Par Agnès Farkas
Alors que nous commémorons le 80e anniversaire de la création de la Sécurité sociale, à l’initiative de sept syndicats, les médecins libéraux ont lancé un mouvement de grève début janvier. Cette grève répond au dernier vote de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale de 2026 (PLFSS 2026), qui soumet le corps médical à une politique de quotas, avec un « risque d’aggravation de l’accès aux soins et la crainte que des millions de patients se retrouvent sans médecin » (remboursements médicaux insuffisants, difficultés d’accès aux soins, privatisation du soin, etc.).
Sans ironie, la Sécurité sociale manque d’argent et mutualise ses caisses, l’hôpital manque de personnel, la médecine libérale manque de temps... Mais Emmanuel Macron ne manque pas d’imagination et appelle à une mobilisation des agences régionales de santé pour la « sécurité mondiale ».
Car le budget de la défense, lui, ne manquera pas d’argent. Les services de santé doivent donc s’attendre à un « afflux massif » de victimes dû à l’état de guerre dans lequel la France va entrer... d’ici deux à trois ans. Nous qui reprochions aux derniers gouvernements leur manque de vision à long terme...
Responsabiliser l’accès aux soins et discipliner les médecins ?
Sous prétexte de responsabiliser les médecins et les patients dans leur consommation de soins, et surtout de resserrer l’enveloppe budgétaire du remboursement des frais de santé, le PLFSS 2026 acte sur « un impératif de redressement des comptes sociaux » et réclame
Mobilisés, les syndicats médicaux s’opposent donc à la mise en œuvre des articles 24 (possibilité pour l’Assurance-maladie de baisser unilatéralement les tarifs de consultations dans certains secteurs jugés à « rentabilité manifestement excessive », ce que les syndicats assimilent à la suppression de la négociation conventionnelle instaurée depuis 1971), et 26 (instauration d’une sur-cotisation sur les suppléments d’honoraires des médecins du secteur 2 et les revenus du secteur 3).
Les grévistes déplorent un budget insuffisant de la Sécu face à des besoins croissants, un contrôle accru des prescriptions d’arrêts de travail ou des mesures permettant de faire « baisser de façon autoritaire » les tarifs de certains actes, en « contournant » le dialogue social.
Selon le témoignage de Dorothée Neveux, médecin généraliste-psychothérapeute dans le Rhône, c’est « un climat de suspicion » et la mise sous « contrôle permanent » du médecin. Il y a trois ans, convoquée par la caisse primaire d’assurance maladie car ses prescriptions d’arrêts de travail avaient été jugées « excessives », elle a été mise sous objectifs (MSO), une loi datant de 2004 qui impose au médecin de baisser ses objectifs de 20 % à 30 % sous peine de pénalisation financière, et renouvelable chaque année.
Son inquiétude grandit avec le vote récent du PLFSS 2026 et de la loi anti-fraude (et oui, les médecins sont assimilés à des fraudeurs lorsqu’ils prescrivent des arrêts de travail) :
Ici, on ne discute plus et il n’est plus question d’une quelconque convention. L’État inflige des sanctions pour désobéissance : 10 000 euros par an si le praticien n’alimente pas le dossier médical partagé (DMP), alors même qu’il n’est pas totalement opérationnel, et les médecins sont sous la menace d’une baisse unilatéral des tarifs. Une consultation moins chère, pourquoi pas, mais ici, comme avec les agriculteurs, on ne demande pas l’avis des membres de la corporation...
En 2015, dans deux de ses articles, la loi santé de Marisol Touraine favorisait déjà les assureurs privés en imposant l’ouverture des fichiers du dossier médical personnel (DMP) et la généralisation du tiers payant (TPG). Car l’Etat donne pleins pouvoirs aux assureurs privés pour surveiller « les fraudeurs », voilà le véritable but de ses réformes.
Comme le soulignait déjà le docteur Eric Riboli en 2023 :
Réquisitionner un hôpital au bord du chaos
C’est vrai, tous les ans la direction statistique des ministères sociaux (DREES) fait part d’une « dégradation des comptes financiers des hôpitaux publics », mais cette année, le déficit hospitalier de 2024, publié en 2025, serait « le plus élevé jamais enregistré depuis 2005 ».
De l’aveu même de la DREES, « il s’agit d’un niveau inédit depuis 2005, point de départ des observations, qui correspond à un résultat net négatif de -2,7 à -2,9 milliards d’euros ».
Autrement dit, il faudra encore resserrer le budget... et réquisitionner rapidement l’hôpital dans une économie de guerre. Une répétition de l’histoire qui a précédé la Deuxième Guerre mondiale. Comment peut-on encore s’inspirer de la politique économique de Hjalmar Schacht pour faire face à la dette et au déficit de la France ?
Santé de guerre
Alors, en coulisses, c’est bien dans une réponse sanitaire et militaire que notre pays affirme ses obligations prises au titre du traité de Washington qui fonde l’OTAN, auquel nous sommes inféodés depuis le 4 avril 1949.
« Nous sommes à un point de bascule » tonne notre président à l’occasion du 14 juillet 2025. Sans doute inspiré par les précédents de l’histoire. Emmanuel Macron réaffirme publiquement son « attachement à une solution politique en Ukraine » et, faut-il le redire, l’économie française doit se préparer à l’éventualité d’un conflit majeur.
Dans ce programme « de défense », les hôpitaux civils seront « prêts à recevoir entre 100 000 et 500 000 hommes sur une période de 10 à 180 jours ». Car la direction de l’Union européenne et la fameuse coalition des volontaires (Angleterre, France, Allemagne) comptent bien mener nos enfants sur le théâtre de guerre dans un conflit avec une puissance nucléaire – quoi qu’il en coûte !
Sans vision d’avenir, l’armée, qui subit des restrictions budgétaires depuis la présidence Jacques Chirac et les gouvernements qui lui ont succédé, voit son service de santé des armées (SSA) incapable d’absorber, à lui seul, un afflux massif de blessés, notamment suite à la fermeture d’établissements hospitaliers militaires comme le Val-de-Grâce. Voilà pourquoi, alors qu’il s’effondre sous l’assaut des entreprises privées et des restructurations répétées depuis le plan Hôpital 2007, notre système de santé public est appelé à donner son dernier souffle dans la vision destructrice du pouvoir en place.
Il y a 80 ans, naissait la Sécurité sociale
Hypocritement, le dernier PLFSS s’appuie sur le programme de la fondation de la Sécurité sociale de 1946, « un projet émancipateur et solidaire, celui de prémunir les travailleurs contre les risques de la vie auxquels ils sont confrontés », tout en introduisant un projet de dérégulation du système de santé public.
Le besoin de sécurité est une réelle préoccupation populaire, et le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) prévoyait « un plan complet de Sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans le cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail... ». C’est l’union de trois hommes, les résistants gaullistes Pierre Laroque et Alexandre Parodi et le communiste Ambroise Croizat, soutenus par Charles De Gaulle, qui a permis sa réalisation.
Malheureusement, dès le 28 mai 1946, le ver est dans le fruit. Les accords entre Léon Blum et Jean Monnet signent le renoncement au protectionnisme. C’est une ouverture vers le libre-échange, en contrepartie d’un effacement de la dette du pays et de prêts qui ouvriront la porte à la conquête des marchés français par les Etats-Unis en 1948, sous Vincent Auriol, De Gaulle ayant quitté la présidence du gouvernement provisoire en janvier 1946 pour ne la reprendre qu’en 1959 à l’appel du président René Coty.
Si les opposants à De Gaulle ne manquaient pas, il leur fallut attendre son départ en 1969 pour commencer le lent grignotage et la mutualisation privée des caisses de la Sécurité sociale. Sans pudeur aucune, Denis Kessler, vice-président du MEDEF, principal syndicat patronal français, sonne l’hallali en annonçant dans le magazine Challenges, en 2007 :
Ce long combat pour le droit à la santé fut une véritable révolution républicaine menée par des citoyens contre les féodalités de l’argent, et il est grand temps de redonner la parole au peuple pour qu’il défende ses droits, car la colère légitime des médecins nous concerne tous. Nous commémorons cette année le 80e anniversaire de la création de la Sécurité sociale. Fêtons dignement ces jours heureux avec un engagement digne des dirigeants de la Résistance.
Pour l’heure, suite à des engagements reçus le 16 janvier, les syndicats ont décidé de suspendre leur grève, tout en maintenant la menace. Le gouvernement s’engage à supprimer, dans l’actuel projet de loi contre la fraude fiscale et sociale, le caractère obligatoire de la mise sous objectifs par l’Assurance-maladie des médecins qui sur-prescrivent des arrêts de travail par rapport à leurs confrères et consœurs en situation comparable.
Cette mise sous objectifs (MSO) (réduction de 30 % du volume d’indemnités journalières prescrites, par exemple) conserverait un caractère non obligatoire, le médecin pouvant choisir à la place un contrôle systématique de ses prescriptions par le médecin-conseil de l’Assurance-maladie.
La ministre de la Santé s’est aussi engagée à « proposer une suppression des mesures permettant une baisse unilatérale des tarifs » par le gouvernement sur demande de l’Assurance-maladie, un autre chiffon rouge pour les médecins. Ces dispositions votées par amendement parlementaire dans le budget de la Sécu 2026 seront abrogées par « le prochain vecteur législatif qui le permettra ».
Sources :
- TCEBP, https://touscentenairesetbienport.blog/2023/10/01/la-sante-publique-va-dans-le-mur/
- INA, https://fresques.ina.fr/securite-sociale/fiche-media/Secuso00083/la-premiere-convention-nationale-des-medecins.html
- TCEBP, https://touscentenairesetbienport.blog/2022/07/16/sante-une-reforme-qui-ne-rassure-que-les-assureurs/
- DREES, https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/250724_ER_degradation-des-comptes-financiers-des-hopitaux-publics
- RNS 2025, https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025
- SSA, https://www.apmnews.com/freestory/10/401513/armees-le-ssa-doit-cooperer-plus-avec-les-hopitaux-civils-pour-accroitre-ses-capacites-chirurgicales-%28cour-des-comptes%29
- Canard enchaîné, https://www.lecanardenchaine.fr/defense/51669-la-sante-requisitionne-les-hopitaux-pour-la-guerre-en-europe
- TCEBP, https://touscentenairesetbienport.blog/2022/07/16/hopital-2007-tarification-a-lactivite-et-triage-social/
- Le Réveil des combattants, partenaire de l’ARAC, https://www.arac-nationale.com/
- TCEBP, https://touscentenairesetbienport.blog/2022/07/11/le-droit-a-la-sante-une-revolution-republicaine/





