Gaza, laboratoire du fascisme qui vient

mercredi 18 février 2026, par Odile Mojon

Al Jazeera
On reconnaît aujourd’hui que la guerre à Gaza a déplacé au moins 1,9 million de personnes (sur 2,2 millions d’habitants), causé 72 000 morts, 162 000 blessés ainsi que la destruction quasi totale de l’habitat et des infrastructures vitales, santé, eau, électricité. La publication médicale britannique The Lancet estimait en janvier 2025 que ce bilan humain déjà dramatique était sous-estimé de 30 à 40 %, car ne prenant en compte que les morts dues à des lésions traumatiques, à l’exclusion des décès indirects tels que ceux résultant d’un manque de soins ou de nourriture, ni les milliers de disparus probablement enfouis sous les décombres.

Pour le reste des données, elles ne franchissent que difficilement le barrage d’une propagande qui voudrait faire accroire que les efforts pour exterminer la population palestinienne et annexer ce qui reste de ses terres se justifieraient par la défense et la sécurité d’Israël. L’interdiction d’une quelconque présence de journalistes dans les zones de conflit et l’assassinat de 220 à 250 d’entre eux mettent à mal cette rhétorique.

Pourtant, et en dépit de ces efforts, l’information sur ce qui se passe à Gaza est aussi pléthorique qu’accablante pour Israël.

D’un côté, des millions d’individus un peu partout dans le monde - que ce soit par le biais d’associations, d’ONG, d’institutions officielles ou en tant que particuliers – collectent les informations sur ce qui se passe sur le terrain, à la recherche de tout élément donnant des clefs de compréhension sur ce génocide qui se déroule en direct.

De l’autre, le « monitoring » de la guerre qui n’a jamais été aussi précis. Aujourd’hui, les satellites militaires sont à même d’observer des détails de l’ordre d’une dizaine de centimètres et ne s’en privent pas, surtout en ce qui concerne Gaza, où rien de ce qui s’y passe ne peut être ignoré. C’est d’ailleurs grâce à ces observations que le journal Haaretz a pu affirmer que la fameuse ligne jaune établie lors du cessez-le-feu du 10 octobre était repoussée petit à petit au profit d’Israël.

En août 2025, Matt Kennard, journaliste et auteur britannique, révélait sur X que des avions espions de la RAF britannique basée à Chypre avaient effectué des survols quotidiens de la bande de Gaza pendant quelque 20 mois (et continuaient vraisemblablement), rassemblant ainsi une mine d’informations sur ce qui se passait sur le terrain, au jour le jour.

Donc, on sait. Tous les gouvernements savent et se réfugient, lorsque la pression populaire ou la « com » leur dictent leurs exigences, derrière des phrases vertueuses et indignées, avant de passer à autre chose.

En revanche, les millions de personnes qui font confiance aux médias établis sont dorénavant amenées à croire qu’avec le cessez-le-feu, cette guerre est enfin terminée pour faire place à la reconstruction, ce qui permettra de donner une nouvelle chance à une population palestinienne ayant eu la faiblesse de se laisser endoctriner par des groupes terroristes. En réalité, la disparition à partir du 10 octobre de toute couverture médiatique sur Gaza, pour aussi faible et biaisée qu’elle ait été, est l’aveu qu’il en est tout autrement.

Le vrai/faux cessez-le-feu

Le cessez-le-feu s’est traduit par une phase de transition ayant donné à Israël l’occasion de concentrer ses opérations sur d’autres fronts, avec l’intensification, en Cisjordanie, de la colonisation.

La spoliation accélérée des terres palestiniennes vient d’ailleurs d’être pérennisée par le cabinet de sécurité israélien, qui a adopté, le 8 février, une série de mesures destinées à faciliter l’acquisition de terres en Cisjordanie, en dépit de l’opposition déclarée du président Trump.

Ce processus s’accompagne de bombardements au Sud-Liban (incluant au moins une attaque contre les soldats de la Finul), avec utilisation d’armes interdites et largage de glyphosate sur les surfaces agricoles. En outre, des colons ont commencé à s’introduire au Liban dans la perspective, là encore, d’y accaparer des terres.

Ce « cessez-le-feu », c’est aussi près de 600 Palestiniens tués à Gaza depuis son entrée en vigueur, principalement lors de frappes aériennes, d’explosions ou de tirs de l’armée israélienne, mais aussi à cause de l’absence de soins médicaux, voire, dans le cas d’enfants, du froid.

En effet, les populations vivent dans des conditions d’absolue précarité : maisons détruites, camps de réfugiés et, parfois, villages de tentes installés sur la plage, mettant les occupants à la merci de vagues violentes et, quels que soient les abris de fortune dans lesquels ils tentent de subsister, le froid d’un hiver glacial, ses pluies diluviennes, ses tempêtes de neige, voire, plus récemment, de sable.

Surtout, avec une aide largement insuffisante, la crise alimentaire à Gaza reste extrêmement grave. Sur les 145 points de distribution initialement envisagés, seuls 44 sont en place, entraînant de ce fait un taux particulièrement élevé de malnutrition (stade 4 = urgence), les enfants étant les plus touchés.

Quant à l’acharnement spectaculaire contre les infrastructures critiques, aboutissant, à coups de bombardements quotidiens, à la destruction des hôpitaux, des écoles ou des routes, il se réinvente en mode « post cessez-le-feu » avec l’utilisation de drones pour détruire les panneaux photovoltaïques.

Dans sa première phase, la conduite des opérations menées par Israël contre une population vivant sous occupation depuis 1967 a été caractéristique de la stratégie dite de « Shock and Awe » (choc et effroi), qui repose sur l’anéantissement de l’adversaire par une puissance de feu écrasante et le recours à tous les moyens permettant d’annihiler sa volonté de combattre. Dans la phase suivante, il reste l’effroi et la torture.

Le gouvernement Netanyahou tente en effet de faire passer un projet de loi rétablissant, avec effet rétroactif, la peine de mort pour les seuls Palestiniens. Avec plusieurs milliers de prisonniers palestiniens, dont de nombreux enfants, jetés en prison sans la moindre procédure juridique, cela équivaut à la mise en place d’un arbitraire judiciaire ouvertement basé sur l’apartheid.

Plusieurs experts de l’ONU et quelque 1200 personnalités israéliennes se sont mobilisés pour faire dénoncer ce texte. En revanche, la pratique méthodique du viol des prisonniers palestiniens dans les camps de torture a été plébiscitée par la frange la plus fanatisée de la population israélienne.

Si le fanatisme constitue l’un des moteurs du génocide, le rôle du « business » en est un autre, qui a été étudié par Francesca Albanese, juriste, rapporteure spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, dans ses deux derniers rapports, « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » et « Génocide à Gaza, un crime collectif ».

En touchant à la dimension économique, Francesca Albanese met le doigt sur la plaie de la complicité dont a bénéficié Israël et qui fait de Gaza un conflit dépassant largement la région. Sur les soixante-trois pays recensés dans le rapport d’octobre 2025, les Etats-Unis figurent largement en tête, suivis par le bloc occidental (y compris Australie et Canada) et d’autres que l’on attendait moins. C’est donc un écosystème mondialisé d’entreprises militaires et technologiques qui profite du génocide. Depuis le début de l’assaut contre Gaza, le prix des actions en dollars américains des sociétés cotées à la bourse de Tel-Aviv a augmenté de 179 %, soit un gain de 157,9 milliards de dollars.

Gaza, laboratoire pour la guerre du futur

Les industries liées au militaire sont les premières à avoir bénéficié de cette manne, notamment celles liées à la tech et à l’IA, qui a déjà trouvé son application dans plusieurs programmes, dans le cadre d’une étroite collaboration technologique de certaines firmes avec Israël en vue de perfectionner l’industrie de la chasse à l’homme et de sa mise à mort.

La firme Palantir figure depuis longtemps parmi celles engagées dans ce partage de compétences. C’est ainsi qu’après avoir renouvelé, en janvier 2024, un partenariat stratégique avec Israël ayant abouti au perfectionnement des systèmes israéliens utilisant l’IA, tels que Lavender, Gospel ou encore l’infâme Where’s Daddy, son patron, Alex Karp, reconnaissait avoir tué des Palestiniens, qualifiés de terroristes sans la moindre preuve.

Gaza se révèle donc comme le terrain idéal d’expérimentation, un laboratoire pour le contrôle des populations et les guerres du futur, en étroit partenariat entre Israël et les Etats-Unis et un bloc de pays occidentaux impliqués dans cette opération.

D’ores et déjà, les technologies testées à Gaza, et dont Alex Karp se vante d’être « immensément fier », ont été transposées au contexte américain avec le système Elite destiné à faciliter la besogne des agents de l’ICE contre les émigrés.

Il permet de croiser de multiples données, dont la reconnaissance faciale, pour identifier et repérer tel ou tel individu qui, de citoyen libre de ses opinions qu’il est censé être, acquière instantanément le statut de suspect, si ce n’est de cible. Il convient également de noter, puisque cela est passé sous silence, que dans les technologies et armes testées sur le terrain, figure notamment l’utilisation avérée par l’armée israélienne de bombes thermobariques MK-84 de fabrication américaine, qui tuent en faisant « évaporer » les victimes et auraient abouti à la disparition de plus de 2800 Palestiniens.

Le Conseil de la paix

Dans ce contexte, le « Conseil de la paix » instauré par Donald Trump est à la hauteur du cynisme et de la barbarie derrière le génocide à Gaza. Il s’agit en effet d’une privatisation des affaires internationales et de la marchandisation de la paix en ignorant outrageusement la volonté du peuple palestinien. Au-delà, il s’agit de vider de sa substance l’ONU au profit d’un système rappelant ce que fut la « Compagnie des Indes orientales » de l’Empire britannique.

L’obscène projet de reconstruction de Gaza, inspiré par Tony Blair et porté par Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, est la conclusion logique de cette vision du monde : de grands immeubles de luxe, avec vue sur la mer, comme on en a présenté au public lors du forum de Davos. Ils seraient construits sur les décombres et les dépouilles d’un peuple et d’une culture historiques. Quant à la place laissée aux Palestiniens qui auraient survécu, elle se limiterait à un statut de semi-esclavage dans des data centers ou des sous-emplois.

De ce summum de cruauté, de sadisme et de perversité déployés contre les Palestiniens, Israël ne sortira pas gagnant.

Comme le dit Yuli Novak, la fondatrice de B’Tselem, Israël est devenue une société génocidaire. Le plus grave est qu’en se rendant complices de cette barbarie en lui donnant les moyens d’exister, les Etats-Unis et les pays occidentaux, à quelques exceptions près, n’ont pas encore compris le mal qu’ils se faisaient à eux-mêmes, à leurs enfants et au monde.

Ils n’ont toujours pas compris qu’en se dépouillant de leur humanité, ils étaient les grands perdants de demain.