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Les guerres de l’opium contre la Chine
Clé pour comprendre le présent

jeudi 27 février 2025, par Karel

Caricature d’Honoré Daumier publiée en 1858.

Résumé de l’exposé de Karel Vereycken, le 12 février, devant l’Association Carrefour France-Sichuan à Paris. Dossier en deux parties, première partie.

C’est sans doute le moment opportun pour mieux comprendre l’histoire des relations entre l’Occident et la Chine. De la mer de Chine au canal de Panama en passant par l’Ukraine, la Palestine, le Groenland et le Canada, les mots « droits de douane », « sanctions », « guerres de haute intensité », « annexion », « nettoyage ethnique » et de « génocide » ont fait leur retour, et hélas, il ne s’agit pas que de mots. La rivalité actuelle entre les Etats-Unis et la Chine rappelle à maints égards la situation ayant précédé les« guerres de l’opium » dont je vais vous parler ce soir.

Le fait qu’en Occident, nous n’ayons toujours pas tiré les leçons de la grande crise bancaire de 2008 est le cœur de notre problème. Nos banques, devenus de gigantesques casinos, sont maintenues artificiellement en vie par des renflouements bancaires, par la planche à billets américaine, par une austérité et une inflation qui tuent et par la manne financière croissante provenant du crime, de la corruption, de la prostitution, des trafics d’armes, de la drogue et, enfin, de la guerre.

Tout cela n’est pas sans rappeler l’état pitoyable de l’Empire britannique à la fin du XVIIIe siècle. Monstre en faillite systémique, l’Empire britannique fait alors, lui aussi, le choix de la drogue et de la guerre pour faire perdurer les privilèges de son oligarchie au nom de « droits de douane » et d’un « libre échange » non régulé, qui est aussi libre que le droit du renard dans le poulailler.

Je tiens à souligner que le narcotrafic et la guerre ne sont pas des choses « qui nous tombent dessus » comme des agressions venant de l’extérieur, mais sont bel et bien des choix que des élites corrompues imposent aux peuples, et que nos dirigeants mettent en œuvre par leurs actes ou leurs omissions.

Comme nous l’avons documenté dans le livre de S&P, Trafic de drogue, mafia, oligopole financier, pour la France, c’est vaincre ou périr !, les héritiers de ce qui fut mis en place par les Britanniques suite aux guerres de l’opium, notamment la banque HSBC et les autres « perles de la Couronne », c’est-à-dire les paradis fiscaux, permettent à une narco-finance mondialisée de prospérer dans la plus complète impunité. Par sa taille, cette narco-finance est passée du « too big-to-fail » au « too big-to-jail ». C’est ce tabou qu’il s’agit de faire tomber aujourd’hui.

Déconstruire le narratif

Chez les Anglais, nous dit-on, l’addiction c’était le thé, chez les Chinois, l’opium. Rappelons tout de même qu’on n’a jamais vu des navires de guerre chinois bombarder les ports anglais pour obliger les Britanniques à consommer du thé chinois…

  • Les Britanniques, nous dit-on, défendaient une politique de « porte ouverte », ils ont cherché à « ouvrir la Chine » au libre échange, au christianisme et à la démocratie. En réalité ils voulaient imposer leur monopole…
  • On exagère les dangers de l’opium, nous disent les Anglais depuis toujours. Le laudanum (quelques graines de pavot d’opium dissoute dans de l’éthanol) était en vente libre chez eux, donc pourquoi pas ailleurs ?
  • Les Britanniques, nous dit-on, ne voulaient que satisfaire une demande préexistante et non pas la créer. S’ils n’avaient pas vendu leur production du Bengale, d’autres auraient vendu les leurs, notamment les Iraniens et les Turcs.

Sur le fond, ce « narratif » est faux et, pour le moins, dépourvu de nuances. Mais c’est celui de nombreuses conférences sur le sujet qui finissent le plus souvent, et c’est logique, par prôner le choix rejeté par l’empereur chinois et ses conseillers, celui de la légalisation de toutes les drogues. Comme quoi les narratifs ne sont jamais neutres.

La vérité historique nous montre qu’il ne s’agissait pas de deux empires cherchant à dominer le monde :

  • Par son expansion territoriale et démographique, mais dans un système favorisant la créativité et le progrès, la Chine faisait certes face à une forte et parfois terrible crise de croissance, avec des populations exigeant leur part du développement.
  • A l’opposé, chez les Britanniques, la guerre est inscrite dans l’ADN de leur système : un monétarisme prospérant grâce à la rente tirée des terres et des trafics de matières premières et d’esclaves pour les exploiter, le tout acquis à bas prix et revendu au prix fort, que ce soit le thé, l’opium et, après les guerres de l’opium, la déportation massive de coolies chinois vendus aux Américains à partir de Hong Kong.

L’opium, c’est quoi ?

Papaver Somniferum, le suc coulant des incisions.
G. Chernilevsky - Wikimedia Commons

L’opium est le latex (le suc séché), obtenu par incision de la capsule avant maturité d’une plante, le « pavot somnifère » (Papaver Somniferum). Or, l’opium a ceci de particulier qu’il contient des dizaines d’alcaloïdes utilisés en pharmacie, plus précisément la morphine et la codéine, deux analgésiques puissants. L’opium se consomme essentiellement de trois façons :

  • sous forme solide (boulettes)
  • sous forme liquide (mélangé à de l’alcool)
  • fumé (avec ou sans tabac)

Comme la plupart des drogues, l’opium peut aussi bien vous endormir que vous exciter. Comme la cocaïne ou le captagon, il peut vous rendre insensible à la douleur, propriété fort appréciée des guerriers. Dans tous les cas de figure, il vous procure un sentiment illusoire de plaisir dont il vous sera bien difficile de vous passer.

Les fumeries d’opium, disait un écrivain, sont par excellence le lieu où les paradis artificiels se confondaient avec un enfer réel.

Par les Routes de la soie, l’opium est introduit en Asie centrale et en Chine à l’époque des Tang (618-907). Sa consommation, à usage médical ou comme une sorte de viagra, reste marginale en raison de sa provenance étrangère et de son prix élevé. La situation va radicalement changer avec l’arrivée, parmi les produits arrivant du Nouveau monde, d’un autre produit, le tabac.

Le tabagisme va se généraliser dans toute l’Europe à la fin du XVIe siècle et, via la Turquie, pénétrer en Asie centrale et en Chine. La situation prendra un tournant dramatique lorsque le tabac sera non plus prisé sous forme de chique, mais fumé. Marchands hollandais et portugais, installés à Macao, à Taïwan et à Java en Indonésie, afin d’augmenter leurs profits, tremperont le tabac dans de l’opium, produisant le fameux madak, rendant le produit hautement addictif.

Précisons que fumé, l’opium « gagne en avantages » pour le consommateur : le risque d’overdose est bien moindre que par voie orale et l’effet de plaisir n’est plus décalé mais quasi-immédiat. L’engouement est grand. Ceux qui fument une pipe par jour passent leur temps à dormir et à chercher l’argent pour se la payer. Les « accros », qui fument huit pipes par jour, meurent dans les cinq ans, les autres, comme les héroïnomanes, tiennent au maximum vingt ans.

Tout cela fait en sorte qu’avant même que les Anglais n’imposent, par la guerre, la production et la consommation légale d’opium en Chine, le pays compte déjà, selon les estimations, entre 4 et 13,5 millions d’opiomanes en 1835, résultat de la contrebande organisée par la Compagnie britannique des Indes orientales.

Avec au moins 40 millions de consommateurs d’opium en Chine en 1949, l’opiomanie chinoise reste, à l’échelle d’un État, la plus grande vague de toxicomanie de l’histoire. L’ONU affirme que « si la prévalence de l’usage des opiacés était restée la même qu’au début du XXe siècle, le monde compterait quelque 90 millions de consommateurs d’opiacés, et non pas 17 millions, soit le chiffre actuel. »

Commercer avec la Chine

A la fin du XVIIIe siècle, si 17 millions de Britanniques se vantent d’être le plus grand Empire du monde, la Chine, avec plus de 400 millions d’habitants vivant en autonomie et sans pillage colonial, est la plus grande puissance économique.

Ses relations extérieures s’organisaient de deux façons. Initialement, par le « système tributaire », et, à partir de 1757, par le « système de Canton ».

Pour les Chinois, la Chine était le monde-civilisation, c’est-à-dire qu’elle englobait « tout ce qui était sous le ciel » (tianxia). C’est d’ailleurs ce que signifie le terme chinois pour désigner la Chine, Zhongguo : « Pays du milieu ». Dans ce cadre, bien qu’on puisse discuter des interprétations possibles, l’empereur chinois était le souverain et s’érigeait en responsable de toute l’humanité.

Pour réguler les échanges économiques avec les autres peuples, dits « barbares » et « non-civilisés », la cour impériale chinoise instaura un protocole imposant le respect. Souverains étrangers offraient des cadeaux à l’Empereur et effectuaient le kowtow, un rituel consistant en trois agenouillements et neuf prosternations en signe de profond respect. Il s’agit, pour la personne qui l’exécute, de se mettre à genoux et de s’incliner de sorte que sa tête touche le sol. Ce geste, les Chinois l’exécutaient eux-mêmes, devant les autorités juridiques de leur pays ou, s’ils étaient bouddhistes, devant des statues de Bouddha. En échange, les États tributaires recevaient le statut accordé cérémonieusement par la Cour chinoise, qui leur ouvrait un accès commercial privilégié aux ports chinois. Ce statut était avant tout protocolaire et n’impliquait pas nécessairement la vassalisation de ces Etats.

Un envoyé effectuant le kowtow devant l’Empereur de Chine.

Avec l’arrivée de la dynastie des Qing se posent un certain nombre de défis, dont celui d’intégrer sa dynastie minoritaire relativement nouvelle, venue de Mandchourie, à la majorité chinoise des Han, n’était pas le moindre. Le soutien aux précédents dirigeants de la dynastie des Ming restait fort, en particulier dans le sud du pays, dont Canton. Craignant des invasions par mer, les Qing vont restreindre le commerce à un seul port, celui de Canton, grande ville du Sud disposant d’une bonne pluviométrie, au centre de la région productrice du thé, et dotée d’un hinterland densément peuplé autour de la rivière des Perles et riche en capacités productives.

La Chine fixe les règles :

  • Les marchands étrangers n’ont pas le droit d’entrer dans Canton.
  • Les navires de guerre y sont interdits.
  • L’ensemble des commandes pour l’import-export doit passer par l’un des treize membres (Hong) de la guilde des marchands chinois (le co-Hong).
  • Les Hong leur louent un petit terrain hors des murs de la ville, au bord de la rivière des Perles, connu comme les « 13 factoreries ».
  • Les marchands occidentaux ne peuvent être présents dans les comptoirs que pendant la saison commerciale qui s’étend de juin à décembre. Femmes et armes y sont interdites.
  • Les Occidentaux peuvent y entreposer quelques marchandises, mais il s’agit avant tout de comptoirs et de bureaux commerciaux.
  • Le gros de leurs marchandises doit rester à 13 km au sud, sur l’île de Whampoa.
Embouchure de la rivière des Perles.
mit.edu

Logiques économiques et financières

Examinons maintenant les enjeux économiques et financiers essentiels pour comprendre comment la logique qui, tant qu’on en reste esclave, finit par la guerre.

Le premier enjeu économique et financier n’est pas l’addiction chinoise à l’opium, mais celle des Britanniques au thé, une boisson thérapeutique mise au point en Chine en l’an 2737 avant J.-C. avant d’être consommée quotidiennement par plaisir. Dès le XVIIe siècle, le thé commença à voyager jusqu’en Europe, suivant la Route de la Soie. En 1606, les premières caisses de thé arrivées à Amsterdam à bord d’un navire de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), furent la première cargaison de thé de l’histoire à être livrée dans un port occidental.

A la fin du XVIIe siècle, le thé est devenue la boisson nationale du Royaume-Uni. Entre 1720 et 1750, les importations en Grande-Bretagne par l’intermédiaire de la Compagnie britannique des Indes orientales (EIC) font plus que quadrupler. De véritables « flottes du thé » se développent alors. En 1766, les exportations de Canton atteignent les 2700 tonnes. Au plus haut, dans les années 1830, l’Angleterre importe de Chine 360 000 tonnes de thé par an.

Effet subalterne mais non des moindres, le Trésor britannique devient lui aussi « addict », non pas au thé mais à ses revenus, puisqu’il prélève un droit de douane de 100 % sur son importation. Comme le précise l’historienne Waley-Cohen :

Au long du XIXe siècle, ces taxes étaient utilisées à très bon escient : elles finançaient une part substantielle des coûts de la Royal Navy, laquelle, cela va de soi, assurait le règne de l’empire britannique sur les flots.

Alors même que les profits de la EIC ne suffisent plus à compenser le coût du gouvernement de l’Inde, les Britanniques amateurs de thé contribuent à enfoncer dans le rouge les chiffres du commerce avec l’Asie. Si les marchands et le Trésor britanniques s’enrichissent en achetant le thé bon marché, en le taxant et en le revendant plus cher, à compter des années 1780, le déficit commercial britannique avec la Chine explose.

Un éventail de 1792, décoré d’une peinture montrant les « factoreries » étrangères installées hors les murs de Canton.
Peabody Essex Museum

Symptomatique de ce déséquilibre, le fait que les Chinois, qui n’achètent presqu’aucune marchandise en retour (hormis un peu d’étain et de fer), exigent pour seul moyen de paiement agréé, l’argent (métal).

Tout commence en 1571. Jusqu’à cette date, la Chine collecte, auprès de ses habitants, les taxes sous formes de corvées ou de biens. Elle décide alors de lever l’impôt en argent.

Au quotidien, pour les petits paiements, les Chinois utilisent des pièces en cuivre avec lesquelles, le moment venu, ils peuvent se procurer des lingots d’argent (sycees) pour régler l’impôt ou effectuer de grosses transactions. La valeur du sycee était déterminée par son poids en « tael » (unité de poids. Un tael à canton = 37,5 grammes). Autre moyen de paiement agréé, la « pièce de huit » ou « dollar espagnol », la principale devise internationale de l’époque, également en argent.

Ainsi, pour payer les importations britanniques de Chine (thé, porcelaine, soieries), entre 1710 et 1759, 26 millions de livres en argent arrivèrent en Chine, qui n’acheta en retour que pour 9 millions de biens à l’Angleterre. Cette situation deviendra encore plus critique :

  • En 1773, lors de la Boston Tea Party, les « insurgés américains » réclament le droit de commercer librement avec des pays ne faisant pas partie de l’Empire britannique. Les Bourbons français et espagnols, pour se venger de l’humiliation subie lors de la Guerre de Sept ans (1756-1763), appuient, d’abord en sous-main puis ouvertement, les insurgés américains.
  • D’autre pays contestent l’hégémonisme britannique. En Europe, en 1780, les pays membres de la « Ligue de neutralité armée » (Suède, Danemark, Russie, Pays-Bas, Prusse, Portugal, etc.) réclament leur droit de commercer avec l’Amérique et refusent les diktats et sanctions britanniques. En Amérique du Sud, une série de pays s’émancipent de l’Empire espagnol.
  • A cela s’ajoutent, après de fortes poussées spéculatives, des paniques et faillites bancaires à répétition : celle de 1819 aux Etats-Unis, celles de 1825 (77 banques sont déclarées en faillite) et de 1847 à Londres.
  • Enfin, autre facteur supplémentaire bousculant les équilibres, la mécanisation des chaînes de production. L’invention de la machine à vapeur, le siècle précédent, engendre une production mécanisée du coton par des usines dans le nord de l’Angleterre. Rapidement, le marché mondial est inondé par du tissu de coton pas cher, produit en très grandes quantités. Les producteurs anglais se frottent les mains et le surplus est absorbé par le marché indien. Or, toute personne cherchant à acheter des biens en Inde doit se munir de Council Bills, une monnaie papier émise par la couronne britannique qu’on ne peut acheter qu’à Londres en payant en or ou en argent… Quand les Indiens convertissaient ces Council Bills en monnaie, on leur donnait l’équivalent en roupies, des roupies collectés par le fisc britannique sur place. Du coup, pour pouvoir acheter les immenses quantités désormais à leur disposition, les marchands anglais installés en Inde avaient eux aussi besoin d’une quantité toujours plus grande d’argent métal.

Apparaît alors une « solution miracle » : produire à grande échelle de l’opium au Bengale et l’exporter vers la Chine... ▪



La suite à lire dans notre prochaine livraison de mars.

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