Réarmement de l’Allemagne : réveil militaire ou revanchisme ?

lundi 25 mai 2026, par Christine Bierre

Parade de la Bundeswehr en 2012
Shutterstock images Bundeswehr

Le 22 avril dernier, le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius a rendu public un projet visant à faire de la Bundeswehr (l’armée allemande) ni plus ni moins que

« l’armée conventionnelle la plus puissante en Europe ».
Particulièrement apprécié en France et en Allemagne, on se plaît à comparer Pistorius au centurion romain Nouvelopus de la 41è série ’Astérix !

Mais ce n’est pas tout. Soulignant que dans le contexte d’un désengagement possible des Etats-Unis, nous, Européens, « devons assurer nous-mêmes notre sécurité », il affirme que

« l’Allemagne, en particulier, est appelée à jouer un rôle à cet égard au sein de l’OTAN et de l’UE. (….) Nous assumerons de manière ciblée davantage de responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe ».

Pour le général Carsten Breuer, chef d’état-major de la Bundeswehr,

« la stratégie militaire repose sur l’idée que l’Allemagne, en tant que première économie européenne, doit et va assumer un rôle de premier plan au sein de l’OTAN. Y compris sur le plan militaire ». « Le message doit être clair, renchérit Pistorius, l’Allemagne va de l’avant en tant que pionnière. »

Face à ce rôle particulier que l’Allemagne veut s’attribuer en Europe, les réactions en France sont diverses. Il y a d’abord le silence du gouvernement, assourdissant, puis les commentaires surprenants duGrand Continent. Ce média, qui nous a habitués à des analyses fines sur l’équipe de Trump et ses relations troubles avec la Silicon Valley, veut voir dans la tentative du chancelier Friedrich Merz de construire une « hégémonie européenne », « un gaulliste allemand ».

Friedrich Merz, Chancelier d’Allemagne.
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Dans un article du 13 février consacré à l’intervention du chef du gouvernement

13min 26s

allemand à la conférence de Munich qui s’est tenue à cette date, le journaliste Pierre Mennerat note que, comme de Gaulle, Friedrich Merz prend ses distances avec les Etats-Unis de Trump et de Maga, sans toutefois vouloir quitter l’OTAN, et se prononce aussi pour une Europe moins bureaucratique, où les pays pourront évoluer à différentes vitesses. Il oublie cependant de mentionner que pour de Gaulle, l’ennemi de la France et d’une Europe des nations était à rechercher dans les milieux financiers anglo-américains et leurs acolytes français qui ont soutenu Hitler, et non en Russie ! Aujourd’hui de Gaulle serait l’allié des BRICS, alors que Merz, un ancien de BlackRock, déclare, dans sa doctrine militaire, être en guerre contre eux et tous ceux qui mettent en cause, non pas l’ordre international issu de la guerre contre le nazisme et représenté par les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, mais celui « des règles » de Wall Street et de la City de Londres.

D’autres vont plus loin et examinent les conséquences des nouvelles ambitions de Berlin exprimées dans ce document. Parmi eux, le colonel (R) Jean-Jacques Bénomard qui, tout en reconnaissant que le réarmement allemand répond à une évolution réelle du contexte stratégique européen, pose clairement la question de l’équilibre futur qu’elle créerait entre les principales puissances militaires du continent, en particulier la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne et l’Italie.

Nous reprendrons enfin l’analyse d’Helga Zepp-LaRouche, fondatrice et présidente de l’Institut Schiller international, de nationalité allemande, qui craint que tout ceci ne nous conduise rapidement à une nouvelle guerre entre l’Allemagne et la Russie et à une nouvelle guerre mondiale. Depuis février 2022, l’Institut Schiller fait campagne non seulement pour rétablir la paix en Ukraine, mais aussi pour la négociation d’un traité fondé sur une nouvelle architecture de sécurité et de développement qui tienne compte des intérêts de sécurité de tous les pays de la région, Russie comprise.

Helga LaRouche rejette la thèse que la Russie ait agi sans y avoir été provoquée : avancée de l’OTAN vers les frontières russes, financement des révolutions de couleur à Kiev, attaques contre les russophones… Aujourd’hui on sait que cette guerre aurait pu être arrêtée en mars 2022, suite aux négociations russo-ukrainiennes à Istanbul. Si c’est Boris Johnson, alors Premier ministre britannique, qui a convaincu le président ukrainien de poursuivre la guerre, lui promettant des armes pour l’emporter, Poutine a révélé le 9 mai qu’avant cette intervention, lui-même avait reçu un appel du président Macron lui signifiant que l’Ukraine ne pouvait pas signer un tel texte historique « avec un pistolet sur la tempe ». « Que fallait-il faire ? Retirer les troupes de Kiev. Nous l’avons fait. »

Suite aux recherches menées en 1984 en vue de la publication d’un ouvrage intitulé The Hitler Book, Helga Zepp-LaRouche dénonça les rouages utilisés par les cercles financiers occidentaux pour créer les conditions de l’émergence d’Hitler en Allemagne et le lancer ensuite contre la Russie pour s’emparer de ses immenses richesses.

D’éminents chercheurs français comme Annie Lacroix-Riz et Eric Branca, qui ont travaillé sur les dessous de la Première et la Deuxième Guerre mondiale, montrent que des processus du même type sont intervenus lors de ces deux guerres. Pour Mme LaRouche, il faut empêcher qu’une troisième guerre mondiale, de surcroît nucléaire, n’éclate aujourd’hui.

La remilitarisation de l’Allemagne

Comme nous l’avons dit au début, le 22 avril dernier, le ministre de la Défense allemand révélait la conception globale de la défense de son pays d’ici 2039. Rien de nouveau sous le soleil pour des citoyens français, habitués à la publication des livres blancs et des lois de programmation militaire de leur armée. Rien de tel cependant en Allemagne, où, suite à la défaite du nazisme il y a 81 ans, la stratégie de défense était élaborée jusqu’à présent, discrètement, par Londres et Washington, dans le contexte de ses déploiements au sein de l’OTAN.
Depuis, il y a eu le zeitenwende, le « changement d’époque » par rapport à ces « pudeurs », introduit par le chancelier Olaf Scholz le 27 février 2022, quelques jours après l’intervention russe en Ukraine. Face à cela, Scholtz annonçait en juin 2022 un fond de 100 milliards d’euros (presque le double du budget français de la défense en 2025) pour moderniser l’armée allemande. Une première stratégie de sécurité nationale fut publiée en 2023, portant le budget de la défense à 2 % de son PIB.
Cette fois-ci, l’Allemagne affiche une ambition autrement plus haute, celle de devenir « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ».
Sur le plan opérationnel, Boris Pistorius a présenté une stratégie en trois phases pour renforcer les forces armées allemandes :
— La première phase est celle de l’immédiat : il faut pouvoir se battre dès maintenant.
— La seconde se termine en 2029, date à laquelle les objectifs établis au sommet de l’OTAN de La Haye de 2025, auront été atteints.
— Enfin, la dernière phase culminera en 2039, lorsque la Bundeswehr aura atteint son objectif de devenir « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ».
En matière d’équipements, même si cela relève pour beaucoup du « secret défense », l’Allemagne a pris en compte les innovations de la guerre d’Ukraine : il s’agit de renforcer la défense aérienne avec de nouveaux avions F 35 et des systèmes d’armes capables de frapper en profondeur, permettant de neutraliser à temps les voies de ravitaillement, les centres de commandement et l’infrastructure de l’adversaire. Le missile Taurus allemand n’ayant qu’une portée de 500 km, l’Allemagne prévoit d’acquérir le missile de croisière JASSM-ER d’une portée d’environ 1000 kilomètres. Il s’agit aussi de développer la capacité à mener des combats modernes basés sur les données. L’intelligence artificielle, note-il, doit jouer un rôle plus important à l’avenir.
La nouvelle stratégie prévoit une forte montée en puissance des effectifs qui sont actuellement de 184 300 hommes. L’objectif est d’atteindre 460 000, dont 260 000 soldats d’active et 200 000 réservistes. C’est surtout sur le territoire national que la réserve aura une mission centrale : en cas d’urgence, l’Allemagne est considérée comme une plaque tournante logistique au centre de l’Europe. Les mouvements de troupes, le ravitaillement et l’infrastructure doivent être assurés, et ces tâches seront assumées en grande partie par les réservistes, qui seront donc considérés comme une composante à part entière des forces armées.

Réveil militaire ou mainmise sur la défense européenne ?

Regardons maintenant quelles sont les conséquences possibles de la stratégie militaire adoptée par l’Allemagne. La première réaction qui nous soit parvenue des milieux militaires est celle du colonel Bénomard (R). Dans un texte intitulé Réveil militaire ou mainmise sur la défense européenne, il reprend, au tout début de son texte, la

mise en garde du Général de Gaulle, sur le réarmement de l’Allemagne :

« Le réarmement allemand, je l’ai toujours considéré comme inévitable. Mais à condition qu’il soit encadré, contrôlé, et que la France garde la prééminence militaire en Europe occidentale. Une Allemagne réarmée sans contrepoids français, ce serait le retour aux démons du passé. »

Le colonel Bénomard soulève ensuite les questions sérieuses que pose cette nouvelle ambition « européenne » allemande vis-à-vis des principaux acteurs actuels de la défense européenne.

« L’Allemagne, entend-elle seulement renforcer la défense conventionnelle de l’Europe, ou prépare-t-elle les conditions d’une position directrice de l’Allemagne sur la future architecture européenne de défense conventionnelle, notamment dans l’hypothèse d’un retrait partiel, d’une disponibilité réduite ou d’une participation minimaliste des États-Unis ??

« Quel rôle entend-elle faire jouer à ses partenaires européens, jamais cités nommément dans le document ?[loi cadre allemande] ? Quelles synergies industrielles et technologiques veut-elle réellement promouvoir entre les bases industrielles et technologiques de défense européennes ?? Sur ces points, le texte reste silencieux. (…

« Dans le document, les grandes puissances européennes ne sont pas individualisées comme partenaires stratégiques majeurs. La France, le Royaume-Uni, la Pologne ne sont pas placés au centre de l’analyse comme partenaires-architectes d’une future défense européenne. Ils sont absorbés dans les catégories générales d’alliés et de partenaires. 

« Cette absence est politiquement significative. La France et le Royaume-Uni sont pourtant les deux puissances nucléaires européennes. La Pologne prétend devenir l’une des premières armées conventionnelles du continent. La France conserve une base industrielle et technologique de défense, une expérience opérationnelle et une culture stratégique spécifiques. Mais le document ne construit pas son raisonnement autour d’un directoire européen composé de ces puissances. Il construit le raisonnement autour du nouveau rôle allemand dans l’Alliance. »

En guise de conclusion, le colonel Bénomard attire l’attention sur le fait que son analyse « ne se contente donc pas d’acter le réveil militaire de l’Allemagne. Il ouvre un débat politique majeur : qui entend désormais définir, orienter, mettre en œuvre et, le cas échéant, conduire opérationnellement la défense conventionnelle de l’Europe ??

« Officiellement, Berlin affirme vouloir doter la Bundeswehr de la première armée conventionnelle du continent afin de rendre crédible la dissuasion face à une menace russe clairement identifiée. Mais les formules retenues — ‘rôle de premier plan’, ‘changement de paradigme’, ‘rôle moteur’, ‘partenaire militaire de référence’ — dépassent le simple registre capacitaire. Elles suggèrent une ambition plus vaste : placer l’Allemagne au centre de gravité de l’architecture européenne de sécurité, dans le cadre de l’OTAN, notamment si les États-Unis réduisaient leur présence ou limitaient leur engagement stratégique en Europe.
« Une question demeure dès lors essentielle : cette nouvelle boussole stratégique allemande a-t-elle été élaborée en concertation réelle avec les principaux partenaires européens et atlantiques, ou s’agit-il d’une stratégie nationale projetée sur l’ensemble du continent ?? À la lecture du document, rien ne permet d’établir clairement que la France, le Royaume-Uni, la Pologne, l’Italie ou les autres alliés majeurs aient été associés à la définition de cette ambition. Or, ces États ne sauraient être réduits au rôle de partenaires secondaires dans une architecture de défense dont les priorités, les choix industriels et les modalités opérationnelles seraient principalement définis à Berlin. »

Helga Zepp-LaRouche : pour une nouvelle architecture de paix avec la Russie

C’est là que l’intervention d’Helga Zepp-LaRouche le vendredi 8 mai, lors de la réunion zoom hebdomadaire de la Coalition internationale pour la paix qu’elle anime, est si importante. En effet, alors que bon nombre d’analystes considèrent désormais une guerre contre la Russie comme quasi inévitable, et prônent, comme l’Allemagne, le réarmement, Zepp-LaRouche est l’une des rares personnalités européennes à affirmer que la Russie a bel et bien été provoquée par l’OTAN à se défendre et à défendre les populations russophones ukrainiennes, en envahissant l’Ukraine le 22 février 2022, et que, comme elle l’a montré dans les négociations d’Istanbul en mars 2022, elle est ouverte à un règlement négociée du conflit.
Helga Zepp-LaRouche a noté à quel point la volonté affichée de l’Allemagne de faire de son armée la plus puissante d’Europe soulève d’inquiétude non seulement en Russie, mais aussi parmi les partenaires européens, compte tenu de ce qui s’est passé il y a 81 ans.

Elle a relevé la réaction très vive de l’ancien président russe Medvedev, ainsi que dans les médias russes, dont de nombreux articles évoquent ce qu’ils appellent une résurgence du militarisme et du revanchisme dans l’histoire. Medvedev a également remarqué, et c’est la vérité, que les dirigeants politiques allemands répètent à l’envi qu’il faut se préparer à un affrontement imminent avec la Russie, ce qui est extrêmement préoccupant.

Dialogue Franco Russe
Conférence d’Eric Branca et Annie Lacroix-Riz au Dialogue Franco-russe le 4 mai

Vous n’êtes pas obligés d’être d’accord mot pour mot avec la déclaration de Medvedev, poursuivit Mme LaRouche, mais certains de ses arguments sont irréfutables. Par exemple, lorsqu’il affirme que la dénazification en Allemagne n’a pas été poussée assez loin, et que devant les tribunaux de Nuremberg, seules quelques personnes ont été poursuivies et condamnées à des amendes. C’est un fait historique, prouvé par des études réalisées par l’Université de Kiel, en Allemagne. Et, ajouterons-nous, confirmé en France par les recherches d’Annie Lacroix-Riz et d’Eric Branca. Dans une conférence le 4 mai, ce dernier a rappelé que les trois principaux officiers de haut rang d’Hitler, le général Adolf Huisinger, le général Walter Shellenberg et le général-major Reinhart Gehlen, en charge notamment de l’offensive militaire de l’Est, non seulement n’ont pas été condamnés à Nuremberg mais ont même été promus : Huisinger est devenu le premier chef d’état-major de la Bundeswehr en 1957 et Gehlen a pris la direction de la BND, les services de renseignement allemands.

Revenant à la période actuelle, Mme Zepp-LaRouche rappela qu’un nouveau quartier général de la Marine a été ouvert en octobre 2024 à Rostock, un port à l’est de l’ancienne RDA. Or, le traité 2+4, qui a posé les bases de la réunification allemande, stipulait qu’aucune force militaire de l’OTAN ne devait être installée sur le territoire de l’ancienne RDA.

Ce nouveau QG naval constitue donc une violation flagrante de cette disposition, puisqu’il accueille des troupes de l’OTAN par rotation. Le gouvernement allemand s’en défend en affirmant : « Ce ne sont pas des troupes de l’OTAN, car nous avons toujours un commandement allemand. » Mais il s’agit bien là, à tout le moins, d’une violation de l’esprit du traité 2+4.

Medvedev souligne également qu’il n’y a jamais eu de référendum sur la réunification allemande et remet donc en question la légalité de l’État allemand dans son ensemble. On peut bien sûr rejeter cet argument en le jugeant absurde, consent Helga Zepp-LaRouche, mais je pense qu’il faut le prendre au sérieux. Sans adhérer à tous les arguments de Medvedev, le simple fait que des voix importantes en Russie avancent cet argument (par exemple dans le contexte d’un accord comme celui de Kensington, signé entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne en juillet 2025, qui comprend une clause stipulant qu’en cas d’attaque de l’un des deux pays, l’autre doit intervenir) est révélateur. Il prévoit également une production conjointe germano-britannique de divers systèmes militaires.

Réunion d’urgence de l’EIR avec Mme LaRouche, le professeur Richard Falk, l’ancien Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, et l’ambassadeur d’Iran au Mexique, pour un plan de paix par le développement économique au Moyen-Orient.
EIR