Par Christine Bierre
État de choc, incrédulité et honte, tout à la fois, face à une administration judiciaire qui a failli à tous les niveaux : le principal suspect, Jérôme Barrella, faisait déjà l’objet de sept plaintes pour violences sexuelles sur mineurs depuis 2017, la dernière en date ayant été déposée en août 2025 par la mère de Rosa, une fillette de 12 ans violée à plusieurs reprises par cet homme. La plaignante dit avoir fait pression tous les jours sur les gendarmes pour que cet homme soit mis sous les verrous, mais au lieu de faire remonter les faits à leur hiérarchie, ces gendarmes auraient fini par la menacer de porter plainte contre elle si elle continuait à les harceler ainsi !
L’état lamentable de notre système judiciaire a été une fois de plus étalé dans tous les médias, donnant lieu à des débats sans fin, certains dénonçant un manque criant de moyens, d’autres l’incapacité des politiques. Mais c’est tout cela à la fois, avec en plus, ce dont personne ne parle, une forte dose de décadence culturelle introduite dans notre société, à tous les niveaux, par la culture du sexe marchandise qui a été propagée dans les pays occidentaux à partir des années 1960. Nous pensons à cette terrible affaire Gisèle Pélicot, où une cinquantaine d’hommes, semble-t-il « bons pères de famille », avaient participé à des viols organisés par un mari sur sa femme, à son insu, après l’avoir endormie par des sédatifs.
Nous pensons aussi au cas de Patrick Bruel, connu de tous, qui a pu sévir pendant une vingtaine d’années avant que la justice puisse enfin intervenir. Il y a aussi le cas de Chahinez Daoud, brûlée vive par son mari à Mérignac, le 4 mai 2021. Le 5 mars précédent, elle avait pourtant porté plainte au commissariat, mais le policier qui avait enregistré sa déposition avait lui-même été condamné un mois plus tôt pour des faits de violences sexuelles !
Rappelons enfin que la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en 2025 pour manquements dans le traitement judiciaire de plusieurs affaires de viols sur mineurs, au motif que « les autorités n’avaient pas protégé les victimes » : elles n’avaient pas suffisamment pris en considération :
Le manque de moyens
Pour comprendre l’ampleur du problème de notre système judiciaire, examinons la réaction du ministre de la justice, Gérald Darmanin, en découvrant les dysfonctionnements ayant créé les conditions du meurtre de la petite Lyhanna. Refusant de donner immédiatement sa démission alors qu’elle aurait été pleinement justifiée, il a donné aux procureurs généraux qu’il a reçus au ministère le 9 juin, jusqu’au 14 juillet pour traiter les 70 000 plaintes de violences sexuelles sur mineurs qui s’accumulent depuis des années.
Et cela, alors que le système judiciaire manque cruellement de magistrats et de personnel compétent dans le traitement des malades sexuels, psychologues et psychiatres, et même d’enquêteurs. Sous la réforme de la police judiciaire de Gérald Darmanin, entrée en vigueur début 2024, les enquêteurs de la PJ, formés à traquer le grand banditisme et les criminels de haut vol, qui étaient déployés jusqu’alors par la direction centrale, sont passés sous la responsabilité des directeurs départementaux qui gèrent les policiers en tenue chargés de l’ordre public et la prise de plainte en commissariat. Exemple caricatural mais courant du résultat : en juillet 2024, à Dijon, les enquêteurs spécialisés avaient été mobilisés pour sécuriser le passage de la flamme olympique…
Si en juin 2022, le nombre total de procédures en portefeuille au sein de l’ex Direction centrale de sécurité publique (DCSP) s’élevait à 1,5 million, soit une moyenne de 104 procédures par enquêteur, en 2024, le stock des procédures a franchi les 2 millions, soit 135 dossiers par enquêteur.
Du coup, selon les déclarations de différents syndicats de police, tels Un1té et Alliance, en novembre 2025, il manquait à la PJ « entre 2000 et 2500 enquêteurs », et il y aurait actuellement
Les chiffres qui tuent
Trois chiffres résument le manque criant de moyens de la justice dans notre pays :
- pour 100 000 habitants, la France dispose de 3,18 procureurs, contre 11,2 en moyenne pour l’Europe ;
- pour 100 000 habitants, la France compte 11,15 magistrats, l’Europe 19,04 en moyenne ;
- sur 1000 euros dépensés par l’État français, 5 euros sont consacrés à la justice, contre 26 à la culture et aux loisirs, selon l’INSEE.
Déjà en situation précaire, notre système judiciaire a été submergé par la vague « Metoo », qui a presque triplé le nombre de cas, rapporte Le Canard enchaîné. Les plaintes pour viol sont passées de 16 900 en 2017 à 50 400 en 2025, flambée qui s’est répercutée sur toute la chaîne pénale : le nombre de personnes mises en examen dans une affaire criminelle a atteint 30 744, soit une hausse de 42 %, tandis que les saisines des juridictions criminelles ont bondi de 60 %.
Le gouvernement a beau invoquer une augmentation de 39 % du budget de la justice entre 2017 et 2025, pour autant l’institution n’arrive pas à créer une nouvelle donne ni même à résorber la pénurie. En attendant, les moyens se concentrent sur la lutte contre le narcotrafic et les violences conjugales, et non sur les viols et les agressions sexuelles.
Pire encore. La Coordination rurale du Gers s’en est pris au parquet d’Auch, notant que « pendant qu’on s’acharnait sur les agriculteurs, la justice n’a rien fait » sur l’affaire Lyhanna ! C’était au moment des manifestations qu’ils avaient organisées contre le Mercosur et la gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC).
Et les politiques ?
Le Canard enchaîné relève aussi d’autres manquements graves de la part des politiques qui ont tous à la bouche « l’urgence du moment ». Pour qu’un texte de loi répondant aux manquements de la justice puisse être examiné en septembre, il faudrait pouvoir traiter la longue liste de textes au programme de la session extraordinaire de juillet.
Certains élus, et non des moindres, tel Gérard Larcher, avaient pourtant demandé au gouvernement de clore cette session extraordinaire le 10 juillet, afin de permettre aux élus qui doivent renouveler leur siège le 17 septembre de « faire campagne en toute tranquillité ».
Et aux autres de partir en vacances ? Une ministre a quand même fait remarquer que
Pour une fois, nous apprend le palmipède, Matignon a imposé que la séance extraordinaire se tienne jusqu’au 24 septembre et prié Larcher de revoir ses priorités : « On n’a pas le temps, on n’a pas d’argent, on n’a pas de majorité. Mais on peut travailler plus l’été pour faire voter des textes d’importance majeure. »




