L’ambassade de Lord Macartney
En 1792, pour tenter d’ouvrir la Chine au libre-échange prédateur britannique, Londres dépêche Lord George Macartney (1737-1806), un diplomate aguerri.
Sa mission officielle est simple : arracher un privilège dont aucun autre pays ne dispose : une représentation diplomatique à Beijing et le droit pour les navires britanniques d’accoster dans d’autres ports que Canton.
Reçu parmi des délégations d’autres pays dans une tente dressée devant la résidence de montagne de l’empereur Qianlong, Macartney rechigne à se livrer au traditionnel kowtow, le rituel de prosternation protocolaire qui est la règle. Érudit, calligraphe, protecteur des arts et des sciences, possédant une bibliothèque de 36 000 livres, l’empereur est alors au plus haut de sa gloire. Sous son règne, commencé en 1736, 57 ans plus tôt, la Chine est devenue le pays le plus peuplé du monde et son territoire a doublé. En 1850, elle compte 430 millions d’habitants, alors que les îles britanniques et l’Irlande ne recensent que 17 millions d’âmes.
Vu les enjeux commerciaux, Macartney, revêtu de son plus beau costume d’apparat, se dit finalement disposé à se livrer au kowtow (rituel de prosternation). Mais en échange, en tant que représentant du plus grand Empire de la planète qui vient de lancer la révolution industrielle, et convaincu qu’établir une relation d’égal à égal est déjà s’abaisser, il exige que les membres de la cour impériale chinoise en fassent autant... devant le portrait géant du roi George III d’Angleterre (1738-1820), qu’il a spécialement apporté pour l’occasion.
Les mandarins déclinent poliment, d’autant plus qu’il est impensable de faire cela devant les autres délégations étrangères ! Les Chinois finissent malgré tout par trouver un arrangement et Macartney peut offrir ses cadeaux à l’empereur, accompagnés d’une lettre de son souverain.
Comme souvent avant les guerres destructrices, on constate une absence totale d’empathie, une incapacité à comprendre l’intention et le référentiel de l’autre. On croit savoir sans prendre le temps de connaître. Macartney pensait qu’on pouvait établir des relations diplomatiques avec la Chine selon les mêmes règles et sur les mêmes bases qu’on le faisait en Europe, alors que Qianlong attendait de son hôte qu’il lui rende hommage en se pliant au cérémonial des Qing pour recevoir les dignitaires étrangers. L’un comme l’autre se trompaient.
L’échange de cadeaux fut une autre source de confusion. Par exemple, ignorant que le sceptre d’or que lui présentait Qianlong était un symbole de paix et de prospérité, Macartney le rejeta comme inapproprié et de peu de valeur.
De son côté, Qianlong, qui se passionnait pour les nouvelles technologies, estima, comme en témoigne sa lettre à George III, que les somptueux cadeaux des Britanniques n’étaient que des babioles ne pouvant en rien contribuer à l’essor des manufactures chinoises. De simples gadgets démontrant la puissance militaire britannique, mais rien sur la machine à vapeur !
Ces soupçons s’avèrent pleinement justifiés. Dans les années suivant l’ambassade de Macartney, les Britanniques vont ignorer les lois chinoises et les avertissements de ne pas déployer de forces militaires dans les eaux chinoises.
L’opium, solution miracle
Produire de l’opium au Bengale et le vendre (illégalement ou légalement) en Chine apparaît alors comme la solution miracle, car elle permet de résoudre presque tous les problèmes qu’on vient d’évoquer :
- Dès 1828, grâce au trafic d’opium, la balance commerciale s’inverse.
- Le flux d’argent métal repart en direction de l’Empire britannique : entre 1808 et 1856, 384 millions de dollars argent partent de Chine en direction de l’Empire britannique grâce au boom des importations d’opium, alors qu’entre 1752 et 1800, 105 millions de dollars d’argent étaient allés de l’Empire britannique vers la Chine grâce à la vente de thé, de porcelaine et de soieries.
- Les Britanniques obtiennent ainsi de quoi se payer du thé chinois. En 1828, les revenus de l’opium leur suffisent pour régler la totalité de leur consommation.
- Le Trésor britannique encaisse les droits de douane sur les importations de thé, lui permettant d’entretenir la Royal Navy, la flotte impériale qui allait lancer la guerre contre la Chine.
- Les marchands britanniques installés en Inde auront les rentrées d’argent nécessaires pour régler les Council bills, moyen de paiement exclusif pour acheter à l’Angleterre ses surplus de coton.
Que demande le peuple ?
Les Anglais et la Compagnie britannique des Indes orientales
Au XVIIe siècle, les Anglais chassent de l’Inde leurs concurrents hollandais et portugais. En 1683, la Compagnie britannique des Indes orientales (EIC), dont on a vu l’importance pour le thé, donne pour la première fois des instructions pour que l’opium fasse partie de ses investissements.
Entre-temps, en Chine, les premiers décrets apparaissent. Dès 1709, la cour déclare que la consommation d’opium, la prostitution et la corruption qui l’accompagne, sont nuisibles à la santé physique et mentale. En 1729, les fumeries d’opium sont interdites. Ces décrets impériaux, qui sonnent plutôt comme des avertissements et sont peu appliqués, suscitent l’organisation de vastes réseaux de contrebande, grâce à la collaboration de fonctionnaires corrompus qui ferment les yeux sur le contenu des navires européens arrivant au port.
En 1757, suite à la bataille de Plassey, les Britanniques s’imposent en Inde et s’emparent en 1764 de ce qui deviendra les régions productrices de pavot d’opium : le Bengale (Calcutta) et les Etats limitrophes, le Bihar au nord et Odisha à l’est.
Le mode opératoire de ce commerce subira une profonde mutation. Initialement, tout se fait sous le monopole « légal » de la EIC, avant de passer dans l’univers interlope des gentlemans-trafiquants. État dans l’État, l’EIC lève ses propres impôts et rend la justice par le biais de ses propres tribunaux.
Pour protéger son commerce, elle peut faire la guerre et à cet effet, elle paye ses propres armées et loue à long terme des régiments de l’armée régulière britannique. Il s’agit d’une entité dotée de pouvoirs souverains, n’ayant de comptes à rendre à personne, à part aux actionnaires qu’elle enrichit grâce à son commerce mondial d’épices, de thé, de textiles et d’opium.
Entre 1730 et 1770, l’EIC importe à grande échelle sur le continent indien des esclaves en provenance du Mozambique et surtout de Madagascar. Le gouvernement colonial du Bengale fragilise les cultures vivrières en orientant les productions locales au profit de l’Empire britannique.
En 1880, 14 % des revenus de l’Inde sous mandat britannique proviendront de l’opium, alors que sa population périclite. Les débuts de l’implantation territoriale de l’EIC coïncident avec la grande famine de 1770 au Bengale, qui fit, selon les sources, entre 10 et 60 millions de morts.
Cohérente avec sa vision de rente financière et de bétail humain, l’EIC employa en 1805 au Collège de Haileybury, pour former ses cadres, le révérend Thomas Malthus, pour qui la croissance démographique dépasse toujours les moyens de l’assumer.
Au niveau du circuit producteur-consommateur, l’EIC savait pertinemment que l’opium était interdit en Chine. Pour ne pas compromettre ses importations de thé, elle invente donc un habile stratagème. L’opium produit au Bengale est vendu aux enchères à Calcutta à des contrebandiers indiens.
Ils débarquent la marchandise aux abords de l’île de Lintin, à l’embouchure de la rivière des Perles, où des contrebandiers chinois viennent collecter la marchandise pour l’écouler ensuite dans toute la Chine. A noter que l’EIC accordait aux navires privés commerçant avec la Chine des licences contenant une disposition qui les pénalisait s’ils transportaient de l’opium... autre que celui fourni par l’EIC.
Gentlemen-trafiquants
En 1832, lorsqu’il constate la lourde responsabilité de l’EIC dans l’hémorragie des stocks d’argent du Trésor, le Royaume-Uni lui supprime son monopole sur le commerce avec la Chine. Le commerce du thé et le trafic de l’opium sont alors livrés à des gentlemen-trafiquants plus dynamiques. La Couronne, tout en s’érigeant en garante de l’ordre international des règles, cultive l’art des zones noires, grises et interlopes (comme les paradis fiscaux de nos jours) lui permettant de triompher.
Figure emblématique de cette espèce, le chirurgien écossais William Jardine est un partisan inconditionnel de la légalisation du trafic d’opium, avec lequel il fait fortune. Il est employé de 1802 à 1817 par la EIC avant de s’établir à Bombay. Ses premiers succès à Canton en tant qu’agent commercial pour les marchands d’opium en Inde, lui valent d’être admis en 1825 comme associé de Magniac & Co. et, en 1826, il contrôle les opérations de cette société à Canton où il opère dès 1820.
James Matheson, un autre Ecossais, le rejoint peu après, la firme étant alors renommée Jardine, Matheson & Co. Cette entreprise, qui fit fortune dans la vente de l’opium en Chine, existe encore aujourd’hui sous le nom de Jardines. Basée à Hong-Kong mais domiciliée aux Bermudes (un paradis fiscal), avec environ 100 milliards de dollars d’actifs, Jardines a officiellement cessé ce commerce en 1870 pour se consacrer à d’autres activités commerciales, notamment le transport maritime, les chemins de fer, le textile et la promotion immobilière.
Il faut aussi mentionner la dynastie Keswick, dont le fondateur, l’écossais William Keswick (1834-1912), sera une éminence grise au cœur de cette nébuleuse. Sa grand-mère était d’ailleurs la sœur aînée de William Jardine.
Jardine et Matheson sont animés d’une sino-phobie décomplexée. Les Chinois, écrivait Matheson, sont
un peuple caractérisé par son merveilleux degré d’imbécillité, d’avarice, de suffisance et d’obstination. (…) La politique de ces gens extraordinaires a consisté à s’envelopper, eux et tout ce qui leur appartient, d’un mystère impénétrable (…), de faire montre d’un esprit d’exclusion à grande échelle.
Comme nous le verrons plus loin, ce seront les mêmes familles écossaises qui, une fois la Chine écrasée par leur « politique de la canonnière », feront la fortune de Hong Kong et porteront la banque HSBC sur les fonts baptismaux. Aujourd’hui, le géant bancaire HSBC est toujours accusé de blanchir des milliards de dollars de la drogue, notamment par ses filiales installées dans les paradis fiscaux, véritables « perles de la Couronne » britannique et de la City.
Après que la Chine a détruit les caisses d’opium saisies à des commerçants britanniques en 1839 et ordonné l’arrestation de Jardine pour avoir violé les législations en vigueur, Jardine s’enfuit à Londres. A coup de lobbying et de propagande médiatique, c’est lui qui va convaincre aussi bien le Parlement que le ministre des Affaires étrangères d’alors, Lord Palmerston, à qui il adresse une lettre détaillant la stratégie qui sera adoptée pour lancer la première guerre de l’opium.
Les marchands anglais, dont la marchandise a été confisquée à Canton (dont lui-même), ne seront pas dédommagés dans l’immédiat. On verra cela plus en détail après la victoire. Quant aux coûts de la guerre, aussi limitée soit-elle, l’Angleterre n’en a pas les moyens. La solution est rapidement trouvée : on présentera la facture aux perdants, les Chinois.
Conséquences de l’opium en Chine
L’opium provoque rapidement des ravages sanitaires dramatiques, d’abord dans les élites puis dans tout le peuple chinois. Au départ, les consommateurs sont des lettrés, des fonctionnaires et des intellectuels. Ils deviennent totalement dépendants et se ruinent pour s’en procurer.
La consommation d’opium réduit l’espérance de vie de ses adeptes, essentiellement des hommes de 20 à 25 ans. Les fumeurs habituels (8 pipes par jour) meurent dans les cinq à six ans, les fumeurs modestes (1 pipe par jour) tiennent 20 ans.
La plupart des opiomanes succombent avant 50 ans. En 1836, donc avant même que les Britanniques imposent par les armes la légalisation de l’opium, on estime que la Chine compte déjà entre 4 et 13,5 millions de consommateurs.
Dans son livre Les sextants de Pékin, Joanna Waley-Cohen note qu’à cette époque (un peu comme aujourd’hui), tout le monde trouvait facilement une bonne raison de s’adonner à la drogue devenue omniprésente :
Les eunuques qui s’ennuyaient à la cour et les membres de la famille impériale en consommaient ; les soldats en prenaient pour dompter leurs peurs et sans doute aussi comme moyen d’échapper au service actif, comme il apparut clairement en 1832, quand 6000 hommes se montrèrent incapables de mater un soulèvement local à cause d’une dépendance généralisée. Les lettrés y avaient recours pour alléger leurs contraintes et frustrations ; les étudiants, pour stimuler leurs capacités intellectuelles au moment des examens ; les marchands, pour affûter leur sens des affaires ; et les femmes, pour se soulager des tensions et difficultés de la vie familiale. Dans certains cercles oisifs, l’opium devint socialement acceptable et les Chinois le servaient à leurs amis après le dîner comme les Européens pouvaient proposer un digestif.
Conséquences économiques et financières
- Sur le plan économique, la productivité chute en raison des ravages que cette drogue provoque dans la population chinoise.
- Sur le plan monétaire et financier, l’achat d’opium par les consommateurs chinois réduit alors substantiellement la quantité d’argent, comme on l’a vu, essentiel au système monétaire. Entre 1793 et 1836, les réserves d’argent du trésor impérial passent de 70 millions de taels à seulement 10 millions (1 tael = 37,5 gr) Au fur et à mesure que l’argent se raréfie, son prix s’envole.
Du coup, pour le citoyen chinois en bas de l’échelle, qui, pour pouvoir régler ses impôts, devait se procurer de l’argent avec sa monnaie en cuivre, la baisse de son pouvoir d’achat est brutale. Une pétition adressée à l’empereur en 1838 s’alarmait que le « prix en cuivre » de l’argent soit subitement passé de 1000 à 1600 pièces ! Comme résultat, un mécontentement croissant contre l’empereur et la multiplication des révoltes paysannes.
Sur le plan politique, le gouvernement prend conscience du risque de voir l’ensemble des oppositions internes et externes, un jour d’alignement des planètes, se coaliser : élites corrompues, nostalgiques de la dynastie précédente, paysans subissant l’effondrement de leur pouvoir d’achat, puissances étrangères cherchant à ouvrir la Chine à leur pillage colonial et évangélisateurs protestants et catholiques, en phase avec les trafiquants d’opium, tous voulant conquérir la richesse, le corps, l’esprit et l’âme des Chinois, y compris en renversant la dynastie. ▪
Biographie :
Cantón Álvarez, José Antonio, The sulphurous opium war, Le Monde Histoire & Civilisations, 2020 ; Lovell, Julia, The Opium War, 1832-1842, Buchet-Chastel, 2017 ; Waley-Cohen, Joanna, Les Sextants de Beijing, Presses universitaires de Montréal, 2002 ; Travis-Hanes III, W., Sanello, Frank, The Opium Wars, The Addiction of One Empire and the Corruption of another, Sourcebooks, Inc., 2002 ; Executive Intelligence Review, Dope, Inc., 1976, 1986 ; Cartwright, Mark, Fall of the British East India Company, World Encyclopedia, 2022 ; China365, How the Opium Wars Made China What It Is Today ; Les Crises, Les guerres de l’opium en Chine, Novembre 2012 ; Paulès, Xavier, The Opium Wars in China, University of Geneva, Chuan Tong International website ; Tual, Jacques, Indian Opium and British Imperialism at the Beginning of the 20th Century : The Case of Ceylan, Centre for Research on Travel Literature (CRLV), 2008 ; Desmaretz, Gérard, The Opium Wars in China, Agoravox, 2024 ; Chouvy, Pierre-Arnaud, Opium in globalization : the case of the Golden Triangle, Erudit, 2016.


