L’Iran et l’actualité du dialogue des civilisations

vendredi 24 avril 2026, par Karel Vereycken

L’Iran et l’actualité du dialogue des civilisations

Par Karel Vereycken

En réponse au tweet publié début avril par Pete Hegseth, le secrétaire américain à la guerre, menaçant de renvoyer l’Iran « à l’âge de pierre », l’ambassade iranienne d’Afrique du Sud a répondu par ce petit commentaire très ferme mais riche en solutions diplomatiques potentielles : « Quand vous étiez encore dans des grottes à la recherche du feu, nous inscrivions les droits de l’homme sur le cylindre de Cyrus. Nous avons enduré la tempête d’Alexandre le Grand et l’invasion des Mongols et nous avons perduré ; car l’Iran n’est pas seulement un pays, c’est une civilisation. »

Décryptons

Représentation de Cyrus II le Grand.

Cyrus est le fondateur de l’Empire perse achéménide, en 552 av. J.-C.

C’est sa prise de Babylone, en 539 av. J.-C., qui inaugure l’ère impériale de la Perse. En mettant fin à l’empire babylonien, jusque-là maître de l’Asie occidentale, Cyrus fonde un empire s’étendant de l’Inde à Carthage, et du Caucase et du Danube à l’Ethiopie. Avec 5,5 millions de km2 de territoire, l’empire perse comptait environ 50 millions d’habitants, soit 40 % de la population mondiale.

L’empire perse est le premier en date des empires indo-européens. Avec ses 20 gouverneurs (satrapes) de provinces, son mode d’organisation décentralisé a parfois servi de modèle aux empires grec et romain, et évidemment à ceux des Anglo-Saxons, des Français, des Espagnols, etc.

Le Cylindre de Cyrus
British Museum.

L’acte fondateur de l’empire perse est la publication du célèbre « édit » du roi Cyrus, dont un exemplaire gravé en caractères cunéiformes sur un cylindre en terre cuite a été retrouvé à Babylone en 1879. Il est conservé au British Museum de Londres.

Cet édit est d’une valeur incomparable, puisqu’il constitue la première déclaration des droits de l’homme dans l’histoire de l’humanité. Par cet édit, Cyrus le Grand abolit le travail forcé et proclame solennellement l’égalité des droits pour tous les membres de l’empire, ainsi que la liberté de culte et de croyances pour tous les individus.

Que l’ambassade iranienne ait répondu de la sorte est donc très intéressant. Bien sûr, l’honneur de la grande civilisation iranienne se rit de l’ignorance crasse de l’administration Trump. Mais en même temps, en évoquant le cylindre de Cyrus, l’Iran, s’inspirant d’une conception supérieure, tend une perche pour une solution négociée et, implicitement, pour la possibilité d’un avenir de nouveau partagé.

Voyons pourquoi

  • Bien que les archéologues et les historiens spécialistes du Proche-Orient rejettent généralement ces interprétations comme anachroniques, le cylindre fut adopté comme symbole par le shah Mohammad Reza Pahlavi, qui l’a présenté comme la « première charte des droits de l’homme », puis exposé à Téhéran en 1971 pour célébrer le 2500e anniversaire de l’Empire iranien.
  • La même année, l’ONU l’a traduit dans toutes ses langues officielles et en a fait un précurseur de la Déclaration des droits de l’homme. Son retour à l’Iran en 2010 est considéré comme un grand événement commémoré dans la république islamique d’Iran, dont le président de l’époque, Mahmoud Ahmadinejad, en fait une source d’inspiration guidant le combat pour les opprimés. Trois ans plus tard, c’est cette fois-ci aux États-Unis que le cylindre est présenté et loué comme un symbole de liberté. Plus récemment, le 6 novembre 2025, la 43e Conférence générale de l’UNESCO a officiellement reconnu, à l’unanimité de ses États membres, le Cylindre de Cyrus (toujours considéré comme la première déclaration des droits de l’homme au monde) comme symbole mondial de liberté, de justice et de respect de la diversité culturelle.
  • Les relations entre Iraniens et Juifs remontent à l’Antiquité. L’un des épisodes les plus glorifiés par l’identité iranienne est la libération des Juifs de Babylone par… Cyrus II le Grand, geste consigné et gravé sur le fameux cylindre et preuve d’ouverture et de tolérance. La Bible donne d’ailleurs une interprétation très favorable du règne de Cyrus, que le livre d’Esras présente comme celui qui a permis le « retour à Sion » du peuple juif, après sa captivité à Babylone.

La communauté juive en Iran est estimée aujourd’hui entre 8000 et 12 000 personnes, ce qui en fait la plus importante du Moyen-Orient après Israël, bien qu’en forte baisse depuis 1979 (environ 100 000 avant la révolution). Début avril, se laissant guidé par l’IA sans vérification humaine, Israël a bombardé la synagogue de Téhéran. L’armée israélienne a exprimé ses « regrets » pour les dégâts causés par cette frappe nocturne ayant visé selon elle « un haut commandant militaire » iranien.

Dialogue des civilisations

Évoquer le cylindre de Cyrus revient donc à tendre une perche : la perspective d’un dialogue inter-culturel, inter-religieux et inter-civilisationnel, posant les bases d’une solution pacifique à de nombreux conflits autrement insolubles, autant à l’intérieur du pays (avec les partisans d’un retour de la dynastie Pahlavi) qu’à l’extérieur (avec Israël, les chrétiens et l’Occident en général).

Depuis des millénaires au carrefour des Routes de la soie, l’ADN de la civilisation iranienne n’est pas le terrorisme et la déstabilisation, mais bien un combat pour la justice, le respect et l’ouverture aux autres.

Un an après les célébrations iraniennes du Cylindre de Cyrus, en 1971, le professeur autrichien Hans Köchler, président de l’International Progress Organization (IPO), fidèle ami et collaborateur de l’Institut Schiller et de sa fondatrice Helga Zepp-LaRouche, a pris sa plume pour proposer à l’UNESCO d’organiser « un congrès international au sujet des problèmes résultant du dialogue entre les différentes civilisations. »

Durant des années, Hans Köchler, par d’innombrables présentations, conférences et colloques dans le monde entier, notamment en Iran, fera un travail exceptionnel pour populariser le concept, avant d’être repris et soutenu par l’Institut Schiller. Sous les auspices de la présidence autrichienne et sénégalaise, un grand colloque a eu lieu en 1974 à Innsbruck, en Autriche.

En 1997, en opposition à la théorie du « choc des civilisations », la thèse du géopoliticien Bernard Lewis vulgarisée par Samuel P. Huntington, le président iranien Mohammad Khatami placera le dialogue entre les civilisations au cœur de son mandat. C’est sur sa suggestion que l’ONU, en 1998, déclara l’année 2001 comme « l’année du Dialogue entre civilisations ».

Le concept revient aujourd’hui sur la table. Saurons-nous nous mettre au diapason de l’ADN iranien ou resterons-nous à « l’âge de pierre » moral ?