S.E. Asfaw : L’Éthiopie – Un phare non colonisé et indépendant sur la voie de la prospérité

jeudi 4 juin 2026, par Tribune Libre

Discours prononcé par SE Eskinder Yirga Asfaw, ambassadeur d’Éthiopie en Allemagne, lors de la conférence internationale organisée le 30 et 31 mai 2026 par l’Institut Schiller à Berlin sur le thème « La fin de 500 ans de colonialisme - Pour un dialogue des civilisations ».

Excellences, distingués délégués, estimés membres de l’Institut Schiller,
Mesdames et Messieurs,

Avant toute chose, permettez-moi d’exprimer ma plus profonde gratitude à l’Institut Schiller pour son aimable invitation et pour l’organisation de cette importante conférence ici, à Berlin. Cette ville, qui a été le théâtre d’événements historiques et marquants, offre à l’histoire de l’humanité un contexte approprié pour une discussion sur des sujets d’actualité : souveraineté, développement et esprit indomptable des nations pour la liberté. Je suis profondément honoré de m’adresser à vous aujourd’hui et de partager avec vous le parcours de mon pays, l’Éthiopie.

L’Éthiopie, terre d’origine : là où l’humanité prend racine

L’Éthiopie n’est pas simplement un pays, c’est une civilisation plus ancienne que la plupart des nations. C’est la terre d’origine, le berceau même de l’humanité. C’est dans la dépression de l’Afar que notre plus ancienne ancêtre, Lucy (Dinknesh), a foulé la terre il y a plus de 3,2 millions d’années.

Mais notre civilisation ne s’est pas arrêtée là. Du royaume d’Axoum, l’un des plus grands et des plus puissants du monde antique, aux églises rupestres du XIe siècle de Lalibela, des obélisques d’Axoum aux châteaux de Gondar, l’Éthiopie a conservé un patrimoine culturel exceptionnel, une civilisation et un État continus et ininterrompus pendant plus de trois millénaires. Aujourd’hui, elle occupe la première place en Afrique pour le patrimoine immatériel et matériel inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nous sommes la seule nation africaine à posséder notre propre alphabet indigène, Ge’ez, et un calendrier indépendant qui, à l’heure où nous parlons, indique l’année 2018. Ce n’est pas une exagération. C’est l’histoire. Nous avons offert le café au monde. L’Éthiopie, terre des origines. L’Éthiopie est la source du Nil Bleu, qui fournissait 86 % de l’eau qui parvenait en Égypte et qui a permis aux anciennes civilisations du monde de prospérer dans la vallée du Nil.

L’exception non colonisée : la résistance contre la course à l’Afrique et/ou la domination coloniale

Il est dit que les puissances européennes qui ont participé à la tristement célèbre conférence de Berlin (1884-1885) ont reconnu l’Éthiopie comme faisant partie de la sphère d’influence de l’Italie coloniale, bien qu’elle fût alors un empire souverain en soi. Cependant, il y a eu de nombreux règlements de compte à ce sujet et la partie italienne de la conquête n’a pas eu lieu immédiatement après la période de Berlin.

Pourquoi ? Parce que l’Éthiopie était déjà un empire souverain qu’on ne pouvait pas démembrer. Alors que la « course à l’Afrique » a anéanti l’indépendance des nations à travers l’Afrique, exception faite du Libéria, l’Éthiopie restait la seule nation africaine à ne jamais s’être effondrée sous la domination coloniale.

Lorsque l’Italie coloniale a commencé à empiéter sur le territoire, tentant d’imposer le tristement célèbre traité de Wuchale – une imposture qui prétendait à un protectorat, dans la version italienne du traité, alors que le texte amharique ne disait rien de tel — l’empereur Ménélik II a révélé une tromperie alliée à une brillante diplomatie. La guerre s’ensuivit. L’Italie, armée d’artillerie moderne et de la supériorité raciale fondée sur la confiance européenne, a marché dans les montagnes de Tigré.

La bataille d’Adoua : le tonnerre qui a ébranlé le monde

Le matin du 1er mars 1896, à Adoua, les forces éthiopiennes, unies sous l’empereur, se rassemblèrent. Ménélik II et la légendaire impératrice Taytu Betul, qui commandait sa propre armée, ont anéanti les forces coloniales italiennes. Que cela soit clair : l’Éthiopie n’a pas eu sa victoire par embuscade ou par usure. Elle a gagné lors d’une bataille conventionnelle en champ ouvert contre une armée européenne moderne. Les forces du général italien Baratieri furent encerclées et écrasées. Plus de 7000 soldats italiens sont morts et 3000 ont été faits prisonniers.

La victoire d’Adoua eut un retentissement sur tous les continents colonisés. Elle prouva que cette croyance suprématiste fondée sur l’argument de la couleur, justifiant l’agression coloniale, était erronée. Elle a envoyé un message clair : l’Afrique pouvait vaincre l’Europe. Pour les Éthiopiens, il ne s’agissait pas simplement d’une bataille ; c’était une déclaration de liberté éternelle. Adoua devint le phare de liberté pour la race noire dans le monde entier, inspirant les mouvements anticolonialistes de la Jamaïque à l’Afrique du Sud et annonçant l’arrivée des mouvements panafricanismes.

L’Éthiopie n’ayant jamais perdu son indépendance, elle a pu accéder à la table haute des nations quand d’autres ne le pouvaient pas. En 1923, elle a rejoint la Société des Nations, l’une des deux seules nations africaines indépendantes à l’avoir fait.

Quand l’Italie fasciste a envahi à nouveau le pays en 1935, l’empereur Haïlé Sélassié Ier se présenta devant la Société des Nations et lança un avertissement prophétique : « C’est nous aujourd’hui. Demain ce sera vous. »

L’Éthiopie a alors échoué, mais elle n’a jamais failli à la cause de la sécurité collective. Après la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue membre fondateur des Nations unies en 1945, à nouveau l’une des quatre nations africaines à signer la Charte des Nations unies en tant que membre fondateur aux côtés des grandes puissances.

Et lorsque les vents de la libération africaine ont soufflé en 1963, l’Éthiopie a accueilli à Addis-Abeba la conférence fondatrice de l’Organisation de l’unité africaine, devenue l’Union africaine. Aujourd’hui, notre capitale demeure la capitale diplomatique de l’Afrique, abritant plus de 137 ambassades et un bon nombre d’organisations régionales et internationales, en plus d’abriter les sièges sociaux de l’UA.

Plus récemment, l’Éthiopie a rejoint les BRICS, ce qui témoigne de notre poids économique croissant et de notre engagement en faveur d’un ordre mondial multipolaire et équitable. Nous restons fermement en faveur du multilatéralisme, convaincu qu’aucune nation, aussi puissante soit-elle, ne devrait dicter sa loi à une autre. L’Éthiopie joue un rôle de premier plan dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU, avec son contingent de troupes qui est le plus important.

En tant que contributrice, que ce soit dans les négociations climatiques ou les forums commerciaux, elle porte la voix du principe selon lequel le droit international doit s’appliquer à tous de manière égale.

La marche de l’Éthiopie vers la prospérité : une perspective de renaissance économique

Aujourd’hui, conscients de notre riche histoire, nous traçons nos propres voies vers la prospérité. Nous nous engageons sur une voie extraordinaire vers la prospérité. Permettez-moi de partager ces faits clés :

  • Population : plus de 130 millions d’habitants, ce qui fait de l’Éthiopie le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique.
  • Géographie : un carrefour stratégique dans la Corne de l’Afrique, à la frontière du Soudan et du Sud-Soudan, du Kenya, de la Somalie, de Djibouti et de l’Érythrée, avec un accès à la mer Rouge via les ports de Djibouti et nos propres ambitions navales revitalisées.
  • Croissance économique : pendant plus d’une décennie avant les récents chocs mondiaux, l’Éthiopie a maintenu une croissance économique à deux chiffres, l’une des plus rapides au monde. Même en pleine pandémie et en période de conflit, notre économie a connu une croissance moyenne de 7 à 9 % par an.
  • Réformes profondes : le programme de réformes économiques conçu par l’Éthiopie, nous l’avons élaboré en fonction de nos propres priorités et non de celles dictées de l’extérieur. Nous avons développé notre propre système appelé « Medemer », une philosophie de synergie selon laquelle tous les citoyens doivent participer aux processus de construction nationale, indépendamment de leur idéologie individuelle ou de leur vision du monde. Nous avons ouvert des secteurs longtemps restés fermés au secteur privé, réalisant des investissements dans les télécommunications, la banque, la logistique et l’énergie.
  • La Bourse éthiopienne est en cours de relance. Nous avons privatisé des entreprises publiques et créé l’environnement d’un secteur concurrentiel.

L’Initiative pour un héritage vert et la souveraineté alimentaire

En Éthiopie, nous croyons que la prospérité ne peut se construire sur un environnement dégradé. C’est pourquoi le Premier ministre Abiy Ahmed a lancé l’Initiative Héritage vert. En seulement cinq ans, l’Éthiopie a planté plus de 40 milliards de jeunes plants, et ce n’est pas une faute de frappe : 40 milliards. Nous avons restauré des terres dégradées, augmenté la couverture forestière et lancé l’une des plus grandes campagnes de reboisement dans l’histoire mondiale. La plupart des arbres plantés sont des arbres fruitiers, des plantes qui contribuent au mouvement pour l’indépendance alimentaire.

En matière de souveraineté alimentaire, l’Éthiopie était autrefois synonyme de sécheresse. Ce n’est plus le cas. Grâce à des efforts concertés en matière de transformation agricole, nous avons presque atteint nos objectifs : l’autosuffisance en blé, l’augmentation de la productivité du teff et du maïs, et constitué des réserves stratégiques de céréales. Notre objectif n’est pas seulement de nous nourrir, mais de devenir un grenier à blé pour la région.

Pôle industriel de l’Afrique : le prochain tigre asiatique

L’Éthiopie ambitionne de devenir le centre manufacturier de l’Afrique. Pourquoi ? Parce que nous avons :

  • une main-d’œuvre jeune, abordable et qui peut être formée / Main-d’œuvre jeune à faible coût / (âge médian : 19 ans) ;
  • un potentiel en énergies renouvelables (plus de 45 000 MW provenant uniquement de l’hydroélectricité, couplée à un potentiel énorme en matière d’énergie éolienne, solaire et géothermique ;
  • une situation géographique stratégique pour l’exportation vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie ;
  • 26 parcs industriels publics et privés (Hawassa, Bole Lemi, Kombolcha et bien d’autres), hébergeant déjà des marques mondiales comme PVH (Tommy Hilfiger, Calvin Klein, etc.)

Nous ne nous concentrons pas uniquement sur les textiles bas de gamme. Nous développons également des industries agroalimentaires, des produits pharmaceutiques, l’assemblage et la fabrication de véhicules électriques, le transport, les infrastructures, le numérique. L’Éthiopie ambitionne de devenir le lieu où le monde fabrique de manière durable et éthique.

Infrastructures monumentales : le barrage de la Renaissance et la Nouvelle Passerelle

Permettez-moi de vous parler de deux projets transformateurs.

Tout d’abord, le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), le plus grand barrage hydroélectrique en Afrique. Avec une capacité de 5150 mégawatts, le GERD fournit une énergie propre, à un prix abordable, à plus de 60 % de notre population qui vit actuellement sans électricité. Ce n’est pas une menace pour nos voisins en aval, c’est une plateforme de coopération. Le GERD est achevé, pleinement opérationnel et alimente notre révolution industrielle.

Deuxièmement, l’aéroport international de Bishoftu est un nouveau hub aéronautique ultramoderne. Ethiopian Airlines est déjà la compagnie aérienne la plus importante et la plus rentable d’Afrique. Avec sa flotte actuelle de 200 appareils, elle dessert 140 destinations internationales et 30 nationales. Le nouvel aéroport est conçu pour accueillir 100 millions de passagers par an, faisant d’Addis-Abeba la porte d’entrée aérienne de l’Afrique. Ce n’est pas un rêve, les travaux de construction sont en cours.

Puis, il y a des projets d’importance stratégique tels que le projet d’engrais de 4 milliards de dollars et la revitalisation de l’industrie hôtelière. Addis-Abeba devient un lieu de prédilection pour les grands événements internationaux, tels que la prochaine Cop -32.

Diriger une nation libre : aucune ingérence extérieure

Mesdames et Messieurs,

L’Éthiopie ne sollicite plus d’aumônes. Nous œuvrons et plaidons pour un partage équitable, la prospérité avec nos voisins immédiats et au-delà. Notre chemin vers la prospérité est défini par un principe avant tout : le droit du peuple éthiopien à déterminer son propre destin sans ingérence extérieure. Nous avons vu trop de nations recevoir une aide assortie de conditions, ou de « conseils » qui servaient des intérêts étrangers. L’Éthiopie a combattu le colonialisme dans le sang ; nous ne renoncerons pas à notre souveraineté. Nous nous opposons à toute forme de coercition qui se présente sous forme de conditionnalités.

Nous avons commis nos propres erreurs — oui, des conflits internes, des tensions ethniques et des défis de gouvernance. Mais nous les relevons par le biais du dialogue national, de réformes inclusives et de solutions locales. Dans cette noble entreprise, nous avons besoin de partenaires, pas de maîtres. C’est pourquoi nous sommes à l’avant-garde des pays qui défendent le principe des « solutions africaines aux problèmes africains » à l’ONU et autres forums multilatéraux.

Conclusion : Un appel à un partenariat dans la dignité

L’Institut Schiller défend depuis longtemps les idéaux d’humanité universelle, de paix et de développement. Je vous le dis aujourd’hui : considérez l’Éthiopie non pas comme un cas de charité mais comme une civilisation renaissante.

De Lucy au GERD, d’Aoua aux BRICS, de la sécheresse à la souveraineté alimentaire : l’Éthiopie écrit un nouveau récit.

Travaillons ensemble – Berlin et Addis-Abeba, Europe et Afrique – dans un esprit de partenariat égalitaire. Investissez dans nos parcs industriels. Achetez directement auprès de nos usines. Apprenez de notre programme de reboisement. Respectez nos choix.
Nous sommes un pays affranchi des entraves coloniales, un phare. Et cette lumière ne s’est pas éteinte. Elle illumine désormais le chemin de la prospérité.

Merci, et puisse la paix régner entre toutes les nations.