Ukraine et Russie : comment mettre fin à cette guerre par une paix négociée

jeudi 8 janvier 2026, par Christine Bierre

Harold Kujat, ancien chef d’état-major des forces armées allemandes (2000-2002) et ancien président du Comité militaire de l’OTAN (2002 à 2005)
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Lettre ouverte de six personnalités allemandes

Six experts allemands de renom viennent de lancer dans le Berliner Zeitung un appel pour la paix en Ukraine. Dans une première lettre ouverte signée il y a deux ans déjà, ils appelaient à renoncer à l’illusion d’une victoire sur le champ de bataille et à privilégier la voie diplomatique pour résoudre le conflit.)]

Les signataires sont Peter Brandt, historien allemand et professeur émérite d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Hagen, Hajo Funke, professeur (à la retraite) de Sciences politiques à l’Institut Otto Suhr de l’Université libre de Berlin, Johannes Klotz, chef de mission adjoint à l’ambassade d’Allemagne à Lomé (Togo), Michael von der Schulenburg, diplomate et dirigeant politique du parti BSW, ainsi que secrétaire général adjoint des Nations unies, Harald Kujat, général de l’armée de l’air allemande (à la retraite), ancien chef d’état-major des forces armées (2000-2002) et président du Comité militaire de l’OTAN (2002 à 2005), et Horst Teltschik, ancien politicien et gestionnaire économique, qui fit partie du cercle rapproché du chancelier Helmut Kohl (1972 et 1990) et dirigea le Département de politique étrangère de la Chancellerie entre 1982 et 1990.

Intitulée « Ukraine et Russie : comment mettre fin à cette guerre par une paix négociée », lalettre ouverte a été publiée le 5 janvier dans le Berliner-Zeitung.

« Ce sont la raison, la coopération et l’égalité des droits pour toutes les nations qui détermineront l’avenir de l’Europe. La capitulation et les différends territoriaux non résolus ne conduiront pas à une paix durable. Les solutions équitables commencent par la façon dont s’amorcent les négociations de paix », affirment-ils en préambule de leur lettre, qui esquisse en détail une architecture paneuropéenne de sécurité et de paix d’après-guerre, créée et garantie par les États-Unis, l’Europe et la Russie.

Les accords d’Helsinki de 1975 serviront de cadre de référence.

« Par notre proposition, nous souhaitons contribuer à établir une base solide pour l’ouverture de négociations de paix. Un cessez-le-feu n’a de sens et n’est réaliste que si les parties belligérantes se sont préalablement entendues sur des règles contraignantes pour le respecter, lors des négociations. Un simple cessez-le-feu, sans accords clairs et contraignants, demeure fragile : même un incident mineur peut entraîner la reprise des hostilités et engendrer une méfiance accrue, rendant d’autant plus difficile l’ouverture de véritables négociations de paix. »

« Il est important que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ainsi que d’autres États européens, aient décidé de s’engager activement dans les efforts du président Trump visant à élaborer un concept de négociation servant de base à l’ouverture de pourparlers de paix. Après tout, une paix juste et durable est dans l’intérêt de la sécurité de tous les Européens. Si les efforts de paix de Trump échouent, le risque est grand de voir la guerre dégénérer en un conflit européen majeur, avec la menace d’une escalade nucléaire. »

« Il est impératif de ne plus laisser les positions maximalistes compromettre le lancement des négociations de paix. Chaque partie devra faire des concessions douloureuses. L’expérience de ces dernières années nous a appris que le prix du refus de négocier est plus élevé que celui du compromis. Cela signifie également que le début des négociations ne doit être ni retardé ni mis en péril. Une défaite militaire de l’Ukraine ou un cessez-le-feu non encadré, sans cadre politique, aggraverait la situation sécuritaire en Europe, au lieu de l’améliorer. »

« Seul un accord de paix répondant aux intérêts de l’Ukraine et de la Russie et acceptable à la fois pour les États-Unis et l’Europe, permettra de créer les conditions d’un ordre de sécurité et de paix paneuropéen juste et durable. Dans un esprit d’affirmation de soi, les Européens doivent assumer la responsabilité de notre continent, d’une paix et d’une liberté véritables, d’une Europe stable et d’un ordre international qui apaise les conflits au lieu de les attiser. »

Les auteurs de cette lettre appellent les parties en conflit à cesser de se considérer comme des adversaires et à s’engager à revenir aux principes de sécurité égale et indivisible, à renoncer à toute poursuite des hostilités, à accepter une zone démilitarisée de 60 kilomètres de large, formée par la ligne médiane du front, ainsi qu’à accepter que cette zone soit surveillée par une force de maintien de la paix de l’ONU, conformément au Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, excluant la participation de forces armées d’États membres de l’OTAN. Tous les différends devront être résolus sans recours à la force, par la médiation des États garants ou, si nécessaire, par le Conseil de sécurité des Nations unies.

Pour qu’un accord de paix soit possible, affirment-ils en outre, les deux parties doivent faire des concessions, y compris sur la question territoriale. Une importante concession que devra faire l’Ukraine sera de retirer de sa réforme constitutionnelle de février 2019 toute mention de son intention d’adhérer à l’OTAN. « L’Ukraine réaffirme son intention solennelle, écrite dans la Déclaration de souveraineté de l’État du 16 juillet 1990, de devenir un État neutre de façon permanente, ne participant à aucune alliance militaire et adhérant aux trois principes suivants : ne pas accepter, fabriquer ou acquérir d’armes nucléaires. Les fondements du futur État ukrainien ont été intégrés au préambule de la Constitution par la Déclaration d’indépendance du 24 août 1991, ainsi que le rappelle la lettre.

Les différends territoriaux seront résolus par référendum. La Russie et l’Ukraine retireront leurs troupes de Donetsk et de Louhansk. De plus, « tous les membres des forces armées étrangères, y compris les forces irrégulières, les conseillers militaires et les membres des services de renseignement étrangers, seront retirés du territoire ukrainien dans les 30 jours suivant la conclusion du traité de paix. » Les élections ukrainiennes se tiendront 120 jours après le traité de paix
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Au-delà de la question strictement ukrainienne, la lettre évoque une architecture de sécurité et de paix plus large, articulée autour de sept points principaux.

Les mesures suivantes pourraient constituer les premiers pas vers la création d’un ordre de sécurité et de paix paneuropéen après la conclusion d’un traité de paix.

  • 1) La Russie retire ses systèmes d’armes nucléaires à courte et moyenne portée de l’oblast de Kaliningrad et de la Biélorussie. En contrepartie, les États-Unis et l’Allemagne s’abstiennent de déployer des systèmes américains à moyenne portée en Allemagne.
  • 2) La Russie retire ses forces conventionnelles de Biélorussie. En contrepartie, les forces des pays de l’OTAN déployées sur son flanc est sont rapatriées dans leurs pays d’origine.
  • 3) Les États-Unis et la Russie conviennent de conclure un accord de suivi au traité FNI (Forces nucléaires intermédiaires) prenant en compte l’état actuel du développement des systèmes d’armes hypersoniques et des drones dans la catégorie de portée correspondante. L’Alliance atlantique réactivera sa coopération avec la Russie sur la base de l’Acte fondateur OTAN-Russie du 27 mai 1997, notamment en ce qui concerne les mécanismes et procédures convenus pour la gestion des crises et le règlement des conflits.
  • 4) L’Alliance atlantique et la Fédération de Russie
  • • doivent convenir de mettre à jour le traité FCE sur les forces armées conventionnelles et, en particulier, de renforcer les règles relatives aux manœuvres de flanc ;
  • • doivent convenir d’entamer des discussions sur la limitation et la vérification des systèmes ABM européens, y compris le système de défense antimissile balistique de l’OTAN ;
  • • doivent conclure un pacte de non-agression, comprenant un « groupe de coordination » et un régime de vérification intrusif.
  • 6) Les États-Unis réintègrent le traité Ciel ouvert, ce qui pourrait jouer un rôle important en matière de transparence et de renforcement de la confiance concernant les garanties de sécurité pour l’Ukraine.
  • 7) L’Union européenne et la Fédération de Russie concluent un accord sur une zone de libre-échange européenne.