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Les guerres de l’opium contre la Chine, pour comprendre le présent

dimanche 20 avril 2025, par Karel

A partir des années 1830, la situation est intenable. Plus de 10 millions de Chinois s’adonnent à l’opium. Produit en grande quantité au Bengale, le pavot d’opium est vendu aux enchères à Calcutta à des contrebandiers anglais, indiens et chinois qui alimentent toute la Chine. La productivité du travail s’effondre. L’argent métal quitte le pays pour payer le pavot. Les paysans, qui doivent payer leurs impôts en argent métal, subissent une chute brutale de leur niveau de vie à causse de la hausse du prix de l’argent qu’ils doivent se procurer avec leurs pièces de monnaie en cuivre. Les disettes s’annoncent et les révoltes grondent.

L’empereur Daogang se laisse convaincre qu’il faut réagir avec force et détermination. Pour cela il dépêche à Canton le commissaire impérial Lin Zexu (Tse-Hou) (1785-1850). Ancien militaire, érudit, c’est un homme exceptionnel. Lin sut se montrer souple et dur, diplomate et sans compromis. Sa première action est une lettre à la reine Victoria, qu’il fait publier.

Il y demande poliment aux Britanniques de renoncer à leur commerce, tout en sifflant la fin de la récré :

« Le meurtrier d’une personne est passible de la peine de mort ; imaginez combien de personnes l’opium a tuées ! C’est la raison d’être de la nouvelle loi qui stipule que tout étranger qui apporte de l’opium en Chine sera condamné à mort par pendaison ou décapitation. Notre but est d’éliminer ce poison une fois pour toutes et au profit de toute l’humanité. »

Le débat interne

Sans réponse des Britanniques, la Chine, confrontée à un choix existentiel, décide alors d’appliquer la loi pour préserver son intégrité et sa souveraineté. Pourtant, parmi les lettrés conseillant l’empereur, les avis sont divisés.

D’un côté, ceux qui s’attachent à cibler les consommateurs d’opium plutôt que les producteurs. Pour eux, production et vente doivent être légalisées puis taxées par le gouvernement, un argument qui en fait encore rêver certains aujourd’hui. Taxer la drogue la rendrait si chère que les gens seraient poussés à en fumer moins ou plus du tout (comme si le marché noir allait disparaître par magie). L’argent recueilli grâce aux taxes sur le commerce de l’opium pourrait aider le gouvernement chinois à réduire le manque à gagner et la fuite de l’argent (la bonne affaire !). L’achat d’opium devrait se régler exclusivement avec des marchandises chinoises, évitant ainsi que l’argent fuit le pays (un peu de protectionnisme pour défendre l’industrie !).

De l’autre, ceux qui font valoir que si l’on ne parvient pas à éradiquer le commerce de l’opium et les vices qui en découlent (oisiveté, prostitution, corruption, addiction, dette…), l’empire chinois n’aura plus de paysans pour travailler la terre, plus de citadins pour payer les impôts, plus d’étudiants pour étudier, et plus de soldats pour combattre. Plutôt que de cibler les consommateurs d’opium, il faut arrêter et punir les trafiquants.

Lin Zexu

Portrait of Lin Zexu

Le second camp est dirigé par Lin Zexu dont la stratégie sera double :

  • réhabiliter les opiomanes. En 1839, ils sont entre 4 et 13,5 millions. Ils ont 18 mois pour se sevrer et risquent la peine de mort s’ils ne renoncent pas ;
  • supprimer l’impunité des intérêts bancaires et marchands, qu’ils soient chinois ou étrangers, impliqués dans le commerce de l’opium.

Lorsque les marchands britanniques refusent de livrer leur chargement aux autorités, Lin Zexu fait le siège des « 13 factoreries » (comptoirs des étrangers devant Canton). A titre d’avertissement, il fait exécuter un trafiquant chinois devant les représentations des commerçants britanniques qui se proclament non-redevables devant la législation locale.

Lin arrête également 1600 trafiquants de drogue chinois et confisque 42 000 pipes et 14 000 caisses d’opium. Mais au moins 20 000 caisses restent encore à bord des navires, au large des côtes chinoises… Il prend alors un arrêté, obligeant par écrit les marchands étrangers à ne pas transporter d’opium et à laisser inspecter leurs bateaux. Le capitaine Charles Elliot, surintendant en chef du commerce britannique en Chine, appelle à la désobéissance et ordonne aux navires britanniques de ne pas signer l’engagement car si l’on y trouve de l’opium, la cargaison sera confisquée et les auteurs exécutés. Les Anglais revendiquent l’extra-territorialité, y compris lorsqu’un paysan chinois est tué par les Britanniques, ils refusent de livrer le coupable aux autorités chinoises.

Après de multiples injonctions, menaces et sommations, Elliot finit par lâcher 20 290 caisses d’opium supplémentaires aux autorités chinoises. Aux marchands britanniques, il assure que la Couronne britannique les dédommagera de la valeur de la marchandise, estimé à deux millions de livres. Le piège est tendu à Lin Zexu. Elliot et Lord Palmerston tiennent le prétexte pour lancer la guerre : les intérêts britanniques ont été « spoliés » et leur drapeau « moqué ».

Fier de sa victoire, le 7 juin 1839, Lin fait ouvrir les caisses. L’opium est réduit en pâte, broyée avec de la chaux vive dans des cuves spécialement construites que l’on jette à la mer, tout en demandant pardon aux dieux de la mer de la polluer ainsi. Les étrangers sont sommés d’abandonner les factoreries et se retirent à Macao. Hong Kong, en face, n’est alors qu’un village de pêcheurs mais les Anglais s’y précipitent.

Big Opium aura sa guerre

Les premiers secours anglais arrivent. Lors de la bataille navale de Chuenbi, deux navires britanniques affrontent 14 jonques impériales et en coulent quatre avant de se retirer sans subir de pertes. A Londres, sous la pression du « Big Opium », le lobby des marchands mené par William Jardine, le Parlement britannique dépêche une expédition militaire en Chine en octobre. Sans un copeck en caisse, mais ce n’est pas grave, les perdants paieront la note !

Palmerston demande au gouvernement de l’Inde de préparer un corps expéditionnaire : 16 vaisseaux de ligne, 4 canonnières, 28 navires de transport, 540 canons et 4000 hommes. Son objectif premier n’est pas Canton, mais l’île stratégique de Zhoushan, près de l’embouchure du Yangtsé, à environ 1500 km de Canton et 1400 km de Beijing.

Le but recherché est clair : se faire indemniser pour l’opium confisqué, pour régler certaines dettes des marchands du Co-Hong et pour les frais de l’expédition, faire ouvrir les ports de la côte (Canton, Amoy, Fuzhou, Ningbo, Shanghai) au commerce britannique libéré du système des marchands Co-Hong. Enfin, mettre en place le blocus de Canton, contrôler les embouchures du Yangtsé et du fleuve Jaune afin de paralyser le commerce extérieur chinois et s’emparer du Peï-Ho (forts de Taku), aux portes de la capitale. La forteresse tombe en quelques jours face à la puissance de feu des navires britanniques, notamment du HMS Nemesis, considéré comme « l’arme secrète » des Anglais dans la guerre de l’opium. Il s’agissait de la première frégate à vapeur de l’histoire, avec une coque en fer et des cloisons étanches. Construit en trois mois à la demande du « comité secret » de la Compagnie britannique des Indes orientales (EIC), ce premier navire à fond plat, équipé de roues à aubes, peut pénétrer aisément les embouchures des rivières chinoises. Les jonques en bois chinoises ne peuvent se mesurer à une telle prouesse technique et les Chinois ne disposent que de quelques canons rudimentaires, d’arcs, de flèches et de lances.

Après cette démonstration de force, les Britanniques remontent la rivière des Perles pour soumettre Canton. Leurs conditions posées pour mettre fin aux hostilités, incluant la cession de l’île de Hong Kong en échange de l’île de Zhoushan, sont inacceptables. Ils s’emparent alors de Canton après trois mois de combats, et la Chine accepte un cessez-le-feu en mai 1841.

La flotte britannique revient à l’embouchure du Yangtsé et s’empare en octobre du port de Ningbo et d’autres villes stratégiques. Les Chinois sont contraints de signer le traité de Nankin le 29 août 1842, complété par deux autres traités. Résultat :

  • Cession de Hong Kong ;
  • Ouverture de cinq ports : Xiamen, Canton, Fuzhou, Ningbo et Shanghai ;
  • Indemnités de guerre (frais + opium) de 21 millions de yuans, soit 1/3 des recettes du gouvernement impérial ;
  • Douanes : les commerçants britanniques sont assujettis au paiement de droits de douanes fixés d’un commun accord ;
  • Droit de la juridiction consulaire : en cas de litige entre un Chinois et un Britannique, les lois britanniques s’appliquent ;
  • Clause de la nation la plus favorisée : si la Chine signe un traité avec une autre puissance, le privilège accordé à la nation en question sera également accordé au Royaume-Uni.

Les Chinois n’appliqueront pas le traité de Nankin, d’où la deuxième guerre de l’opium à partir de fin 1857. Nouvelle défaite de la Chine, contrainte de signer le 12 juin 1858 le traité de Tianjin qui durcit les précédents traités et légalise (enfin) l’opium.

La clause prévoyant l’établissement de légations étrangères à Pékin rencontre une opposition farouche dans la capitale et, une fois les troupes occidentales retirées des forts près de Tianjin, les Qing ne manifestent aucune intention de la respecter. Les troupes étrangères foncent alors sur Beijing.

Sac du Palais d’Eté

Ruines du Palais d’Eté.

Un accrochage en chemin, associé à un traitement inhabituellement brutal des prisonniers occidentaux, les incite à piller le Yuan Ming Yuan, le Palais d’été situé au nord-ouest de la capitale, que les jésuites avaient édifié pour Qianlong à peine plus d’un siècle auparavant. Ce n’était pas un simple bâtiment, mais un immense complexe comprenant 200 édifices. Après une semaine de pillages et de destructions, lorsque Beijing tombe, le Palais est incendié le 17 octobre. Dans sa lettre au capitaine Butler, Victor Hugo sera l’un des rares Occidentaux à y voir une défaite occidentale :

« Cette merveille a disparu. Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié (…) Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits. Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. »

Le 24 octobre 1860, la Chine capitule. Elle signe la Convention de Pékin qui ratifie le traité de Tianjin et met fin à la deuxième guerre de l’opium. Le gouvernement Qing est également contraint de signer des traités avec la Russie, lui cédant plus de 1,5 million de kilomètres carrés de territoire dans le nord-est et le nord-ouest, en particulier en Mandchourie extérieure.

Suivent d’autres conflits et « traités inégaux » : première guerre sino-japonaise de 1894, invasion de l’alliance des huit pays pour réprimer la révolte des boxers en 1901, traité de Versailles en 1921 et deuxième guerre sino-japonaise de 1937...

Hong Kong et la naissance d’HSBC

Suite à la guerre de l’opium, les familles de gentlemen-trafiquants britanniques ne pensent qu’à une chose, s’enrichir avec la vente, devenue légale, de l’opium. Avant sa mort en 1843, Jardine lance une souscription auprès de ses clients afin de créer une banque dédiée à cela. Seulement voilà, suite aux oppositions chinoises, les producteurs indiens ont vu la valeur de leurs actifs s’effondrer.

Ce n’est qu’en 1865 que Thomas Sutherland, un proche de la famille Jardine, au cœur du trafic d’opium, met sur pied HSBC. Dans le quotidien économique Les Echos du 18 juillet 2013, l’historien d’entreprises Tristan Gaston-Breton décrit le décollage de Hong Kong grâce au commerce de l’opium :

« A partir de 1847, les maisons de commerce gagnent également beaucoup d’argent dans le transport de coolies chinois vers la Californie, emportée par la ruée vers l’or. Entre 1847 et 1870, plus de 400 000 travailleurs chinois transitent ainsi par Hong Kong. A 180 dollars en moyenne le voyage par coolie, ce commerce rapporte à lui seul plus de 70 millions de dollars en vingt ans ! Il stimule l’essor des compagnies de navigation, à l’image de la Peninsular and Oriental Steam Navigation Company - l’actuelle P&O - qui a ouvert ses premières lignes au départ de Hong Kong et vers l’Europe dès 1845. L’opium et les coolies sont les deux moteurs du formidable développement de Hong Kong dans les années 1840-1870. »

Conclusion

Ancien siège de HSBC à Hong Kong.

Toute personne sensée qui examine le contenu des « traités inégaux » imposés à la Chine comprendra rapidement à quel point cette période incarne pour elle un « siècle d’humiliations ».

L’intitulé « guerre de l’opium » s’avère en réalité un intitulé très réducteur puisqu’il s’agissait, par la « diplomatie de la canonnière », d’une tentative manifeste de colonisation en vue de perpétuer un système monétariste qui porte en lui la guerre comme les nuées portent l’orage.

Certes, Chinois et Britanniques auraient dû et pu inventer une alternative aux pièges des mécanismes financiers et commerciaux de leur époque. Tout comme nous devons le faire aujourd’hui en créant, avec les BRICS, une alternative au système actuel avant qu’il nous précipite de nouveau dans un conflit international.

Les Anglais auraient pu inviter les Chinois en Inde pour expliquer comment y cultiver du thé ! Il faudra attendre la fin du monopole de la East India Company (EIC), en 1834, pour qu’elle s’intéresse sérieusement à la culture du thé en Inde. Pour l’implanter, l’EIC dut envoyer en Chine le botaniste Robert Fortune afin d’en ramener clandestinement le thé qui fera en 1856 le Darjeeling indien. L’EIC cultivera ensuite du thé à Ceylan (Sri Lanka) à partir de 1857.

Le choix de la drogue, le système actuel l’a déjà fait. Les plus hauts responsables de l’ONU ont reconnu qu’en 2008, au début de la grande crise financière qui continue à nous plomber, le marché interbancaire a pu rester liquide grâce au blanchiment de milliards de dollars provenant du crime, de la corruption et de la drogue.

Les Jardine et les Keswick, qui ont renoncé à l’opium, continuent à faire fortune dans les paradis fiscaux britanniques. La firme Jardine, qui « pèse » une centaine de milliards de dollars, est aujourd’hui une société hongkongaise domiciliée aux Bermudes, tandis que Matheson & Cie, Ltd., est une banque d’affaires de Londres. Tout comme HSBC, ces familles restent des soutiens actifs de l’Institut royal des affaires internationales (RIIA ou Chatham House), la fine fleur de l’oligarchie financière internationale siégeant à Londres.

En 2012, la banque HSBC, mise sur pied par les gentlemen-trafiquants et leurs descendants, est prise la main dans le sac à blanchir l’argent d’Al-Qaïda et des cartels mexicains qui contrôlent une part substantielle du trafic de la cocaïne et du fentanyl aux États-Unis. Elle a été sauvée grâce à l’intervention directe du ministre des Finances britanniques, qui fit valoir qu’on ne pouvait pas suspendre la licence bancaire d’une banque aussi importante que HSBC sans provoquer le crash de toute l’économie mondiale. Après avoir payé une amende, HSBC continue ses activités interlopes, comme le dénonce le Consortium international des journalistes. C’est une banque « intouchable » parce qu’elle a la gentillesse d’acheter les bons du Trésor permettant à la France de faire « rouler » sa dette... ▪


Dates clés

1793 : ambassade de Lord Macartney en Chine
1839 : première guerre de l’Opium
1842 : traité de Nankin
1857 : deuxième guerre de l’Opium
1858 : traité de Tianjin
1860 : sac du Palais d’Eté, Convention de Pékin
1865 : fondation de la Hongkong and Shanghai Banking Corporation (HSBC)
1894 : première invasion par le Japon
1901 : intervention étrangère pour mater la révolte des Boxers
1921 : Traité de Versailles
1937 : deuxième invasion par le Japon
2012 : un rapport du sénat américain accuse HSBC de blanchir l’argent de la drogue et du terrorisme.

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