, écrit la Fondation Carnegie pour la paix,

« cette NSS est différente. Qu’on l’apprécie ou non – et je ne l’apprécie guère –, elle n’est pas le résultat d’un compromis. Il semblerait qu’elle soit en grande partie l’œuvre d’un seul homme, Michael Anton. (…) La destitution du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis semble annoncer la mise en œuvre de ce document. De ce fait, il est tentant d’interpréter cette NSS comme un plan d’action pour les trois prochaines années. » [13]

Il est peu probable que Trump ait la moindre idée des antécédents conceptuels de sa politique, mais ses soutiens, qu’il s’agisse de Thiel, Yarvin ou Anton, les connaissent manifestement.

Un précédent :
Technate America

En 1940, le magazine Technocracy, organe de presse du mouvement politico-social états-unien Technocracy Inc., offrait dans ses pages intérieures cette carte intitulée Technate of America, projection de leur projet civilisationnel.

Le mouvement, né de la crise de l’entre deux guerres sous impulsion de l’ingénieur Howard Scott et connaissant son apogée dans les années 1930, avait pour objectif de créer une grande nation américaine autosuffisante s’étendant du Groenland à l’Amérique du Sud (la présente carte, du rouge emblématique du mouvement, inclut le Groenland et le Vénézuéla).

Le projet, aux divers élans fascistes, visait à confier tout le pouvoir à une élite technocratique en remplacement d’une démocratie qui s’encombre de l’humanisme et de la compassion, pour organiser en pure rationalité la nation, chacun des citoyens étant susceptible d’être affecté là et à la tâche où l’intérêt supérieur de la nation le voudrait.

Le commerce international serait rompu, la rupture se précisant par la mise en place d’un rempart militaire sur toutes les frontières, et les règles du commerce intérieur seraient remplacées par des prix fixés en fonction du coût énergétique de la production des produits et denrées.

Il est dit que le père d’Elon Musk a fait partie de ce mouvement, qui perdure aujourd’hui et a encore sa plateforme internet, malgré que l’attaque de Pearl Harbor en 1940 a unifié le pays pour lutter contre le fascisme à l’occasion de la deuxième (probablement pas seconde, malheureusement ) guerre mondiale.

Source : page FB de Eric Lenoir

Les récents sermons prophétiques de Peter Thiel en Californie et à Paris, où il présente la technologie comme le dernier rempart (katechon) contre l’Apocalypse, s’appuient tout autant sur les élucubrations de Carl Schmitt sur le même sujet. Dans les années 1930, Schmitt pensait qu’Hitler serait ce katechon, empêchant l’avènement d’un monde dominé par le communisme soviétique. Il a par la suite reconnu son erreur et affirmé qu’Hitler était l’Antéchrist conduisant le monde à l’Apocalypse.

Voici comment Yarvin conclut son commentaire sur le prochain Nomos  :

« Dès 1950, Schmitt pressentait que l’Amérique, brandissant le couteau au-dessus du cadavre du Nomos de la vieille Europe – un destin amplement mérité, car toutes les nations sont Caïn et aucune n’est Abel, l’histoire étant, selon Maistre, ‘un vaste autel sanglant’ – se verrait confier au siècle suivant la mission sacrée de tailler, dans la carcasse répugnante et hypocrite de son propre empire du XXe siècle, le prochain Nomos de la Terre. Cet ordre doit être véritablement et durablement multipolaire.

(...) Les preuves de ce succès sont si convaincantes qu’il est inutile d’en expliquer le mécanisme. Il pourrait être lié aux raisons pour lesquelles les marchés concurrentiels produisent des organisations plus efficaces que les marchés monopolistiques. Dans un monde multipolaire, chaque pôle est en compétition avec les autres et soumis à une forte pression pour performer. »

Si l’on a pu interpréter le départ de Michael Anton de l’administration Trump comme un signe positif, il pourrait en annoncer un bien pire.

Les partisans de la guerre lui reprochaient sa complaisance envers la Chine après la publication d’un article intitulé « Pourquoi il n’est clairement pas dans l’intérêt des États-Unis d’entrer en guerre pour Taïwan », où il se contentait de poser la question :

« Est-il judicieux de menacer, et encore moins de lancer une frappe nucléaire sur un territoire que la Chine considère comme un organe vital, mais qui est périphérique pour nous ? » [14]

Alors que l’ONU est confrontée à un « effondrement financier imminent » faute de financement, principalement de la part des États-Unis, le soi-disant Conseil de la paix de Trump, composé de membres rémunérés, prétend être devenu le nouvel organe de régulation mondial des conflits internationaux.

Pauvre monde ! Les schmittiens purs et durs comme Anton semblent plus réalistes, voire préférables aux néoconservateurs straussiens, prêts à raser la planète entière pour assouvir leur soif d’empire unipolaire. Un conflit entre deux héritages fascistes !

Tandis que la faction schmittienne justifie l’agression militaire en Amérique du Sud et centrale au nom de la « doctrine Donroe » et se dit prête à céder aux intérêts sécuritaires de la Russie en Ukraine, les factions straussiennes, quant à elles, restent prêtes à frapper dans des régions éloignées de « l’hémisphère occidental », que ce soit en Syrie, en Iran, au Nigeria ou ailleurs.


[9Schmitt a fondé sa propre théorie de la dictature et de la théologie politique (religion sans spiritualité) sur un discours apocalyptique prononcé par l’auteur contre-révolutionnaire espagnol Juan Donoso Cortés en 1849, après les révolutions de 1848 en Europe. Il y faisait allusion à diverses métaphores qui présentaient l’histoire de l’Occident comme une parabole de la fin des temps. https://journal-redescriptions.org/articles/10.33134/rds.399

[11file :///C :/Users/User/Desktop/Writings%20on%20War%20by%20Carl%20Schmitt,%20Timothy%20Nunan%20(z-lib.org).pdf