Ormuz, Iran, Palestine, Liban, pistes pour une solution diplomatique globale

Ahmet Davutoglu : une nouvelle architecture de sécurité au Moyen-Orient pour sortir de l’impasse

lundi 18 mai 2026, par Tribune Libre

Résumé

Ahmet Davutoglu.

Dans un commentaire publié le 17 avril par Project Syndicate (organisation médiatique internationale à but non lucratif), Ahmet Davutoglu, ancien Premier ministre (2014-2016) et ministre des Affaires étrangères (2009-2014) de la Turquie, a déclaré que les négociations bilatérales entre les États-Unis et l’Iran ne peuvent résoudre la crise régionale et que seul « un cadre régional global » pourrait aboutir à une paix durable.

Il a détaillé cette proposition lors de son intervention à la table ronde organisée le 15 mai 2026 par l’Executive Intelligence Review (EIR), « La guerre en Iran et la désintégration contrôlée de l’économie mondiale ».

M. Davutoglu identifie quatre lignes de fracture convergentes que les négociations bilatérales ne peuvent résoudre isolément : le détroit d’Ormuz, le programme nucléaire iranien, l’absence d’architecture de sécurité régionale couvrant les missiles et la guerre par procuration, et le conflit israélo-palestinien non résolu. « Il est peu probable que l’on puisse faire des progrès sur l’un de ces fronts sans évoluer parallèlement sur les autres », souligne-t-il.

Ses propositions :

  • Concernant Ormuz : sous mandat de l’ONU, une mission navale composée de quatre pays ayant des relations normales avec Téhéran (Turquie, Pakistan, Malaisie, Indonésie) administrerait temporairement le détroit et garantirait la sécurité maritime, les États-Unis mettant fin à leurs opérations militaires contre l’Iran.
  • Concernant le nucléaire : un accord inspiré de l’accord de Téhéran de 2010 (médiation de la Turquie, du Brésil et de l’AIEA). L’Iran déposerait son uranium enrichi en Turquie et obtiendrait en échange de combustible civil, réaffirmerait son renoncement aux armes nucléaires et verrait son droit à l’énergie nucléaire pacifique reconnu par les États-Unis. À terme, la région deviendrait une zone exempte d’armes nucléaires, « y compris celles détenues par Israël ».
  • Concernant l’architecture de sécurité régionale : une structure à deux niveaux — un niveau interne de confiance entre l’Iran et les États du Golfe (facilité par la Turquie, le Pakistan, la Malaisie et l’Indonésie) et un forum régional externe (Turquie, Pakistan, Égypte, Irak, Syrie, Jordanie, Liban, Yémen, États du Golfe, Iran) — évoluant vers « un équivalent moyen-oriental des accords d’Helsinki de 1975 ». Pour preuve que des régions antagonistes peuvent se fixer des limites militaires, M. Davuto ?lu cite le Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe (1990).
  • Concernant la Palestine : en échange de la reconnaissance de l’État palestinien et de la fin des opérations militaires au Liban, Israël serait intégré à cette architecture (normalisation diplomatique et garanties formelles). M. Davutoglu qualifie le refus de l’autodétermination palestinienne de « facteur fondamental de l’instabilité au Moyen-Orient » et rejette les accords d’Abraham, estimant qu’ils « n’ont fait qu’attiser le ressentiment ».

L’ancien Premier ministre turc conclut en posant le choix qui s’offre au président américain Donald Trump : poursuivre « une guerre qui manque de clarté stratégique » ou « saisir l’occasion de réaliser une percée diplomatique ».

Transcription de l’intervention de M. Ahmet Davutoglu lors de la table ronde de l’EIR du 15 mai 2026

Je vous remercie infiniment pour cette excellente organisation et l’invitation à cette table ronde qui m’a permis de rencontrer des collègues que j’estime beaucoup, comme Richard Falk (l’intervenant précédent). [1]

Le sujet est d’une importance capitale, stratégique et d’une grande actualité. En 2017, j’ai publié un article intitulé « Séisme systémique » dans une revue en ligne dirigée par mon cher ami Richard Falk. C’était la première année de la première ère Trump, et j’y prédisais que le monde allait traverser une crise systémique, un véritable séisme systémique d’une ampleur considérable, qui ébranlerait toutes les structures internationales. Malheureusement, nous sommes aujourd’hui en plein cœur de ce séisme.

Pourquoi avons-nous besoin d’ordre, surtout dans les relations économiques ? Les relations économiques et le progrès nécessitent de l’ordre, comme l’a souligné Helga [Zepp-LaRouche, présidente de l’Institut Schiller]. L’élément fondamental de l’ordre est la prévisibilité. Sans prévisibilité, il est impossible d’établir un plan ni de définir des règles. Or, aujourd’hui, Trump et sa diplomatie ont anéanti toute prévisibilité. Aucune entreprise, aucun individu, aucun État ne peut prédire l’avenir, ni l’année prochaine, ni le mois prochain, ni même la semaine prochaine.

J’ai suivi de près les rencontres entre le président Trump et le président chinois Xi. Les échanges ont été très cordiaux, mais je ne pense pas que la partie chinoise ait été convaincue des intentions affichées par le président Trump. Car l’année dernière, il a déclaré une guerre commerciale à la Chine et n’a cessé depuis de déployer quotidiennement sa rhétorique.

Aujourd’hui, l’ordre international et les structures régionales sont ébranlés. Comment définir l’ordre international ? D’abord, comme l’a souligné mon cher ami Richard, toutes les valeurs fondamentales de l’humanité ont été bafouées lors du génocide de Gaza.

Et les grandes puissances n’ont pas réagi de manière significative, contrairement aux masses populaires, aux peuples du monde entier. Nous avons d’ailleurs écrit un livre avec Richard à ce sujet. Ainsi, lorsque ces valeurs sont violées, on constate que le pouvoir permet de tout faire. Il n’y a plus de règles, plus de critères à respecter. Le système international a été ébranlé : le système westphalien… [Sa connexion internet a été temporairement interrompue.]

Alors, à quoi sommes-nous confrontés aujourd’hui ? J’aimerais vous donner trois exemples tirés de ces six ou sept dernières années.

Le premier, ce sont les pandémies. Elles nous ont en effet montré l’importance de la géopolitique traditionnelle, car le principal problème posé par les pandémies et leur impact sur l’économie mondiale réside dans la logistique et les chaînes d’approvisionnement. Cela a constitué une grave menace pour la population mondiale, en particulier pour l’acheminement des biens de première nécessité à travers le monde.

Le second événement fut la guerre russo-ukrainienne. L’opération menée par la Turquie, en établissant un corridor céréalier pendant ce conflit, a été un grand succès. Les populations africaines, notamment, ont besoin de céréales en provenance de Russie et d’Ukraine. Or, la guerre a perturbé ces échanges. Le détroit d’Istanbul et le détroit des Dardanelles sont devenus des voies de passage essentielles pour ce corridor.

J’ai consulté les cartes d’Helga. Imaginez les routes commerciales et maritimes, ainsi que les détroits du nord au sud : Istanbul, les Dardanelles, le canal de Suez, Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca et plusieurs détroits de l’archipel indonésien.

Si ces détroits étaient fermés, le commerce international s’effondrerait. Aujourd’hui, le détroit d’Istanbul et le Bosphore sont cruciaux pour le corridor céréalier. Le détroit d’Ormuz est essentiel pour le corridor énergétique, mais pas seulement. On pense au gaz naturel et au GNL, mais Helga a tout à fait raison d’évoquer la question des engrais. Aujourd’hui, de nombreux pays n’ont pas assez d’engrais pour les semis, ce qui entraînera des pénuries alimentaires. C’est donc une crise majeure.

Comment pouvons-nous surmonter cette crise ? Permettez-moi de résumer ma proposition de solution, publiée il y a deux ou trois semaines par Project Syndicate.

En tant qu’ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères de la Turquie, je suis la situation de très près et j’entretiens des contacts étroits avec la quasi-totalité des acteurs de la région.

Aujourd’hui, quatre questions fondamentales se posent concernant cette guerre. Je ne veux pas parler de guerre, mais d’une agression israélo-américaine contre l’Iran, non seulement contre l’État iranien, mais aussi contre les villes, le peuple et la civilisation iraniens. Il est honteux que le président Trump ait déclaré vouloir détruire une civilisation entière. C’est inhumain. C’est de la barbarie.

Quels sont ces quatre problèmes ?

  • Le premier, et le plus urgent, est la réouverture du détroit d’Ormuz.
  • Le deuxième concerne le programme nucléaire iranien et la manière de le résoudre.
  • Le troisième, ce sont les guerres par procuration, comme on les appelle, mais qui correspondent fondamentalement à l’absence d’une architecture de sécurité régionale.
  • Le quatrième, le problème fondamental du Moyen-Orient, c’est la Palestine.

Voici donc, étape par étape, ma proposition :

Premièrement, le détroit d’Ormuz est contrôlé par l’Iran, avec qui Oman, contrairement aux autres pays du Golfe, entretient un dialogue. L’Iran a des droits. Cette guerre a entraîné une attaque contre lui sans résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, sans justification vérifiée. Or, Téhéran subit aujourd’hui la pression de nombreux pays qui exigent la réouverture du détroit d’Ormuz, car cette situation n’affecte pas seulement les Américains et les Israéliens, mais l’ensemble des affaires mondiales. De nombreux pays en développement en souffrent également. Et je partage à nouveau l’avis d’Helga : le coût de cette guerre se chiffre en milliers de milliards, et non en milliards.

De leur côté, les Américains souhaitent contrôler ce détroit, essentiellement en raison des intérêts stratégiques d’Israël. Or, il existe une contradiction flagrante entre les intérêts israéliens et américains, ce qui explique la méfiance croissante de l’opinion publique américaine à l’égard du plan de guerre de Netanyahou. Avant lui, de nombreux Premiers ministres israéliens ont tenté de convaincre des présidents américains d’attaquer l’Iran, mais ils ont eu la sagesse de ne pas céder à ces appels à l’aventurisme. Malheureusement, Trump, en raison de son imprévisibilité, de son égocentrisme et d’un certain trouble psychologique, a suivi les conseils et les suggestions de Netanyahou. Il est désormais le dos au mur.

En Chine, peut-on imaginer que cette puissance rivale mondiale ait supplié les dirigeants chinois de l’aider à rouvrir le détroit d’Ormuz ? Et s’il reste fermé, Trump leur a même proposé du GNL. Il a donc lui aussi besoin d’une solution. Et surtout, il y a les pays du Golfe. Ce n’est pas seulement une guerre entre l’Iran et les États-Unis, les pays du Golfe en sont également victimes. Et bien sûr, Israël est absent.

Ma proposition d’ouvrir le détroit d’Ormuz est un sujet délicat. Si l’Iran continue de le contrôler entièrement, cela donnera aux Américains un prétexte pour attaquer le pays. S’il est contrôlé militairement par les Américains (ce qui est inimaginable et je ne pense pas que cela se produise), cela constituera une menace pour l’Iran et pour toute la région, car, malheureusement, « Amérique » signifie Israël. Il faudrait donc une tierce partie pour assurer un contrôle transitoire et temporaire du détroit d’Ormuz afin de l’ouvrir et d’alléger la pression sur les pays en développement, entre autres, notamment en ce qui concerne l’approvisionnement énergétique.

Quels États pourraient agir ? Je pense qu’il faudrait un groupe d’États et non un seul. Le Pakistan ? J’admire ses efforts pour trouver une solution. J’ai écrit à ce sujet à plusieurs dirigeants, dont le Premier ministre Shehbaz Sharif. Ils font un excellent travail. Mais un seul pays ne peut assumer cette responsabilité. Je suggère quatre pays qui entretiennent de bonnes relations avec l’Iran, des relations de confiance, ainsi qu’avec les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite, et qui ont un dialogue avec le président Trump et une certaine influence sur lui. Ces pays pourraient être le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie et la Turquie. Les trois premiers sont des États riverains de l’océan Indien. Et la Turquie, étant voisine de l’Iran, pourrait jouer un rôle dans la région. Ces quatre pays, tous membres de l’OCI (Organisation de la coopération islamique), pourraient garantir à l’Iran certaines mesures, notamment l’absence d’attaque.

Et trois d’entre eux, la Turquie, le Pakistan et l’Indonésie, sont membres du Conseil de paix de Trump, auquel je m’oppose car ce n’est pas un Conseil de paix, c’est un Conseil du néocolonialisme. Mais peut-être pouvons-nous en tirer avantage ? Ces trois pays devraient dire au président Trump qu’il est temps d’instaurer la paix. Nous ne pouvons pas nous permettre la guerre dans notre région, ni un nouveau génocide en Palestine et au Liban. Je pense donc qu’il y a une chance. Ils pourraient prendre le contrôle de la zone pour garantir la paix, non pas militairement, mais par une mission navale mandatée par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, jusqu’à ce que d’autres solutions soient trouvées. Ils pourraient jouer un rôle de facilitateur dans le détroit d’Ormuz.

Le second point concerne le programme nucléaire. Je partage entièrement l’avis de Richard Falk. Tout au long de ma carrière universitaire et intellectuelle, j’ai toujours milité pour une région exempte d’armes nucléaires. Si Israël possède l’arme nucléaire, personne ne peut interdire aux autres pays d’en posséder. La meilleure solution serait un Moyen-Orient dénucléarisé, si cela s’avère possible.

J’ai été le médiateur entre l’AIEA et l’Iran, le groupe P5+1 et l’Iran et entre les États-Unis et l’Iran, en la personne de leurs deux présidents Barack Obama et Ahmadinejad, avec le soutien du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdo ?an et du président brésilien Lula. En 2010, nous avons signé l’Accord de Téhéran, selon lequel l’Iran aurait déposé de l’uranium enrichi en Turquie en échange de combustible pour son programme nucléaire pacifique. C’était la solution la plus viable à la crise. Et cela a été garanti par Barack Obama dans une lettre adressée aux dirigeants turc et brésilien. Malheureusement, les États-Unis ne l’ont pas accepté, mais ce modèle existe toujours. A plusieurs reprises, depuis Khomeiny jusqu’à aujourd’hui, l’Iran a répété qu’il ne souhaite pas posséder l’arme nucléaire.

Le troisième niveau concerne une architecture de sécurité régionale. On devrait mettre en place un nouveau mécanisme de sécurité entre l’Iran et les pays du Golfe, constituant ainsi le premier niveau. Le deuxième niveau devrait consister en une nouvelle architecture de sécurité régionale s’étendant du Pakistan à l’Égypte, de la Turquie à l’Iran et couvrant l’ensemble du Moyen-Orient.

Le quatrième niveau est la résolution de la question palestinienne. Une pression internationale doit être exercée sur Israël afin qu’il respecte les résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations unies. Sans solution à la question palestinienne, sans création d’un État palestinien viable, il ne peut y avoir de paix au Moyen-Orient. Telle est, en substance, l’architecture de sécurité que j’ai proposée.

Merci beaucoup pour votre patience.

Helga Zepp-LaRouche.

HELGA ZEPP-LAROUCHE : Monsieur Davutoglu, je trouve vos propositions extrêmement pertinentes. En effet, les pays que vous avez cités (l’Indonésie, la Malaisie, le Pakistan et la Turquie) représentent une part importante du monde musulman. Je me permets donc de suggérer qu’il serait judicieux de compléter vos propositions avec les miennes concernant le Plan Oasis. Car le modèle économique des États du Golfe est, c’est le moins qu’on puisse dire, fortement compromis. Il reposait sur l’idée d’une petite structure prospère. Une grande partie du travail était assurée par des travailleurs étrangers, et l’ensemble du projet était censé être protégé par des bases américaines. Or, il s’avère que ces bases américaines ne les ont pas protégés, mais sont même devenues un fardeau.

Ces pays doivent donc repenser leur avenir. Israël doit revoir sa stratégie, comme je l’ai dit. Au sein de Tsahal et des services de sécurité, un débat fait rage quant à la viabilité de la politique actuelle et sa nocivité pour Israël. De même, l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, le Yémen et le Liban, tous ces pays ravagés par les guerres d’intervention passées, nécessitent une reconstruction urgente. L’Afghanistan, par exemple, après vingt ans d’OTAN, a été plongé dans la pire crise humanitaire au monde, selon l’OMS, et la situation ne s’est toujours pas améliorée. L’Irak est toujours en ruines. Pourquoi les quatre gouvernements que vous mentionnez (Turquie, Indonésie, Malaisie et Pakistan) ne proposent-ils pas sérieusement d’envisager une perspective de développement commun ?

Les États du Golfe disposent d’énormes fonds souverains qu’ils souhaitaient investir dans des projets utiles, comme la rénovation de musées, mais aussi dans la construction de stations de ski en plein désert, ce qui me paraît absurde. Cet argent pourrait servir à améliorer le bien-être de la population, notamment celui des travailleurs migrants, dont ils auront probablement encore besoin pendant longtemps, et à bâtir une économie réelle bénéfique à tous. C’est, à mon sens, la seule voie possible pour surmonter le conflit israélo-palestinien, car il faut un modèle qui serve les intérêts de chacun.
Du fait que plusieurs personnes ont évoqué une crise systémique, je pense que le modèle que je propose pour le Moyen-Orient, le Plan Oasis, doit être étendu au monde entier. J’ai mentionné le plan Afrique 2063. L’Ukraine avait besoin d’être reconstruite avant même le début de la guerre. Elle aurait pu servir de pont entre l’Asie et l’Europe dans le cadre de l’initiative « la Ceinture et la Route ». Aujourd’hui, avec la visite de Trump en Chine et la bonne entente (du moins pour l’instant) entre les deux dirigeants, peut-être pouvons-nous saisir cette opportunité pour lancer une initiative susceptible de changer véritablement le destin du monde. Une action audacieuse est indispensable.

Concrètement, ma suggestion serait la suivante : ne pourriez-vous pas approcher ces quatre gouvernements et leur proposer de présenter une proposition conjointe avec la mienne [du Plan Oasis] ?

AHMET DAVUTOGLU : Je suis entièrement d’accord. La meilleure voie vers la paix est l’interdépendance économique. Il n’y a pas d’autre solution. On peut signer des plans de paix, faire toutes sortes de déclarations, mais la meilleure voie vers la paix reste l’interdépendance économique, car dès lors, personne ne déclenchera de guerre. Elle est donc synonyme de développement. Les armées françaises et allemandes ont envahi Paris et Berlin pendant des siècles.

Après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’elles ont compris la nécessité d’une nouvelle approche, elles ont créé l’UE, fondée sur l’interdépendance économique. De la même manière, aujourd’hui, nous avons besoin de projets de développement économique régional.

Lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères, j’ai lancé le processus d’intégration économique mésopotamienne, impliquant la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. Un autre projet, le Projet levantin (également connu sous le nom de Quartet du Levant), réunissait la Turquie, la Syrie, le Liban et la Jordanie.

Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et l’ASEAN constituaient alors l’un des meilleurs modèles de coopération économique régionale. Malheureusement, le CCG, qui avait conclu certains accords avec l’Iran, est aujourd’hui dysfonctionnel. Par exemple, les Émirats arabes unis ont attaqué l’Iran, malgré leurs liens économiques étroits avec ce pays. Ce système s’est effondré, détruit par ces attaques.

Je partage entièrement votre avis concernant les bases américaines dans le Golfe. Certes, c’est un handicap, mais les Américains peuvent décider de se retirer. Que se passera-t-il alors ? Ces bases deviendront des bases nationales pour les États du Golfe, et les États-Unis enverront quelques conseillers et leur vendront des milliards de dollars d’armes, notamment des F-35, dans le seul but d’attiser les tensions. N’oublions pas qu’ils ont poussé Saddam Hussein contre l’Iran, avant de le renverser.

Cette logique de guerre est très dangereuse. Mais je suis entièrement d’accord avec vous. C’est pourquoi, lorsque j’ai formulé cette proposition, j’ai envoyé des lettres au président iranien Massoud Pezeshkian (trois, en réalité) pendant toute la durée du conflit.

Et même avant la guerre, lors des négociations à Oman, j’ai fait part de mes suggestions à l’ambassadeur iranien lorsqu’il m’a reçu à l’ambassade, lui demandant de les transmettre au président Pezeshkian. J’ai insisté sur le fait que l’Iran devait être impliqué dans les négociations, car la principale motivation de Trump est de remporter les élections de mi-mandat.
J’ai également adressé des lettres au Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, qui est un ami proche, au Premier ministre malaisien Ibrahim, lui aussi un ami très proche, et au président indonésien Subianto. Et bien sûr, j’ai également écrit au président turc.

J’ignore comment ils réagiront, mais nous devons faire preuve de créativité. Nous sommes dans une impasse, et dans une impasse, chacun souhaite maintenir le statu quo. Or, en réalité, ceux qui le remettent en question peuvent instaurer la paix.
Enfin, sans m’éterniser, je suis d’accord avec vous. L’Iran a droit à des réparations parce que cette guerre était injustifiée. Mais elles ne devraient pas venir uniquement des États du Golfe, car ils n’ont pas déclenché le conflit. Ils s’y sont retrouvés malgré eux. Qui a déclenché cette guerre ? Israël et les États-Unis.

Aujourd’hui, ce qui m’inquiète, c’est cela, et je tiens à le faire savoir également à l’ambassadeur iranien au Mexique [Abolfazl Pasandideh, qui est intervenu avant lui à la table ronde].

Hier, je me suis adressé par vidéo à deux conférences internationales en Iran pour leur transmettre mon message. Israël et les États-Unis pourraient se retirer à tout moment, ou détourner l’attention vers un autre point de crise. En janvier, on parlait du Venezuela. Ils peuvent créer une crise ailleurs, mais celle entre les États du Golfe et l’Iran risque de se poursuivre.
Face à cela, il faudrait créer un nouveau fonds de coopération, un fonds économique régional, pour ainsi dire, afin de favoriser ce nouveau système.

Je suggère également à nos frères iraniens, au lieu de se contenter de réclamer des droits de passage dans le détroit d’Ormuz, de mettre en place un plan économique beaucoup plus global pour surmonter cette crise.

L’Iran a subi d’importantes destructions, tout comme les pays du Golfe. Mon ami, l’ancien ministre iranien des Affaires étrangères, M. Mottaki, est venu me voir à Istanbul, et pour se rendre à Van, en Anatolie orientale, il a voyagé en voiture, en bus, puis en avion. De nombreux ponts avaient été détruits sur son trajet.

Qui est responsable de cela ? La réponse est claire : Trump et Netanyahu. Face à ces deux hommes, il est nécessaire de constituer une force régionale d’entraide. Je partage pleinement votre avis : nous pouvons concrétiser ces propositions dans un cadre de solution géopolitique ainsi que dans un projet de développement visionnaire.


[1De nationalité américaine, Richard Falk est professeur à l’Université de Princeton. Il est l’ancien rapporteur spécial des Nations unies sur la « situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ».