Magnifica Humanitas

La mise en garde du pape contre une IA au service du transhumanisme

DECRYPTAGE

lundi 8 juin 2026, par Karel Vereycken

Le 15 mai, 135 ans jour pour jour après la signature par Léon XIII de l’encyclique Rerum Novarum, le pape Léon XIV a signé sa première encyclique Magnifica Humanitas sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle.

Le document a été présenté en salle du Synode le 25 mai à 11h30, lors d’une conférence organisée en présence de Léon XIV, qui est intervenu en dernier. La participation personnelle d’un pontife pour la présentation d’un document constitue un fait exceptionnel.

Si cette encyclique entend clarifier l’attitude de l’Église catholique par rapport à l’arrivée de l’intelligence artificielle qui s’impose dans nos vies, il ne s’agit pas de fixer un code ou un nouveau catéchisme, mais de susciter une réflexion profonde.

Premier point à souligner, le pape ne condamne ni ne rejette le progrès des sciences et des techniques.

Si « la technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune », elle « peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles justices », bien qu’elle ne soit pas « en soi, un mal ».

Cependant, « concrètement », la technologie, et surtout l’IA des seigneurs de la Tech de Silicon Valley que le pape a à l’esprit, « n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent » (§9). Léon XIV nous incite donc à bien réfléchir à quoi elle devra servir (§4) :

« La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne (…) Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé le visage ambigu d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas au service du bien. »

N’en déplaise aux seigneurs de la Tech dont l’influence sur Donald Trump n’est plus un secret, le pape, qu’on accusera sans doute d’avoir succombé aux sirènes du socialisme, appelle les responsables politiques du monde entier à « adopter des instruments réglementaires adaptés ».

Il cite le pape François, lorsqu’il s’interrogeait sur qui détient aujourd’hui le pouvoir technologique et à quelles fins il l’utilise : « Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises (…) donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier. »

Or, par le passé, tient à préciser le Saint-Père, « c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun. » (§5)

Tour de Babel ou Cité de Dieu

« La Magnifique Humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité de Dieu, où Dieu et l’humanité habitent ensemble » (§1), référence explicite à l’œuvre de saint Augustin relatant la chute de l’Empire romain.

Léon XIV résume alors (§7) l’allégorie de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) lorsque les hommes « décident de construire une ville et une tour ‘dont le sommet pénètre les cieux’. Ils veulent ainsi s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d’être dispersés sur la terre. L’entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu. »

A l’opposé de cette folie, comme antithèse et modèle de la Cité de Dieu à bâtir, le pape rappelle la démarche exemplaire de Néhémie, un juif au service du roi perse Artaxerxès, lorsqu’il apprend l’état désastreux de Jérusalem, une ville en ruines dont les murs se sont effondrés et les portes ont été brûlées (cf. Ne 1-2). « Avant d’agir, écrit le pape, il jeûne, prie, intercède pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner à Jérusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur. »

Aujourd’hui, poursuit le pape, « Évitons le ‘syndrome de Babel’ : l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l’uniformité qui gomme les différences, la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. C’est là le risque de la déshumanisation – construire l’avenir en excluant Dieu et en réduisant l’autre à un moyen –, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd’hui aussi un visage technique. » (§10)

A la fin de son introduction, Léon XIV résume avec force son appel pour que chacune et chacun agisse au service du véritable « bien commun » :
« À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s’élèvera une demeure commune solide et accueillante, où finalement l’amour et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent (Cf. Ps 85, 11). Telle est la bénédiction que nous implorons de Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir et non des maîtres de donjons voués à s’effondrer. Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter. »

La doctrine sociale de l’Église

Avant de préciser sa critique de l’IA et de l’idéologie transhumaniste qui tente d’en faire un instrument de pouvoir, de profit, de domination et de guerre, le Saint-Père, dans le premier chapitre de son encyclique, passant en revue les passages clés de nombreuses encycliques qu’on ne peut évoquer ici en détail, rappelle sa filiation à la Doctrine sociale de l’Église, dont l’encyclique Rerum Novarum (sur les choses nouvelles) de son célèbre prédécesseur Léon XIII fut le texte fondateur.

Il en rappelle les différentes composantes dans le paragraphe 45 :
« (…) la doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient, dans lequel chaque pape – avec le Concile Vatican II – offre une contribution originale à la lumière des ‘questions nouvelles’ de son temps. Chacun [des papes, dans leurs encycliques], en relevant les défis de son époque et en interprétant les changements historiques à la lumière de l’Evangile, a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique :
• la dignité de la personne
• la valeur du travail
• la destination universelle des biens
• la solidarité et la subsidiarité
• la sauvegarde de la création
• la centralité de la paix et de la fraternité. »

Les migrants

Comme l’affirmait Jean-Paul II, le sens de la dignité est « une acquisition positive de la culture moderne ». Il est donc important, écrit Léon XIV, « de veiller à ce que cette prise de conscience croissante de la dignité humaine ne soit pas occultée sous la pression de nouvelles idéologies ou de certains intérêts très puissants dans le monde d’aujourd’hui. Parmi ces idéologies, je considère comme particulièrement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer un plus grand prix à celles qui sont plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen pour obtenir des résultats, à une ressource à utiliser ou à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, jamais à instrumentaliser. » (§51)

Par conséquent, « toute tentative ou tout projet visant à éliminer ou à soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable ». (§64)

Léon XIV désigne alors les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées comme un « un test décisif » : la manière dont la société les traite révèle « si l’idée de justice est guidée par la peur ou par la fraternité ». D’où l’appel à préserver le « droit à l’espoir » de ceux qui sont contraints de partir, en leur garantissant des voies sûres et légales, un accueil digne et une intégration, et à promouvoir « le droit de rester » pour chacun sur sa propre terre, en paix et en sécurité, en s’attaquant aux « causes profondes » des migrations (§81).

Transhumanisme et post-humanisme

Fort de ces convictions, le pape met en garde contre cette fausse religion qui prospère à la Silicon Valley et chez les Seigneurs de la tech, le transhumanisme :

« En essayant de faire émerger les présupposés culturels qui accompagnent la révolution numérique en cours, je voudrais maintenant m’intéresser à certains courants qui interprètent le progrès comme un dépassement de l’humain et que l’on peut regrouper sous les noms de transhumanisme et de posthumanisme. Ils constituent les fondements idéologiques qui animent certains centres de pouvoir technologique et colonisent l’imaginaire collectif sous une forme simplifiée, en particulier dans les médias et sur les réseaux sociaux, entraînant l’enthousiasme pour les nouvelles technologies d’une vision futuriste de l’‘homme amélioré’ ou de l’‘homme hybridé’ avec la machine ». (§115)

« Le transhumanisme et le posthumanisme comprennent en leur sein une multitude de courants et de sensibilités, et il est difficile d’en donner une description univoque. On peut les comparer à un archipel d’îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine. En général, le transhumanisme imagine un renforcement de l’être humain grâce aux technologies (biomédecine, ingénierie corporelle, dispositifs, algorithmes), avec l’ambition d’accroître les performances et les capacités. Le posthumanisme, surtout dans ses versions les plus radicales, va plus loin : il critique l’anthropocentrisme et envisage une forme d’hybridation entre l’être humain, la machine et l’environnement, allant jusqu’à imaginer un franchissement de seuil où l’humanité se surpassera en entrant dans une nouvelle étape évolutive. Même si ces hypothèses restent en grande partie spéculatives, elles acquièrent une importance, car elles modifient l’imaginaire collectif et, par conséquent, orientent les choix sociaux, économiques et politiques. » (§116)

L’homme n’est pas une marchandise

Le pape, qui ne semble pas ignorer le contenu déshumanisant du texte récent diffusé par Alexander Karp, le patron de la firme Palantir, qualifié par beaucoup de « manifeste techno-fasciste », y répond en ces termes :
« À la lumière de la Doctrine sociale de l’Église, le point crucial n’est pas l’usage de la technique en tant que telle, mais la vision qui la sous-tend : si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. Au nom du progrès, on peut en venir à imaginer des ‘sacrifices nécessaires’ et à faire payer aux plus fragiles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce. L’avertissement déjà mentionné de saint Paul VI reste alors d’une grande clairvoyance : ce sont véritablement les acquis de la science et de la technique libérés du progrès moral et social qui finissent par se retourner contre l’homme. C’est pourquoi il faut distinguer clairement : une chose est d’intégrer les technologies dans une vision humaine et relationnelle ; une autre est de se laisser guider par un imaginaire qui minimise les limites et promet un ‘salut’ purement technique. » (§117)

L’emprise de la finance

La transformation numérique doit être encadrée dès le départ par des critères sociaux stables, une formation accessible et continue pour les travailleurs, ainsi que la responsabilité des entreprises. Le pape souligne dans ce cadre la nécessité de dépasser le PIB comme indicateur du niveau de développement d’un pays, pour miser plutôt sur la dignité du travail, la prospérité partagée, la réduction des inégalités et la protection de l’environnement. (§159)

Et de mettre en garde : « La finance a pris une importance croissante ces dernières années et a connu une forte innovation également suite à l’introduction des cryptomonnaies. Les réflexions et les indications contenues dans le Magistère de mes Prédécesseurs, en particulier dans les Encycliques, ont mis en évidence que le fonctionnement de l’intermédiation financière ‘lorsqu’il est déconnecté des justes fondements anthropologiques et moraux, non seulement produit des abus et des injustices évidents, mais se révèle capable de créer des crises systémiques de portée mondiale’. » (§160)

Dans le sillage de Paul VI, il souligne l’interdépendance entre paix et développement, augurant une coopération internationale capable de définir des stratégies communes « surtout en faveur des pays et des groupes les plus vulnérables », car la prospérité ne contribue à la paix « que si elle est généralisée, inclusive et durable ». (§163)

Le contrôle social

Un autre risque, moins visible mais non moins grave, est « celui du contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données et l’utilisation de systèmes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des traces – déplacements, achats, relations, préférences –, un nouveau pouvoir se crée : celui de profiler, de prévoir et d’orienter les comportements, souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces données sont utilisées pour prendre des décisions qui ont une incidence sur des opportunités concrètes (accès au crédit, recrutement, services), on risque de porter atteinte à la liberté et de discriminer les plus vulnérables. De plus, le contrôle ne passe pas seulement par des interdictions explicites, mais par l’architecture de la visibilité : ce qui est amplifié ou rendu invisible, ce qui est récompensé ou pénalisé, finit par façonner les opinions et les choix, générant conformisme et autocensure. C’est pourquoi la liberté, à l’ère numérique, n’est pas seulement une question intérieure : elle est aussi une question publique, qui exige des règles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation de technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences. » (§171)

Face obscure de l’IA

Le pape Léon pointe également la face obscure de l’IA, « le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en ‘données’ à tracer et en ‘colis’ à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne. » (§173)

Un nouveau colonialisme

Pour le pape, qui demande à nouveau pardon (§176) pour l’attitude complaisante de l’Église envers l’esclavage tout au long de son histoire, ce visage caché de l’IA, qui s’apparente à une nouvelle forme de colonialisme, est donc inacceptable :
« Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles ‘terres rares’ du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés. Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme. » (§178)

La guerre

Après avoir examiné comment l’IA transforme certains aspects de la vie et de la société, avec de graves répercussions sur la dignité humaine, le Saint-Père attire notre attention sur un domaine encore plus dramatique : la guerre.

« Ici, la question ne concerne pas seulement l’efficacité de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissociée de l’éthique et de la responsabilité, rende plus rapide et impersonnelle la décision sur la vie et la mort, et présente le recours à la force comme une option immédiate et réalisable. Dans un monde de plus en plus interdépendant, la paix n’est pas un thème parmi d’autres, mais une condition du bien commun universel et un banc d’essai de la maturité morale des peuples, spécialement de ceux qui sont appelés à assumer des responsabilités gouvernementales ». (§182)

Il nous met ainsi en garde contre la banalisation de la guerre :
« Dans le monde actuel une culture de la puissance s’installe progressivement, où la disponibilité des moyens et la capacité de dominer tendent à dicter l’ordre du jour et les critères de décision, en reléguant le bien commun de l’humanité au second plan et en réduisant le drame concret des peuples en guerre à une variable secondaire face aux intérêts stratégiques. Cette culture de la puissance s’infiltre dans la société, modifie les relations et les comportements, se répand en normalisant la guerre, en recherchant une puissance militaire toujours plus grande, en profitant de la crise du multilatéralisme et en alimentant un faux réalisme qui répète qu’il n’existe pas d’alternatives. » (§188)

« Aujourd’hui (…) nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant qu’instrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité l’usage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui s’éternisent, l’escalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour l’expansion territoriale que l’on croyait dépassées réapparaissent. L’opinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et l’opposition. » (§190)

« À tout cela s’ajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces d’information fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique s’estompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles s’affaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire ‘propre’. C’est dans ce climat que l’humanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix n’apparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » (§192)

« La magnifique humanité, rappelle-t-il, dispose d’outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne d’une pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles. » (§192)

Et il égratigne au passage les marchands de canons :
« Un élément déterminant du paysage actuel est l’essor de l’industrie de guerre, devenue un secteur clé de l’économie de certains pays. Le lien étroit entre les intérêts économiques, les appareils militaires et les décisions politiques engendre une ‘nation armée’ où la guerre apparaît presque comme le prolongement naturel de la politique et où le marché de l’armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. Nous ne pouvons ignorer les énormes intérêts économiques qui se trouvent derrière la guerre. Les industries de l’armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits. En ce sens, il existe également une logique économique qui contribue à alimenter les tensions dans différentes régions du monde. » (§193)

Dans ce contexte, l’IA apparaît comme un facteur potentiellement aggravant cette banalisation de la barbarie :
« Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L’IA ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. Ainsi, elle nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser. Il est donc primordial d’inculquer des valeurs et un jugement prudent dans la programmation des systèmes artificiels que nous construisons, lesquels peuvent contribuer à un écosystème moral dans lequel les êtres humains soient mieux à même d’écouter leur conscience et où les modèles d’IA fixent des limites appropriées. » (§198)

Construire la civilisation de l’amour

Mais Léon XIV reste optimiste. « Nous n’interprétons pas le présent comme un destin figé, mais comme un champ ouvert à la conversion personnelle et collective. » (§210)

Car, « même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de persévérer dans le bien (…) La mémoire des saints et des justes, des artisans de paix souvent oubliés, montre que la grâce n’élimine pas le conflit par un geste magique, mais engendre une résistance active contre le mal et une créativité surprenante dans le bien. » (§211)

Pour cela, chacun doit donner le meilleur de soi-même :
« Cependant, arrivé à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n’avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention). » (§212)

Il propose alors cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique :
• désarmer les mots : « nous devons dire non à la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre. » (§214)
• construire la paix dans la justice : « Veux-tu arriver à la paix ? Fais les œuvres de justice ! » (§215)
• cultiver « un sain réalisme qui évite autant l’idéalisme politique que le cynisme ». (§218)
• relancer le dialogue et le multilatéralisme en passant de la « culture de la puissance » à la « culture de la négociation ». (§221)

Sur le plan du multilatéralisme, bien qu’elle nécessite « de profondes réformes », l’ONU reste un instrument essentiel « pour promouvoir une civilisation de l’amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le règlement pacifique des conflits ». (§226)

Education

Enfin, parmi les moyens essentiels pour bâtir cette Cité de Dieu, « Investissons dans l’éducation, qui commence par nous-mêmes ! Nous avons tous besoin de nous former à vivre le numérique de manière humaine, comme partie intégrante de l’éducation à la foi et à bien vivre de l’Évangile. Nous devons nous former à considérer le monde numérique comme un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et mûrs dans la foi. Plus particulièrement, il faut des adultes qui redécouvrent leur vocation d’artisans de l’éducation, disponibles pour un travail quotidien et patient, soutenu par des alliances éducatives larges et partagées. Accompagner les enfants et les jeunes à utiliser les technologies comme un espace de relation responsable, en les aidant à en reconnaître les risques et à choisir ce qui fait grandir la liberté intérieure, est aujourd’hui une forme concrète de charité et de sauvegarde de leur dignité. Éduquer les nouvelles générations à croire que l’évolution des technologies ne suit pas un parcours inévitable, mais peut être orientée par la responsabilité personnelle et collective, constitue l’un des services les plus précieux au bien commun. » (§238)

Conclusion

Avec cette encyclique, le pape Léon XIV met donc clairement en garde, non pas contre des outils technologiques, mais contre des forces pour qui seules comptent les logiques de puissance et de profit. S’il souligne l’urgence d’une réflexion profonde sur la protection de la personne humaine, ce qui peut prendre du temps, il en appelle également à une régulation forte par la puissance publique, plus à même et explicitement mandatée à œuvrer pour le « bien commun ».

La demande d’une régulation et une pause, y compris pour les formes les plus inquiétantes de l’IA dont les meilleurs spécialistes ignorent le fonctionnement, est partagée par certains grands acteurs de l’industrie de l’IA.

Un texte publié le 4 juin 2026 par Anthropic, l’un des fleurons de l’intelligence artificielle, plaide pour la création d’un système permettant aux champions de cette technologie de se mettre d’accord pour en ralentir ou suspendre le développement, le temps que l’humanité s’adapte.

« Nous pensons qu’il serait bon pour le monde d’avoir la possibilité de ralentir ou de suspendre temporairement le développement de l’IA de pointe, afin de permettre aux structures sociétales et à la recherche sur l’alignement de suivre le rythme des progrès de la technologie », plaide l’Anthropic Institute.

Sans qu’il y ait d’accord particulier entre le Vatican et cette firme, il faut noter que Chris Olah, le cofondateur d’Anthropic (à l’origine du logiciel Claude), était l’invité du pape Léon XIV ce 25 mai 2026 au Vatican.

Ses propos, lors de la conférence de presse organisée par le pape sur l’intelligence artificielle, étaient plus qu’alarmants : « Tous les laboratoires de pointe spécialisés dans l’IA (…) fonctionnent selon un ensemble de motivations et de contraintes qui peuvent parfois aller à l’encontre de ce qu’il serait juste de faire », a-t-il reconnu à cette occasion.

L’entreprise s’était déjà prononcée en faveur de règles juridiques pour limiter ce que l’on peut faire des outils d’intelligence artificielle. Anthropic veut par exemple empêcher que sa technologie ne serve à créer des armes autonomes ou à surveiller la population.