Terrorisme
Combattre le terrorisme à sa source
Ce texte est extrait du programme présenté par Jacques Cheminade à l’élection présidentielle de 2017. Notre gouvernement ne se dotant pas des moyens à la mesure des défis de notre époque, il reste plus que jamais d’actualité.
La lutte contre le terrorisme, dont nous parlent la majorité et son opposition officielle, se réduit à une succession de réactions vis-à-vis d’une opinion que la dérive des médias et des réseaux sociaux plonge dans le désarroi. L’accumulation de mesures de surveillance et de répression, découlant des prolongations successives de l’état d’urgence, est non seulement globalement inefficace, malgré l’extraordinaire dévouement de policiers et de gendarmes soumis à des cadences infernales, mais elle entretient un climat d’affrontement qui risque de devenir de plus en plus dangereux et de favoriser ce que cherchent à provoquer les assassins manipulés par Daech et ses parrains du Golfe. En mythifiant négativement des tueurs qui défient notre appareil d’Etat, on les conforte dans leur fantasme de toute puissance.
Ce qu’il faut pour faire face, c’est un projet d’ensemble unissant sécurité publique, sécurité sociale et sécurité nationale.
On doit faire preuve de sang-froid et de détermination. La République doit se fonder sur ce sang-froid là, car l’Europe s’est hélas transformée en une réunion de copropriétaires rapaces. Je suis prêt à porter le projet d’ensemble que ce sang-froid doit dicter, en espérant inspirer ceux qui en restent à l’illusion répressive comme à une chose en soi.
La loi du 21 juillet 2016 fournit un arsenal suffisant de mesures. Il reste à se donner les moyens de les appliquer. Je propose :
Au niveau européen, il faut créer un système d’échange d’informations et de profils. Il faut renforcer l’Europol, qui réunit aujourd’hui seulement 912 fonctionnaires et 185 « officiers de liaison » nationaux pour 500 millions d’Européens. Si, avec le système d’information Schengen II, les polices européennes, les gardes-frontières et les juges ont accès à une base de données alimentée par leurs homologues de l’espace Schengen, ce système n’est cependant pas interconnecté à celui d’Europol. Ici une décision s’impose, par dessus les susceptibilités historiques et quel que soit le futur de l’Union européenne.
Ce ne serait possible qu’en faisant de cette garde nationale l’aboutissement d’un service civique, militaire ou civil, dont la durée ne devrait pas être inférieure à six mois. Ainsi se constituerait une véritable défense opérationnelle du territoire, qui aurait pour avantage de sortir de leur univers des jeunes des cités.
Pour chacun, l’accès à un permis de conduire doit être assuré gratuitement au cours de ce service. Le coût élevé qu’il implique serait largement compensé par l’intégration sociale qu’il permettrait d’assurer. L’objectif ne doit pas être de former une armée pour combattre le djihadisme (ce qui relève de professionnels), mais de créer un moment de rencontre entre la nation et sa jeunesse. Bien évidemment, pour former une garde nationale digne de ce nom, les réservistes devraient avoir droit à 30 jours par an d’absence de leur travail (contre cinq aujourd’hui dans le secteur privé). En échange de quoi les employeurs facilitant les engagements devraient recevoir un label et bénéficier d’avantages dans tous les contrats intéressant l’équipement militaire et celui de la garde nationale.
Nous avons déjà dans notre Constitution et notre Code pénal les instruments nécessaires pour punir sans complaisance les assassins djihadistes. Il manque une cohérence d’ensemble, en application des moyens que je viens d’énoncer et pour lesquels je me battrai. Proposer le placement en centre fermé de tout national ayant des « connexions directes ou indirectes » avec un groupe terroriste, supprimer le droit du sol, rétablir un régime de double peine absolue, interdire de culte les salafistes sans preuve d’activités punissables en droit ou encore imaginer la déportation des suspects « fichés S » dans nos territoires antarctiques, ne ferait au mieux que déplacer le problème, au pire bafouer l’Etat de droit et entretenir ou même étendre le sentiment d’exclusion qui est le terreau pour lever des armées de paumés et de voyous suicidaires.
Il ne faut en aucun cas que l’urgence nous fasse abandonner le principe de séparation des pouvoirs, fondement de l’ordre républicain, ce qui signifie non pas une résignation impuissante mais une police et une justice avançant dans le respect mutuel et sans concessions pour les criminels.
La détention administrative doit devenir la norme, mais être décidée par le seul juge d’instruction en fonction des contraintes de l’enquête. Rappelons que Marine Le Pen (qui depuis s’est partiellement rétractée) avait affirmé le 10 décembre 2014 sur RMC que « oui, oui, cela [la torture] a été utilisé dans l’histoire. Je crois que les gens qui s’occupent de terroristes et accessoirement de leur tirer des informations qui permettent de sauver des vies humaines sont des gens qui sont responsables. » Ce n’est en aucun cas ma conception de la responsabilité de l’être humain.
Il est juste de parler de sécurité. A condition que ce mot soit compris dans toutes ses dimensions. Car la sécurité ne sera vraiment assurée que le jour où les ressentiments et les frustrations n’auront plus de quoi s’alimenter, en France et dans le monde. C’est le fondement social de notre République.
C’est un projet de société porteur de sécurité sociale qui, par sa nature même, est l’antidote du terrorisme. C’est pourquoi je considère la sécurité sociale, la sécurité qu’offre le droit à un logement, à une nourriture saine, à un emploi et à la santé publique, comme une priorité absolue. Car il s’agit bien d’une guerre, celle qu’on doit mener contre les structures inégalitaires qui rendent la vie invivable et pour la protection contre toutes les formes de précarité. Ainsi le terrorisme pose bien la question déterminante de ce qu’est et doit être notre identité (cf. la section « Le travail et la protection sociale sont un droit » ).
Pensons-y un instant : la quasi totalité des assassins djihadistes ont passé des centaines et des centaines d’heures sur les bancs de nos écoles. Il y a donc bien un respect, un enthousiasme et une espérance à rétablir, qui constituent en fait la meilleure des protections possibles contre les dérives. Pas la seule, bien entendu, mais la principale.
Reste le monde. Prétendre aujourd’hui faire une politique intérieure sans dimension mondiale est impossible. On ne peut bâtir un modèle en vase clos, mais on doit donner l’exemple, pour créer les conditions dans lesquelles les moyens et les principes puissent s’inscrire dans la réalité.
Commençons ici par ce qui blesse : ce sont les guerres menées, comme nous l’avons fait, sans le moindre discernement dans des régions du monde où rien ne nous imposait d’intervenir, qui ont exacerbé les rancœurs, l’émigration et le terrorisme. A la suite de la puissance américaine, nous sommes intervenus en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie en déstabilisant des régimes qui étaient, certes, des dictatures, mais pour livrer ces pays à des guerres ethniques, intertribales et religieuses qui y ont répandu la destruction.
Nous avons, avec les autres gouvernements occidentaux, pratiqué une politique d’intervention, en fomentant les dissensions et même en laissant l’Arabie saoudite et le Qatar, par l’entremise de leurs services et organismes de « bienfaisance », alimenter le djihadisme. Il est clair, dans le cas de la Syrie, pour n’en mentionner qu’un, que c’est l’opposition de son gouvernement à la construction d’un pipeline amenant le pétrole du Moyen-Orient en Europe en contournant la Russie, qui a poussé les puissances financières dominantes à tenter d’éliminer Bachar el-Assad, et non le prétendu souci moral d’y imposer une démocratie illusoire.
Nous devons donc changer de politique en revenant aux principes du gaullisme reposant sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en reconnaissant l’existence des Etats et non en cherchant, pour des raisons intéressées, à fomenter des changements de régime.
Le document du Club des vingt sur les 7 impasses de la diplomatie française conclut justement :
« Le temps est révolu où la France pouvait se dire ‘à l’avant-garde du monde’. Mais à une époque où le monde est toujours plus indéterminé, elle doit, par une intelligence des situations, éclairer la route commune. Dans un monde pluriel et divisé, elle peut, de surcroît, constituer un trait d’union, c’est-à-dire faire œuvre de médiateur. Parler avec tous et penser par elle-même. »
Concrètement, cela signifie ne plus faire d’un homme comme le prince Bandar notre interlocuteur en Arabie saoudite et ne plus se flatter de vouloir établir un « partenariat de référence » avec ce pays dont les 28 pages tirées du rapport du Congrès américain sur le 11 septembre, qui ont finalement été publiées, et des milliers de documents par ailleurs disponibles, montrent bien l’implication, directe ou indirecte, dans les attentats terroristes. Nous devons donc revenir à la politique gaulliste si nous voulons échapper à un embrassement mortel avec ceux qui ont créé le terrorisme et alimenté sa montée en puissance.
Plus fondamentalement encore, nous devons abandonner toute compromission avec le système financier et monétaire de la City de Londres et de Wall Street, qui constitue aujourd’hui un système criminogène s’étant compromis avec le trafic de drogue, le crime organisé et le terrorisme, comme l’ont bien montré hier le comportement de la BCCI et aujourd’hui celui de HSBC.
En voulant plaire aux marchés financiers, l’Etat a fait de leurs priorités les siennes. En leur livrant le produit de son endettement, il s’est abandonné à eux pieds et poings liés. Sous l’œil de leurs sentinelles qui surveillent nos politiques publiques, les agences de notation. La bataille contre le terrorisme doit se mener sur le terrain financier et monétaire.
C’est de ce système qu’il faut sortir, en s’appuyant sur la démarche de la Chine, qui trace les pistes d’un nouveau paradigme, « gagnant-gagnant » car il repose sur le financement de grands projets d’intérêt mutuel. Non pour s’y soumettre, comme nous le faisons actuellement vis-à-vis de la dictature financière anglo-américaine, mais pour occuper une place dans le poste de pilotage. La France doit à nouveau servir la cause de l’humanité et celle de la solidarité entre Français, par le progrès économique et social permettant d’« élever à la dignité d’homme tous les individus de l’espèce humaine ».
Commençons donc par organiser à Paris un sommet avec les pays concernés, du Maghreb, du Golfe, d’Afrique et du monde entier, pour en finir avec ce combat géopolitique destructeur qui prend en otage les Français musulmans et chacun d’entre nous, pour en finir avec la menace en la combattant ensemble et en définissant l’ordre de développement mutuel qui en balayera les conditions d’existence. Il faut mettre en place un Plan Marshall pour le sud de la Méditerranée. Tant que la Syrie, la Libye et les pays de cette zone ne seront pas stabilisés et reconstruits, on ne pourra pas éradiquer le djihadisme terroriste.
Une part croissante de nos concitoyens ont le sentiment d’être abandonnés par l’Etat et livrés à l’insécurité publique, sociale et nationale. Une part croissante des pays du monde ont également le sentiment que les Etats-Unis et les pays européens les ont abandonnés ou outragés. Le moment est venu de mettre fin à cet abandon et de retrouver notre raison d’être. Notre pays a un rôle fondamental à jouer, dans le monde et vis-à-vis de lui-même, si nos politiciens abandonnent, eux, leurs querelles vulgaires et subalternes.
La sécurité ne sera vraiment assurée que le jour où les ressentiments et les frustrations n’auront plus de quoi s’alimenter, et où l’on sera convaincu que le futur sera meilleur que le passé et le présent.