Intervention de Remi Lebrun, responsable de Solidarité & Progrès, lors de la conférence organisée par S&P et l’Institut Schiller à Paris, les 8 et 9 novembre 2025.
Bonjour,
Je vais essayez de vous montrer comment gouverner par l’invisible. Et ce, par trois moments du règne de Louis XI.
Vous voyez cet arbre ? A priori, il n’y a pas grand-chose à voir, à part l’arbre ou la forêt.
Mais il y a trois enfants qui le regardent. Que voyez-vous ? (…) Ils peuvent y grimper. Graver un dessin sur l’écorce. Y faire une cabane. C’est invisible mais ça peut exister, et à y réfléchir, ça existe déjà.
Vous voyez cet homme ? [diapos de Macron jeune et moins jeune] Qu’a-t-il en tête ? De la fougue, de la fierté semble-t-il. Et voici le même homme. Il a un peu changé… Mais pourquoi ? Et qu’est-ce qu’il a en tête maintenant ?
Cette information peut nous aider à comprendre ses cheveux blancs et nous donner des indices sur ce qui conduit et va conduire ses actions. Cette question de que voir de la nature et que voir des hommes, de ce qu’ils pensent et quoi faire avec, c’est la politique.
Première épisode
Louis XI est né en 1423. Il est le fils de Charles VII, dont la couronne est revendiquée par l’Angleterre, soutenue par les Bourguignons. Jeanne d’Arc, née en 1412, conduira Charles VII à Reims pour son couronnement en 1429 et sera brûlée en 1431 par les Anglais. Il est probable que Louis XI l’ait rencontrée à ses 7 ans à la cour de Bourges, au retour de Jeanne en 1929.
Après le départ des Anglais et le ralliement des Bourguignons, cousins éloignés de la couronne française, Louis XI constate le comportement de son père, indigne de son rang. Cour fastueuse, Agnès Sorel, maîtresse élevée au rang de quasi reine, complaisance vis-à-vis des guerres intestines entre les seigneurs, comtes, ducs et hommes d’église. Le féodalisme est régi par des règles de filiations, de loyauté clanique et de hiérarchie du sang (église et roi compris).
Louis XI méprise la faiblesse politique de son père vis-à-vis de ces règles qu’il juge contraires à la nature.
Le premier épisode que je voudrais vous conter commence en 1447. A 24 ans, après s’être pris de fureur contre Agnès Sorel, la poursuivant l’épée à la main jusqu’à sa chambre, Louis est envoyé par Charles VII dans le Dauphiné.
Le Dauphiné est le territoire français réservé au dauphin, fils du Roi de France. Mais pour la première fois il sera effectivement gouverné par lui.
(...) Dès son arrivée, Louis XI convoque des Etats généraux à Romans, là où je suis né. Ils réunissent la noblesse, l’église et le tiers-état (tout le reste). Tout de suite après, Louis XI descend la vallée du Rhône pour aller à Valence et Montélimar afin d’y récolter les doléances de la population et y comprendre les juridictions féodales.
Deux semaines après, il échange Montélimar avec le Pape contre une autre seigneurie, affranchit la ville des impôts et lui donne le droit d’élire ses propres officiers de justice. De plus, ceux qui viendraient s’y installer seraient exemptés d’impôts pendant 10 ans. (Dommage, ce n’est que 500 ans plus tard que ma famille s’est installée pas très loin.) Les putains de Montélimar seront regroupées dans une « maison publique » et devront porter une aiguillette rouge à leur vêtement en signe de reconnaissance. Deux ans plus tard il y créera deux foires de commerces et une cour d’Appel.
Il crée un parlement à Grenoble, capitale du Dauphiné, y simplifie l’administration de la région, instaure un registre officiel des propriétés et fonde le premier service postal royal d’Europe. Des coursiers sillonnent le territoire, changeant de monture au fur et à mesure de leur trajet pour faire circuler le plus rapidement possible tous renseignements ou ordres du Dauphin, système qu’il développera à l’échelle du royaume une fois devenu roi.
Il faut bien voir que, bien que Charles VII ait entamé des réformes fiscales, imposant une taxe à tous afin de lever une armée nationale et mettant fin aux mercenaires levés par les seigneurs, la région restait largement subdivisée par une myriade de seigneuries, où nobles et hommes d’églises faisaient leur loi, leurs guerres et levaient des impôts à leur gré. Louis XI unifiera le Dauphiné et mettra le pouvoir au service de son développement commercial et productif.
Un cap politique fut franchi lorsqu’il vainquit l’évêque de Gap, qui faisait attaquer les troupes françaises se rendant en Italie, continuait à lever les impôts comme il lui plaisait, utilisait personnellement une masse en plomb pour ne pas faire couler le sang de chrétiens et refusait les enquêtes initiées par les commissaires publics. Louis saisit tout l’argent de l’église de Gap et exigea 3000 écus de la ville. L’évêque s’enfuit à Rome, où le Pape accepta qu’il retourne à Gap et se soumette à Louis, en échange de l’argent saisi et de l’annulation de l’amende.
Pour encourager la production agricole, il taxe le blé venant de France. Il anoblit et appuie financièrement les commerçants entreprenants. Les juifs étant partis après avoir était soumis à des taxes surélevées, Louis décide de réduire ces taxes et rejette la plainte des Etats généraux demandant leur expulsion au motif qu’ils pratiquent le prêt avec usure. Il interdit les guerres privées, des seigneurs levant leur propre armée, et les contraint à se mettre à son service à leurs frais.
En 1450, Louis a établi son autorité sur le Dauphiné.
En 1452, il crée l’université de Valence, l’une des toutes premières créée en France, où seront enseignés théologie, droit civil et religieux, médecine et arts libéraux.
Nobles et seigneurs pestait auprès de Charles VII, mais Louis avait désormais le soutien des fermiers, de la bourgeoisie et de la petite noblesse. De plus, les avancées et le développement permis par le dauphin Louis faisaient le tour de l’Europe et de jeunes Français, voyant l’opportunité de gravir les échelons par leur mérite, allaient rejoindre le Dauphiné.
15 ans plus tard, une fois roi, il fera venir tisserands, artisans et banquiers italiens à Lyon, et fera de la vallée du Rhône une grande région productrice de vers à soie.
Mais suite à son mariage avec la fille du duc de Savoie, que son père désapprouvait, et à des désaccords de plus en plus importants sur la politique menée par Charles VII, ce dernier décida de lever une armée contre son fils. Louis fuit le Dauphiné en 1456, neuf ans après son arrivée, et se réfugie à la cour de Philippe le Bon, l’ennemi juré de son père.
Deuxième épisode
Cinq ans après, Charles VII meurt, Louis devient Louis XI, roi de France en 1461. La politique qu’il a menée dans le Dauphiné, il compte bien la mener pour toute la France. Même si c’est à son père, et surtout à Yolande d’Aragon, sa grand-mère maternelle, que l’on doit une fiscalité nationale, contre les féodaux, Louis XI l’augmentera et sera intraitable avec les seigneurs.
Les principaux seigneurs se plaignent du peu de reconnaissance du roi, qui ne s’habille pas tel que le voulait la coutume. Toujours entre chasse et déplacements, Louis XI reste constamment vêtu en chasseur. Le duc de Bretagne convoite la Normandie.
Le fils du duc de Bourgogne, le comte de Charolais, futur Charles le Téméraire, lorgne sur la Picardie. D’autres veulent conquérir le duché de Milan, allié de Louis XI.
Le duché d’Anjou veut prendre la couronne de Sicile et de Naples, qu’il revendique, mais Louis XI refuse tout soutien. Police royale et procès impitoyables, interception des messages entre les seigneurs par les agents royaux. Enfin, Charles, le frère de Louis XI, se plaignait de n’avoir obtenu que le duché de Berry, indigne de sa condition.
Pour faire court, cinq ans après son couronnement, Louis fait face à un soulèvement des seigneurs, son frère compris : la Ligue du Bien public, couvrant leurs visées personnelles par la soi-disant défense de la noblesse, de l’église et des pauvres, contre les taxes qui ruineraient le pays.
Après trois ans de conflits armés, et Paris soumis à un siège depuis des mois, Louis XI opte pour la diplomatie et décide de diviser la Ligue. Deux de ses instigateurs étaient suffisamment importants pour permettre cet objectif : le duc de Bretagne et le comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne (que Louis XI savait trop vieux pour s’impliquer dans l’affaire).
Revendiquée par les Bretons, Louis ne pouvait abandonner la Normandie, région la plus riche de France. Il concentra alors tous ses efforts sur le comte de Charolais. Dès l’ouverture des discussions entre eux, les rumeurs circulèrent et le poison commença à s’insinuer dans la Ligue.
Rouen, capitale de la Normandie, fait défection et rejoint la Ligue. Louis en prend acte et préférant voir la région être conquise par la force, il se dit ouvert à ce qu’elle revienne au duc de Berry, son frère, mais aussi très proche du duc de Bretagne.
De l’autre côté, en plus de proposer la Picardie au comte de Charolais, Louis XI lui propose un mariage avec sa fille aînée de quatre ans. Si le roi ne pouvait pas avoir de descendance mâle, la couronne reviendrait au comte de Charolais.
L’accord et une trêve furent conclus entre Louis XI, le duc de Bretagne et le comte de Charolais, et Louis donna l’ordre de ravitailler les troupes bretonnes et bourguignonnes, affamées à tenir le siège de Paris depuis des mois. Le siège est levé et grosso-modo, Louis propose aux princes restants le pardon mutuel, un pacte de non-agression et quelques subsides annuels. Et qu’il ne les solliciterait pour rien hormis la guerre.
Troisième épisode.
Le 4 juillet 1975, six ans après la révolte des seigneurs, Edouard IV d’Angleterre foule le sol continental, à Calais, avec la plus grosse armée jamais réunie contre la France. Le contexte est le suivant : quelques années auparavant, Charles le Téméraire, désormais duc de Bourgogne, s’était désolidarisé du Royaume de France pour s’allier à l’Angleterre. La Bretagne était toujours restée alliée des Anglais. Pour autant, à force de diplomatie et connaissant les velléités de Charles le Téméraire vis-à-vis du Saint-Empire germanique, Louis avait réussi à attirer les troupes bourguignonnes dans un bourbier, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, notamment par le siège de la ville de Neuss qui dura une année complète.
Lorsque Louis XI reçoit le messager anglais lui apportant le défi solennel d’Edouard IV, Louis est déjà bien informé sur la cour d’Angleterre grâce à son vaste service de renseignement, d’où son surnom d’« universelle araigne ».
S’assurant d’être seul à seul avec le messager, il lui explique la situation : le roi d’Angleterre vient contraint par le duc de Bourgogne et les communes anglaises, la saison des guerres tire à sa fin et les troupes bourguignonnes sont mal en point. Louis lui donne 300 écus et, mis en confiance, le messager lui avoue qu’Edouard IV n’est pas très enthousiaste à se lancer dans cette conquête.
Côté anglais, 12 000 fantassins et 11 000 archers. L’armée bourguignonne en Lorraine pour se refaire en pillant sur place, après une année de siège et être passée de 20 000 à 10 000 hommes.
Côté français, une armée permanente de 24 000 hommes entre la Normandie et la Picardie, 8000 hommes fournis par la noblesse.
Le plan de Charles le Téméraire, ayant rejoint Edouard IV sans son armée, est de prendre Reims en tenailles pour y faire couronner Edouard IV roi de France. Louis XI ordonne la destruction de tout village et ville sans défense aux alentours et le rapatriement de tous les vivres à Dieppe.
Par l’intermédiaire d’un Français fait prisonnier par les Anglais, ces derniers engagent une discussion avec la France. Louis envoie un simple seigneur, seul, au camp anglais pour informer Edouard IX qu’il souhaite une paix prospère entre les deux royaumes et que Bourguignons et Bretons n’agissent que pour leurs propres intérêts, sans se soucier de celui des Anglais. Avec une précision, Louis risquera sa vie et sa couronne plutôt que de céder un pouce de son territoire.
Rapidement les Anglais proposent de l’argent, un tribut annuel et un mariage. Tous les conseilleurs de Louis XI croient à une ruse. Pas lui.
Apprenant cela, Charles le Téméraire accourt et insulte Edouard IV en anglais, pour bien se faire comprendre de sa cour, et jure n’agir ainsi que pour que l’Angleterre retrouve son dû, la couronne de France.
Le 25 août, un mois après l’arrivée des Anglais, la proposition anglaise était officialisée. En plus de l’argent et du tribut, on marierait la fille aînée d’Edouard IV au jeune dauphin de France, le futur Charles VIII.
Le lendemain, Louis ordonne que la ville d’Amiens soit entièrement ouverte durant une semaine aux troupes anglaises, qu’on y installe de grandes tables « chargées de toutes les bonnes viandes qui font envie de boire, et de toutes sortes, et les vins les meilleurs. » Louis y fait même asseoir ses 12 gentilshommes les plus gros et gras pour lancer la dynamique.
Le 29 août, Louis XI et Edouard IV se rencontrent sur un pont en bois, construit pour l’occasion, avec un grillage au milieu, chacun avec 12 de leurs plus proches, l’armée anglaise restant sur la rive. Après les bonnes manières et quelques amitiés, l’accord est signé et Louis XI demande à ses proches de les laisser seuls. Les Anglais font de même. Louis XI et Edouard IV concluent alors secrètement un pacte de défense mutuel en cas de rébellion de leurs vassaux respectifs.
La sagesse de Louis XI
Louis XI fut un roi exemplaire, doué d’intelligence, de sagesse et de connaissance des réalités. Il ne s’entoura jamais d’une cour de flatteurs ni de spectacles, mais de conseillers dévoués, ayant fait leurs preuves. Et toujours il garda un contact direct avec le terrain, sans intermédiaire.
Il sut diviser ceux qui se déclaraient ses ennemis en jouant sur leur bassesse, mais toujours au service d’un bien supérieur, et cela ne vient pas de nulle part.
A sa naissance, troisième garçon d’un Charles VII en conflit avec l’Angleterre et les Bourguignons, il fut envoyé au château de Loches pour sa sécurité. Il y côtoiera les petites gens et apprendra ainsi à parler le français familier. Il y recevra les enseignements de Jean Majoris, lui-même élève de Jean de Gerson, protecteur de Jeanne d’Arc. Louis XI apprendra le latin, l’histoire, la géographie et les mathématiques, et reçut un enseignement religieux.
Gerson avait écrit des textes destinés à l’enseignement des princes de France. En voici quelques extraits :
De institutione principum
« Le prince, guidé par la raison et la foi, doit corriger les abus du royaume, tant en l’Église qu’en la cité ; car le bien commun prime les privilèges des grands. »
De potestate ecclesiastica
« Dieu n’a conféré aucun rang de dignité sinon pour l’utilité commune. »
De auferibilitate sponsi ab Ecclesia
Rappelez-vous ce que Jeanne d’Arc avait répondu à son procès quand il lui était demandé si elle respectait l’autorité de l’église : « Dieu premier servi »
Ainsi dès son enfance, Louis apprit la clémence et l’humilité, et que « rois et mendiants sont égaux devant Dieu. »
A l’âge de 10 ans, Louis XI rejoindra sa sœur et sa mère au château d’Amboise, où il côtoiera sa grand-mère maternelle Yolande d’Aragon. Celle-ci avait marié sa fille au troisième garçon de Charles VI, ce qui laissait à Louis peu de chances d’accéder à la couronne.
Mais après quelques péripéties et la mort de ses deux frères aînés, ce troisième garçon, gendre de Yolande d’Aragon, devint Charles VII. Yolande d’Aragon eut une très grande importance dans l’édification d’une France débarrassée du féodalisme. Toute sa vie, elle fit en sorte d’unifier les deux branches ennemies au sein de la France : Armagnac et Bourguignon.
C’est elle également qui permit à Jeanne d’Arc de jouer son rôle, et c’est encore elle qui poussa Charles VII à créer l’armée permanente au détriment des féodaux. Louis XI dira d’elle que c’était « un cœur d’homme dans le corps d’une femme ».
Cette enfance lui fit découvrir le poumon du pays, éloigné des fastes et des intrigues de la cour royale. C’est cela qui lui fit détester ce féodalisme. Jamais il n’eut de cour ni d’habit d’apparat. Toujours il eut pour but de servir l’intérêt supérieur de la nation en allant dans tous les recoins du royaume pour y trouver les hommes qui en sont la richesse.
Enfin, dans une France où seulement 5 % environ de la population savait lire et écrire, et jusqu’à 20 % dans les villes, entre bourgeois et artisans, Louis XI fit en sorte d’encourager l’arrivée de l’imprimerie à Paris et à Lyon dans les années 1470. Et c’est grâce à des livres que j’ai pu ainsi vous rapporter du passé cette histoire et la philosophie politique de Louis XI.
Merci.








