Mesdames, Monsieurs,
Nous assistons à la fin de plusieurs époques. Le monde de nos parents et de notre enfance n’est plus. Jamais la description alarmiste des événements actuels, attribuée à Antonio Gramsci, n’a semblé aussi juste. « Le vieux monde se meurt, et le nouveau peine à naître : voici venu le temps des monstres. » [1]
Hélas, mon pays – les États-Unis d’Amérique – est devenu un tel monstre, démembrant avec une folie insensée l’ordre mondial qu’il avait lui-même contribué à instaurer.
Il y a cinq siècles, la naissance des empires espagnol et portugais inaugura une ère de suprématie mondiale européenne. En 1609, le grand juriste néerlandais Hugo Grotius publia Mare Liberum (La mer libre), défendant avec force l’idée qu’aucune souveraineté ne pouvait s’exercer sur le domaine maritime, ni aucune restriction à la liberté de navigation.
En 1648, la paix de Westphalie consacra le principe de l’égalité souveraine des États et de leur droit de pratiquer leurs propres idéologies morales sans ingérence extérieure. L’impérialisme euro-américain imposa ensuite les principes westphaliens au monde. Paradoxalement, ces principes se révélèrent incompatibles avec le colonialisme des grandes puissances et contribuèrent à son déclin. Ils perdurent dans les « Cinq Principes de la coexistence pacifique » [2], mais ils sont aujourd’hui menacés.
En 1763, la Grande-Bretagne infligea une défaite décisive à la puissance navale française. Dès lors, la Britannia dominait les mers.
Cette hégémonie maritime passa aux États-Unis lors de la bataille de la mer de Bismarck en 1943. La domination anglo-américaine des océans du monde, qui dura 263 ans, permit le colonialisme, mais imposa également des règles interdisant la piraterie, la traite négrière, la fermeture des détroits et autres voies navigables internationales, ainsi que toute autre entrave à la liberté de navigation. Ces règles, finalement inscrites dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, sont aujourd’hui régulièrement bafouées.
Jadis championne de la liberté de navigation, du libre-échange et de l’égalité souveraine des nations sillonnant les mers, la marine américaine attaque désormais les navires marchands, s’empare de leurs cargaisons et les revend. Elle assassine illégalement des civils à bord de petites embarcations sur simple ordre. Les États riverains bloquent les détroits et sont à leur tour bloqués, sans égard pour les conséquences sur l’économie mondiale ou le bien-être des autres nations.
L’Amérique cherche systématiquement à renverser des gouvernements étrangers en ruinant leurs populations. Hier, la Syrie et le Venezuela. Aujourd’hui, la Palestine, l’Iran et le Liban. Demain, Cuba, nous dit-on de manière crédible.
Le XXIe siècle a vu l’anéantissement progressif du droit international. Les interdictions relatives aux guerres d’agression, au génocide, aux châtiments collectifs, aux assassinats, à la torture, aux mauvais traitements infligés aux prisonniers et à l’acquisition de territoires par la force ne sont plus respectées ni appliquées. Le monde réagit en se réarmant et en se préparant à la guerre. Les dirigeants qui craignent d’être assassinés ou de subir la colère de leur peuple construisent des bunkers et s’y réfugient. Certains assimilent le leadership à la division partisane et à la complaisance envers la xénophobie.
Israël et les États-Unis ont montré l’exemple en délaissant le « respect dû à l’opinion humaine » [3] au profit d’une abjecte glorification de la barbarie.
Les « cessez-le-feu à l’israélienne » – des trêves hypocrites qui perpétuent la guerre à une intensité moindre – ont partout remplacé les efforts diplomatiques visant à instaurer un dialogue constructif, fondement d’une paix durable. Israël poursuit inlassablement le territoire, non la paix. Les États-Unis, quant à eux, misent sur le développement immobilier de luxe dans le cimetière génocidaire de Gaza.
Les États-Unis ne sont pas les seuls à faire de l’opportunisme impitoyable le fondement de leur politique étrangère. Le reste de l’Occident a reproduit les erreurs américaines, par action et par omission. Le droit international n’empêche plus l’agression ni ne promeut la dignité humaine. La force prime sur le droit.
En 416 avant notre ère, Athènes a, comme chacun sait, mis de côté son respect de la démocratie pour affirmer que « les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent ». Sa quête d’une hégémonie sans foi ni loi a ensuite causé sa perte.
Alors que l’Occident s’affranchit des limites imposées au pouvoir exécutif, aux droits des minorités, au pluralisme et aux mécanismes institutionnels de contrôle des agissements arbitraires et capricieux des hommes forts, il est bon de se rappeler que « ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter » [4]
L’indifférence face à l’injustice et à l’iniquité n’est pas meilleure que la complicité. En 1919, William Butler Yeats l’avait prédit lorsqu’il écrivait que « les meilleurs sont dépourvus de toute conviction, tandis que les pires sont pleins d’une intense passion » [5]
En 1925, un autre poète, T.S. Eliot, prédisait que le monde finirait « non pas dans un fracas, mais dans un murmure ». [6]
Alors que l’ordre mondial que nous connaissons s’effondre, les murmures se multiplient. Jusqu’à présent, pas d’explosion. Mais nous nous en approchons. Les États-Unis ont dénoncé tous leurs accords de contrôle des armements, augmentant considérablement le risque d’escalade du conflit en échange nucléaire. La Fédération de Russie est soumise à des pressions pour répondre par l’arme nucléaire à la guerre par procuration menée par l’OTAN et l’UE en Ukraine. La Chine constitue un arsenal nucléaire massif pour contrer une éventuelle intervention américaine dans sa guerre civile avec les autorités taïwanaises.
Je fais appel à la poésie car elle rend l’irrationnel intelligible sans en altérer l’étrangeté. Le monde est en proie à une crise de nerfs, mené par des sociopathes notoires et accablé par un profond désespoir. Quel est le remède et d’où viendra-t-il ?
Nous commençons à entrevoir des réponses possibles à cette question dans la tradition prophétique judéo-chrétienne-islamique. Les idées peuvent se concrétiser en actions qui améliorent le monde. Ceux qui osent dire la vérité aux puissants sont justifiés lorsque leurs jugements éclairés trouvent un écho et font progresser les sociétés vers la justice.
Des femmes courageuses comme Francesca Albanese défient le code contemporain du « ne rien voir, ne rien entendre » qui prône l’indifférence publique face à la déshumanisation d’autrui. Des hommes politiques courageux comme Pedro Sánchez, en Espagne, rompent avec leurs collègues européens pusillanimes pour mener leur nation dans le refus de toute coopération avec le mal. Dans le nouvel ordre mondial polycentrique, les petites et moyennes puissances acquièrent un poids moral considérable.
Les peuples du monde aspirent à des gouvernements intègres dont les politiques respectent la règle d’or, et non à des régimes qui la contredisent par l’exploitation, la cruauté ou l’indifférence morale. Dans de nombreux pays, les élites privilégiées, coupées du peuple, font l’objet de critiques croissantes et d’une pression accrue pour se réformer. Des rassemblements courageux comme celui-ci appellent à un retour à la raison, à un regain d’intérêt pour la paix et le développement économique, à la limitation des excès du capitalisme financier et au rétablissement de la conviction que la société humaine peut être améliorée par une réflexion rationnelle et une réforme institutionnelle.
Tout cela fait naître l’espoir là où il avait disparu. Des changements positifs sont à venir.
Nous avons besoin de meilleurs dirigeants, mais l’histoire nous enseigne que les bonnes idées trouvent toujours les personnes capables de les mettre en œuvre.
Ce forum est un lieu d’échange et de réflexion sur les moyens d’élaborer des idées pour un monde plus sûr et meilleur. C’est un honneur d’y participer.





