République noire
Treize ans plus tard, le 1er janvier 1804, pour la première fois dans l’histoire, une révolte d’anciens esclaves (puisqu’émancipés depuis 1793) donne naissance à une République noire et récupère son nom indigène, Haïti, Ayiti en créole.
Au terme de cette longue décennie de lutte, près d’un quart du demi-million de personnes encore en esclavage en 1793 aurait péri et les moyens de production sont dévastés.
Sur ce champ de ruines, la première constitution (1805) de l’État haïtien proclame :
« Toute propriété qui aura ci-devant appartenu à un Blanc français est incontestablement et de droit confisquée au profit de l’État. »
Le 4 février 1794, à Paris, en écho à la Déclaration des droits de l’homme de 1789, la Convention, à l’initiative de l’abbé Henri Grégoire, ami intime de Lazare Carnot et du sculpteur David d’Angers, confirme cette abolition et l’étend à tout l’empire colonial français.
Défenseurs des Noirs, Grégoire fut le protecteur de la jeune République d’Haïti. Dès 1800, il entretient une correspondance avec Toussaint Louverture (1743-1803), esclave noir affranchi promu général de la République française, qui avait conquis la partie espagnole de l’île en 1795, puis obtenu l’armistice du 30 mars 1798 avec les Anglais, à qui les propriétaires d’esclaves avaient offert la partie française de la colonie dès 1794…
En 1812, Grégoire est invité par les dirigeants haïtiens et en 1819, Haïti ouvre une souscription pour doter le Palais présidentiel de son portrait. Lorsque les représentants d’Haïti viennent acheter la reconnaissance de l’indépendance de leur pays par la France, en 1825, les autorités officielles leur interdisent de rencontrer Grégoire. Bravant l’interdiction, à la faveur de l’obscurité, les Haïtiens ne peuvent s’empêcher de rencontrer leur protecteur.
En 1822, pour Haïti, Grégoire écrira un Manuel de piété, à l’usage des hommes de couleur et des Noirs, et en 1827, une émouvante « Epitre aux Haïtiens ».
A l’annonce de sa disparition, un deuil national est décrété à Haïti : drapeaux en berne, messes solennelles dans toutes les églises, coup de canon tiré toutes les heures pendant deux jours. L’année suivante, une statue de Grégoire est érigée à Port-au-Prince.
L’Empire contre-attaque
Mais le monde financier colonial n’accepte pas cette révolution et l’ancienne métropole se refuse à reconnaître l’indépendance de la partie française de Saint-Domingue. Rapidement, les colons de Saint-Domingue réclament des compensations, dont les plus riches, propriétaires de plantations, sont proches du pouvoir royal et des milieux d’affaires français.
Sans oublier que la main d’œuvre esclave garantit des prix défiant toute concurrence pour les denrées tropicales (sucre, café, etc.), permettant à la France d’afficher une balance commerciale excédentaire, atout fort apprécié par « les agences de notation » de l’époque qui évaluent la robustesse et la solvabilité de la place de Paris. De plus, les négociants des ports français attendaient le paiement des captives et captifs africains qu’ils y avaient vendus... à crédit.
Arrivé au pouvoir, Napoléon Bonaparte, cherchant de nouveaux financements pour ses guerres impériales, tranche en faveur des esclavagistes. Contre la volonté de Grégoire et Carnot, en 1802, un corps expéditionnaire part rétablir l’esclavage à Saint-Domingue. L’expédition est commandée par le général Leclerc, beau-frère de Napoléon. Ce dernier lui fixe pour objectif de rétablir l’esclavage, après le renversement de Toussaint Louverture. À la Guadeloupe voisine, l’esclavage est rétabli en 1802 par l’expédition du général Richepance, qui se heurte à la résistance du colonel noir Delgrès.
L’expédition Leclerc est d’abord victorieuse, avec la capitulation dès mai 1802 de Toussaint Louverture, déporté en métropole où il mourra en prison quelques mois plus tard.
Toutefois, la crainte du rétablissement de l’esclavage amène les insurgés à poursuivre la lutte armée. Le corps expéditionnaire français est alors décimé par les combats et la fièvre jaune, qui emporte notamment le commandant de l’expédition, le général Leclerc, remplacé fin 1802 par son second, le général Rochambeau. Ses troupes sont finalement défaites par Jean-Jacques Dessalines à la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803. Napoléon y perdra près de 50 000 soldats, marins et colons français, soit davantage que lors de la bataille de Waterloo !
Mais le parti colonial n’en reste pas là. Sous la Restauration, Paris continue à réclamer le rétablissement de l’ordre colonial et exige que les biens immobiliers soient restitués aux colons expropriés.
En contrepartie de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti (lui ouvrant ainsi la voie à la reconnaissance internationale), l’ex-métropole envisage le principe de dédommager les ex-colons propriétaires pour la perte de leurs richesses.
Dès 1814, le président haïtien Alexandre Pétion (1807-1818) exige que le montant comme les modalités de cette compensation soient négociés et que la valeur des « biens meubles » humains, donc des esclaves, dûment émancipés depuis 1794, ne soit pas prise en compte dans les calculs.
Le baron de Mackau apportera à son successeur, Jean-Pierre Boyer, l’ordonnance de Charles X exigeant le paiement de 150 millions de francs or en échange de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, le 11 juillet 1825.
De longues et âpres négociations échouent en 1824 et en juillet 1825, le baron de Mackau, accompagné d’une escadre armée de 500 canons, est envoyé pour imposer au président haïtien Boyer (1818-1843) les termes choisis par Paris.
Par ordonnance royale du 17 avril 1825, le roi Charles X contraint Haïti à payer 150 millions de francs or de dédommagement aux ex-colons propriétaires, en échange de sa reconnaissance en tant qu’État-nation, préalable à sa reconnaissance internationale.
Imposée sous la menace militaire, la somme est colossale. D’après l’enquête du New York Times, le premier des cinq versements prévus par l’ordonnance de la rançon, en 1825, représentait à lui seul « six fois les revenus du gouvernement cette année-là ».
Pour mesurer l’absurdité d’un tel montant, il suffit de comparer avec la Louisiane, un territoire alors 77 fois plus grand qu’Haïti, cédée en 1803 par la France aux États-Unis pour 80 millions de francs à l’époque ! En exigeant un montant intenable, le parti colonial transforme la dette en prétexte idéal. Le but n’est pas d’être dédommagé mais de recoloniser et de rétablir l’esclavage, avec la dette pour arme.
Comme nous l’avons montré, Haïti n’a pas les moyens d’honorer une telle somme. Ce n’est pas grave ! Magnanime, le Crédit industriel et commercial (CIC, aujourd’hui filiale du Crédit mutuel), lui accorde un crédit. Haïti est alors prise dans ce qu’on appellera le piège de « la double dette » et passera soixante-dix ans à payer intérêts et pénalités de retard.
La jeune République devra amputer son développement à un moment crucial de son histoire, passant subrepticement de l’esclavage colonial à l’esclavage financier.
En 1913, dans son ouvrage intitulé L’Accumulation du capital, Rosa Luxemburg consacre tout un chapitre à la question de l’emprunt international, montrant comment les grandes puissances coloniales utilisent l’endettement pour exercer leur domination économique, militaire et politique. Elle s’attache particulièrement à analyser l’endettement des nouveaux États indépendants d’Amérique latine, suite aux guerres d’indépendance des années 1820, ainsi que celui de l’Égypte et de la Turquie au cours du XIXe siècle, sans oublier la Chine.
De leur côté, après avoir soigneusement épluché les archives relatant les événements de l’époque, les journalistes du New York Times affirment être parvenus « à ce que beaucoup d’historiens estiment être le premier état détaillé de ce qu’Haïti a effectivement payé pour son indépendance » : 112 millions de francs de l’époque, soit 525 millions d’euros actuels.
Le quotidien américain va plus loin encore, en tentant d’évaluer le préjudice à long terme sur l’économie haïtienne.
Cette somme est loin de correspondre au déficit économique réel subi par le pays. Si elle avait été injectée dans l’économie haïtienne et avait pu y fructifier ces deux derniers siècles au rythme actuel de croissance du pays — au lieu d’être expédiée en France sans biens ni services en retour —, elle aurait à terme rapporté à Haïti 21 milliards de dollars », avancent ces journalistes, qui indiquent avoir fait valider leurs projections par quinze économistes et historiens « spécialistes des économies en développement et des effets des dettes publiques sur la croissance.
Aujourd’hui, selon les calculs du quotidien new-yorkais, en tenant compte de l’entrave ainsi générée à l’essor de la nation,
les paiements à la France ont coûté au développement économique d’Haïti entre 21 et 115 milliards de dollars de pertes sur deux siècles, soit une à huit fois le produit intérieur brut du pays en 2020.
Cet engrenage fatidique précipite l’île des Caraïbes dans une spirale d’endettement, synonyme d’appauvrissement. « Certaines années, ce sont plus de 40 % des revenus du gouvernement de Haïti que la France accaparera », précise le New York Times.
Il faudra attendre 1888 pour que l’État effectue enfin son dernier paiement aux anciens esclavagistes, bien qu’Haïti continuât inexorablement à crouler sous le poids de sa dette.
A noter également, le fait qu’en 1849, un an après l’abolition de l’esclavage par Arago et Schoelcher, la IIe République décide de verser l’équivalent de 27 milliards d’euros aux propriétaires des esclaves « émancipés » de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane, de La Réunion ou du Sénégal pour préserver ses intérêts dans l’empire colonial, comme la Grande-Bretagne en 1833.
L’indemnité est proportionnelle au poids économique de chaque colonie, révèle le site Repairs, et le prix d’un esclave deux fois plus élevé dans la région sucrière de l’océan Indien que dans le pays africain. ▪

