Le pape Léon XIV dans les pas d’Erasme

samedi 18 avril 2026, par Karel Vereycken

Quelle merveilleuse et délicieuse ironie ! Le pape Léon XIV, sans le mentionner, reprend les mêmes objections contre la guerre formulées au XVIe siècle par le grand humaniste chrétien Érasme de Rotterdam, tout comme Léon, inspiré par Augustin, contre l’un de ses prédécesseurs, le « pape guerrier » Jules II.

Quelques années après avoir personnifié la Folie dans son œuvre la plus célèbre, L’éloge de la Folie, Érasme retourna à l’Olympe pour écrire La Complainte de la Paix (Querela Pacis, 1521).

La déesse Paix, personnifiée dans cette œuvre, a bien des raisons de se plaindre. D’abord elle constate combien il est évident que les hommes devraient préférer la paix à la guerre. La nature elle-même démontre que la paix est préférable à la destruction engendrée par la guerre. Pourtant, la guerre semble omniprésente. Cherchant des alliés, la Paix entend les paroles du Christ, qui porte le titre de « Prince de la Paix ». Elle se précipite vers les disciples du Christ, s’attendant à trouver des opposants à la guerre. « Or, je constate que les chrétiens sont en réalité pires que les païens ».

La déesse déplore que les chrétiens, du pape jusqu’aux plus humbles, aient décrété que la guerre est un état naturel. Ce serait une bonne chose si les guerres étaient menées pour des causes justes.

« Bien sûr, je parle des guerres que les chrétiens mènent entre eux. Notre intention n’est pas de condamner ceux qui entreprennent une guerre légitime pour repousser des invasions barbares ou défendre le bien commun. »

Érasme était particulièrement irrité par les agissements de Jules II, pape de 1503 à 1513. Surnommé « le pape guerrier », il était profondément impliqué dans les guerres qui opposaient les différents États de la péninsule italienne. Il avait d’ailleurs choisi ce nom en hommage à Jules César, dont la renommée reposait sur ses prouesses militaires, et non sur son statut de chrétien exemplaire.

En 1516, Érasme publia son traité sur L’Éducation d’un prince chrétien. Trois ans auparavant, Machiavel, dans Le Prince (1513), avait loué Jules César comme l’incarnation même du bon chef religieux. Après la mort de Jules II, son successeur, le pape Léon X laissa entrevoir des perspectives prometteuses en œuvrant à la fin de certains conflits en Europe. Mais en 1517, Léon X déclencha une nouvelle guerre en Italie.

Érasme exprima sa sainte colère dans sa Complainte de la paix :

« On appelle le peuple chrétien une Eglise ; à quoi cette dénomination nous exhorte-t-elle, sinon à la concorde ? (...) Si vous avez tous la même habitation, si vous avez tous le même prince, si vous servez tous les mêmes lois, si vous êtes initiés tous aux mêmes sacrements, si vous recevez la même solde et vous attendez tous la même recompense, pourquoi tant de désordres et de divisions parmi vous ? Nous voyons ces compagnons d’armes, impies, payés pour exercer le meurtre et le brigandage, vivre dans le plus parfait accord, uniquement parce qu’ils combattent sous le même drapeau ; et tant de liens ne peuvent-ils pas vous unir, vous qui faites profession d’être chrétiens ? Tant de sacrements n’exercent-ils donc sur vous aucun effet ? »

La Complainte de la paix constituait l’un des volets de la longue et publique réprimande adressée par Érasme au pape Jules II. Cette réprimande comprenait également le récit anonyme de « Jules exclu du Ciel », qui racontait comment, après sa mort, Jules se serait présenté ivre aux portes du Paradis, s’en serait vu refuser l’entrée, et aurait alors juré de lever une armée et de conquérir le Ciel.

Cela ressemble fort aux twit d’un certain président...

Voici ce que dit la Paix aux soldats :

« Vous, soldats, arborant fièrement le signe du salut sur vos bannières, vous vous êtes empressés d’anéantir ceux qui sont sauvés par ce même signe. Quelle chose terrible que de voir des hommes recevoir les sacrements administrés dans les camps et se précipiter ensuite au combat ! Le sacrement est le symbole principal de l’unité chrétienne. Pourtant, le Christ, s’il est présent, est contraint d’assister à des épées tirées contre des hommes, une démonstration qui, par-dessus tout, est acceptable pour les forces du mal. Et enfin, quoi de plus horrible que le fait que la croix soit honorée dans les deux camps et sur les deux lignes de bataille ? La croix combat-elle la croix, et le Christ combat-il le Christ ? »

De tels propos tenus en temps de guerre étaient rapidement qualifiés de trahison. Il n’est donc pas surprenant qu’à partir des années 1550, et surtout après le Concile de Trente, l’Église ait inscrit Érasme sur la liste des auteurs de son nouvel index des livres interdits, et ce pour plusieurs siècles. Tel est toujours le problème en temps de guerre : la liberté de prêcher la paix est l’une des premières victimes du conflit.