Le canal Seine-Nord Europe : l’importance d’une banque nationale

vendredi 26 juin 2026, par Karel Vereycken

Projet de pont canal sur l’estuaire de la Somme.
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Le 10 avril 2026, la Cour des comptes, associée à la Chambre régionale des comptes des Hauts-de-France, a publié un rapport consacré au canal Seine-Nord Europe (CSNE), aujourd’hui le plus important projet d’infrastructure de transport au niveau national et l’un des tout premiers au niveau européen.

Les chantiers des écluses, des ponts et les terrassements XXL se déploient sur tout le tracé (Oise, Somme, Pas-de-Calais et Nord) en vue d’une mise en service à l’horizon 2032. Si, sur le terrain, les travaux avancent à grands pas et que le projet est désormais jugé irréversible, sans banque nationale, son financement reste incertain.

La nature du projet

Le canal Seine-Nord Europe est une voie d’eau d’une largeur moyenne de 54 mètres qui doit être creusée sur 107 kilomètres entre Compiègne, dans l’Oise, et Aubencheul-au-Bac, dans le Nord, afin de permettre à des péniches de gros gabarit (jusqu’à 185 mètres de long et 11 mètres de large) de transiter entre le Bassin parisien et les ports du nord.

Parmi les objectifs affichés :

  • réduire le bilan carbone du transport, les plus grandes péniches pouvant transporter en une fois « jusqu’à l’équivalent de 220 camions », selon le maître d’œuvre, la Société pour le canal Seine-Nord Europe (SCSNE) ;
  • accroître l’attractivité et donc l’activité industrielle et logistique des régions desservies : nouvelles implantations dans les terres et nouveaux débouchés pour les ports maritimes.

Pour ce faire, il s’agit de creuser un canal (ou d’élargir l’existant), de le remplir d’eau (ou d’en maintenir le niveau), mais aussi de construire 7 écluses, parmi les plus grandes d’Europe, 10 quais, 62 ponts routiers et ferroviaires, et parfois même de faire passer le canal lui-même par-dessus les routes et forêts via trois « ponts-canaux » sur lesquels circuleront les péniches (dont l’un mesurant 1,3 kilomètre de long au-dessus de la Somme), et de compenser les nouvelles emprises par plus de 1100 hectares de plantations et aménagements environnementaux.

Autre défi majeur à relever, l’alimentation en eau du canal tout le long de l’année. Imaginez : au milieu d’une digue de 42 mètres de haut, un trou d’une superficie équivalente à 88 terrains de football, rempli d’un volume d’eau équivalent à 4650 piscines olympiques. Une « retenue d’eau » de 14 millions de m3 est en construction à Allaines, dans la Somme. À titre de comparaison, on a 0,6 à Sainte-Soline et 2,3 dans le Puy-de-Dôme. Cette retenue sera remplie par le canal lui-même, par un jeu de vases communicants : elle permet de constituer une réserve l’hiver, pour venir renforcer le canal l’été, quand le débit de l’Oise faiblira. 90 % du temps, c’est par le pompage de cette rivière que le canal sera rempli et maintenu à flot. Aucune nappe phréatique ne devrait donc être sollicitée.

Du côté écologiste, c’est la panique totale. Un canal sans eau et sans emprise au sol leur ferait sans doute plaisir. Comme le disait un élu de la région : ils veulent manger des frites mais refusent la culture de la pomme de terre. Sans véritable argument contre ce projet ambitieux, certains écologistes dévoyés, de concert avec l’extrême droite et l’extrême gauche, se retrouvent dans l’obsession comptable cher à la Cour des comptes.

Le rapport de la Cour des comptes

La Cour des comptes y constate ce qu’elle appelle « une dérive de coûts et de délais », la mise en service n’étant désormais envisagée qu’à l’horizon 2032 et le coût à terminaison étant estimé à 7,3 Md€ HT, au lieu des 4,5 Md€ envisagés à la création de la SCSNE, porteuse du projet, en 2017.

La convention de financement du 22 novembre 2019 prévoyait trois sources de financement pour réunir le total estimé à environ 4,7 milliards d’euros à l’époque, devenus 5,1 milliards en 2025 :

  1. environ 1,1 milliard par l’État ;
  2. environ 1,1 milliard par les collectivités qui gagneraient le plus des retombées économiques de l’investissement (Régions Hauts-de-France et Ile-de-France, Départements du Nord, Oise, Pas-de-Calais et Somme) ;
  3. environ 2,2 milliards par l’UE ;
  4. un emprunt de bouclage, remboursable par une taxe nationale à assiette locale.

Inflation nous voilà

Or, dans un rapport publié fin 2024, le Conseil économique, social et environnemental des Hauts-de-France (Ceser) estimait que « le coût définitif du projet pourrait s’établir entre 7 et 8 milliards d’euros », en raison notamment de l’inflation. Ah bon ? Pourtant nos gouvernements, pour éviter qu’on lui réclame des hausses de salaires, ne cessent de nous répéter qu’elle est infime.

Du coup, l’emprunt de 800 millions d’euros, prévu pour boucler le budget des travaux, ne cesse d’enfler. Sans aide européenne supplémentaire, l’emprunt de bouclage pourrait dépasser 1,6 Md€.

Les simulations effectuées par le groupe de travail de la Cour des comptes, effectuées « sur la base d’un emprunt de 2,05 à 2,25 Md€ », font ressortir ainsi

« un coût d’emprunt de 1,032 Md€ à 3,181 Md€. Ce coût financier, s’ajoutant au coût de construction, renchérira le coût total à terminaison du canal, le portant à un coût complet qui pourrait être compris entre 8,38 et 10,53 Md€ HT » (p. 73 du rapport)

3 milliards de frais bancaires pour emprunter 2 milliards, vous avez bien lu ! Faudrait sans doute changer de banque, non ? Du coté des BRICS, le crédit est moins onéreux.

C’est sur la base de ces chiffres, que la Cour des comptes, qui devrait dénoncer ces conditions abusives, constate sèchement que l’État (qui sera appelé à intervenir) s’expose à un risque de garantie ultime très élevé, contraire aux critères de Maastricht.

Notre pays manque décidément de Banque nationale et de crédit productif bon marché. Peut-on laisser notre avenir aux mains de spéculateurs rapaces qui, en toute légalité, abusent de leur position monopolistique et plombent le démarrage de notre pays ?

Enfin, si le coût total du canal Seine-Nord Europe et des ouvrages connexes du réseau Seine-Escaut est désormais estimé à 11,15 milliards d’euros, c’est toujours moins que celui du porte-avion dernier modèle (et qui ne répond plus aux guerres de drones de notre époque) que Macron vient de décider, d’environ 13 milliards d’euros… Combien voulons-nous dépenser pour « l’économie de paix » ?

Pour rembourser cet emprunt, une seule piste clairement identifiée existe : la directive Eurovignette, permettant de taxer les poids lourds empruntant les autoroutes parallèles au canal. Mais sa mise en œuvre suppose une transposition communautaire non encore réalisée.

La convention de 2019 comprend des mécanismes pour financer les évolutions de projet et l’inflation. « Si l’inflation a un effet sur le montant de l’investissement, se défend la SCSNE, elle aura également un effet sur les recettes une fois le Canal en service : celles-ci seront aussi plus importantes, et les avancées du chantier développent l’intérêt des acteurs économiques, futurs utilisateurs ».  

Pour expliquer cette hausse du coût, il y a d’abord le contexte, souligne Jérôme Dezobry, président du directoire de la SCSNE :

« C’est surtout lié à l’inflation, 1,1 milliard d’euros. On l’a tous vécu, avec la crise ukrainienne, on l’a senti dans nos vies quotidiennes. Ensuite, le projet qui est fait aujourd’hui est assez différent de celui de l’époque. Il y a de nouvelles réglementations, plus exigeantes. Le projet est beaucoup plus qualitatif. On ne compare donc pas forcément les mêmes choses. Le projet d’aujourd’hui correspond à un projet du XXIe siècle, dont notre région et l’Europe ont besoin. »

Si la Cour des comptes pointe, dans la perte de contrôle des coûts, un recours trop important aux prestataires extérieurs, Jérôme Dezobry assure que, « quand on construit sa maison, on ne fait pas tout, tout seul. Pour un projet aussi important, on a besoin d’expertises très pointues ». Le président du directoire de la SCSNE souligne que la Cour des comptes n’a pas relevé d’irrégularités dans les contrats publics.

Il balaie aussi la critique portée sur la gouvernance et le fonctionnement trop frictionnel entre le constructeur, les collectivités et l’État.

« Cette gouvernance est liée au financement, on a vu un modèle similaire pour d’autres projets à l’étranger, par exemple la construction de ports maritimes. Les difficultés qu’on a connues au début sont liées à une chose très simple : on n’a pas fait de canal depuis cinquante ans dans notre pays. Il a fallu tout remettre en place, tout déterminer. »

Une conférence de financeurs

Dans une réponse écrite après avoir reçu le rapport de la Cour, le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a exprimé son intention d’instruire « une revue de l’ensemble des financements de toutes les parties existantes ou potentielles » du projet, afin de conclure un avenant à la convention de 2019.

Dans sa réponse annexée au rapport, Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France, assure qu’il « partage totalement (…) la nécessité (…) que l’État réunisse une conférence des financeurs afin de sécuriser définitivement le financement de l’emprunt de bouclage, notamment par l’identification d’une ressource nationale à assiette locale favorisant le report modal, telle que prévue dans la convention de financement signé en 2019.

« Cette recommandation, qu’il me semble absolument indispensable de satisfaire dans l’année 2026, entre en résonance avec les débats qui s’ouvriront prochainement dans le cadre de la future loi-cadre sur le développement des transports, laquelle devra permettre de consolider la soutenabilité financière des grandes infrastructures de mobilité, comme peut l’être le canal Seine-Nord Europe, maillon essentiel de la liaison Seine-Escaut et du réseau européen de transport, et fortement suivi et soutenu financièrement pour ce motif par l’Europe », estime le président de région.

Dans un communiqué, la SCSNE a également dit souscrire à toutes les recommandations du rapport de la Cour des comptes, qui viennent selon elle « conforter des actions engagées depuis plusieurs mois pour la conduite du chantier et les retombées économiques du projet ».

Conclusion

Afin d’impulser une relance de l’activité agricole et industrielle, S&P plaide depuis longtemps pour la réalisation d’un vaste plan multimodal de modernisation de nos infrastructures de transport, en s’inspirant du « Plan Freycinet » qui, grâce à un investissement massif dans les ports, les voies navigables et le rail, avait su relancer l’économie française à la fin du XIXe siècle.

Comme me l’avait confié Michel Rocard lorsque j’avais eu la chance de l’interviewer, le canal Seine-Nord Europe est crucial pour susciter une dynamique plus large, notamment le retour du canal Rhin-Rhône et d’autres interconnexions fluviales essentielles. A cela, il faut évidemment ajouter un plan d’urgence pour moderniser la batellerie française.

Faute de la véritable banque nationale émettant du crédit productif que nous réclamons, notre comptabilité nationale, surtout depuis sa soumission aux critères de Maastricht et à un écologisme dévoyé, tout investissement à long terme dans les infrastructures physiques et humaines, dont la rentabilité s’étale sur plusieurs générations, est devenu quasiment impossible.

Voilà enfin un vrai débat pour les élections présidentielles !

Parmi ceux qui réclament l’abandon du projet

Alors qu’un tel projet devrait être l’occasion de retrouver un peu de fierté nationale et faire naître une dynamique de relance de l’activité au service du monde entier, le parti de la défaite s’empare du sujet pour faire résonner les trompettes du pessimisme et de la mélancolie.

Les écologistes

Pour le Conseiller régional des Hauts-de-France des Ecologistes Alexandre Cousin, « ?Seine ?Nord Europe est un beau projet sur le papier mais c’est un projet du 20e siècle. Nous sommes en 2025 et la catastrophe climatique à laquelle on nous demande de nous adapter doit nous amener à reconsidérer ce projet qui est devenu obsolète et dangereux.? »

Les insoumis

Alors que « ?les travaux [du canal] avancent pour le moment en toute discrétion ? », selon le Conseiller régional insoumis Benoit Tirmarche, il fait valoir auprès de Mediacités que « ?l’actualité récente autour de Sainte ?Soline et de l’A69 démontre qu’on peut agir et qu’on ne peut saccager l’environnement à n’importe quelles conditions ? ». L’élu insoumis fait ici référence à la décision du tribunal administratif de Toulouse qui a prononcé l’annulation du chantier de l’autoroute A69 et à celle de la Cour administrative d’appel de Bordeaux qui a décrété l’illégalité de quatre méga bassines, dont celle de Sainte ?Soline. Il y voit la preuve que même les plus grands projets d’infrastructure dont les travaux sont engagés peuvent être remis en cause.
Source : Médiacités

Le Rassemblement National

Bien qu’elle ait affirmé le 27 octobre soutenir le projet, Marine Le Pen et son parti n’ont pas toujours adopté une position très claire. A l’image de la disposition pour un « mécanisme pour l’interconnexion en Europe » (dont faisait partie le canal Seine-Nord) votée par le Parlement européen le 19 novembre 2013 : Marine Le Pen, elle, s’était abstenue. Une valse-hésitation que tente de justifier Michel Guiniot, chef de file dans l’Oise : « Notre parti soutient bien évidemment le canal Seine-Nord. Mais en l’état, nous refusons de nous associer à quelque chose qui n’est toujours pas financé dans sa globalité, dont on ignore toujours la faisabilité structurelle, et dont la rentabilité est très lointaine. »
Source : Le Parisien.