Lettre ouverte aux abolitionnistes de la dette

Faire tomber « le mur de la dette » : soyons sérieux

samedi 10 octobre 2026, par Karel Vereycken

La contestation lycéenne exprime avec force les aspirations de toute une nation. Revendiquer le droit à un enseignement digne de ce nom, c’est revendiquer tout simplement un avenir pour la France.

Les économistes évaluant que la totalité des mesures demandées par la jeunesse coûterait en réalité 11,8 milliards d’euros annuels à l’État. Impossible donc tant qu’on reste au sein du système actuel vue la hausse des dépenses pour « l’économie de guerre », la charge de la dette et la flambée des taux provoquée par Donald Trump et le chaos qu’il sème dans le monde. De son côté, le ministère n’a proposé pour l’instant que « quelques dizaines de millions d’euros » d’ajustements localisés. Le sujet de la dette s’impose dans tous les débats.

Prologue

Dans la nuit du 15 août 1971, constatant le gouffre insurmontable qui se creusait entre l’augmentation spectaculaire de la masse de dollars en circulation et les réserves or des Etats-Unis, le président Richard Nixon dut se résoudre à mettre fin à la convertibilité du dollar en or.

Lyndon LaRouche (1922-2019), le seul économiste américain à avoir pressenti cette mesure, y vit la confirmation de ses pires craintes : le triomphe du monétarisme, cette illusion que l’argent, le crédit et la dette ne sont plus de simples outils mais, en soi, des sources de richesse et de prospérité.

Nourri de bulles financières, de fausse monnaie et d’argent de plus en plus délictuel, pour LaRouche, ce capitalisme muté en « capitalisme financier » prédateur menaçait non seulement d’éroder la substance productive de nos peuples et nations, mais aussi de créer les conditions d’une faillite systémique nécessitant l’instauration d’un fascisme nouveau, voire, pour se maintenir, d’une guerre mondiale.

A l’opposé des folies monétaristes, LaRouche se passionnait pour « l’économie réelle » ou « économie physique », c’est-à-dire la façon dont l’humanité, grâce à la créativité des individus qui la composent, a réussi jusqu’ici à assurer sa propre survie et son expansion, à travers les découvertes de principes physiques nouveaux qu’elle a su décliner en technologies aptes à dépasser le mur de la finitude relative des ressources.

(Voir son livre Alors vous voulez tout savoir sur l’économie ?)

Bien conscient de l’importance de l’économie physique, LaRouche a tout de suite compris l’aveu implicite de la décision de Nixon en 1971.

Quelques années plus tard, de retour d’un voyage en Irak, LaRouche, pour contrer le monétarisme, présente en 1975 une proposition de réforme complète du système financier international, intitulée « Comme fonctionnera la Banque internationale pour le développement (BID) ».

En écrasant les pays du Sud sous une dette toxique, à travers le FMI et la Banque mondiale, les pays développés se suicident eux-mêmes, avertit LaRouche. Réorganiser la dette (effacement, moratoire, étalement, etc.) n’est donc pas seulement légitime mais s’impose. Car la seule dette qui doit être honorée, c’est celle que nous avons envers les générations à venir.

La BID permettrait alors aux pays de l’hémisphère Sud de se développer grâce aux technologies occidentales les plus avancées (notamment le nucléaire civil) et aux ressources des pays du Comecon (URSS et alliés), offrant une perspective gagnant-gagnant pour tous, comme alternative au colonialisme et à la Guerre froide.

Avant les BRICS, le mouvement des pays non-alignés

La proposition de LaRouche trouve immédiatement un écho favorable auprès du Mouvement des pays non-alignés, créé à l’issue de la conférence de Bandung, en 1955. En 1976, lors du sommet de Colombo au Sri Lanka, dans leur déclaration finale, les pays non-alignés appellent à un « Nouvel ordre économique mondial » et à l’accès de tous à l’énergie nucléaire civile.

Helga Zepp-LaRouche, ici avec le président mexicain José Lopez Portillo.

En avril 1982, Lyndon LaRouche et sa femme Helga Zepp sont reçus par Indira Gandhi en Inde pour discuter du développement du pays à long terme. En mai de la même année, ils sont invités par le président mexicain Lopez Portillo afin d’élaborer une stratégie pour échapper au chantage de la dette exercé par Wall Street et la City de Londres. Dès 1996, Helga Zepp-LaRouche ira à Beijing présenter les propositions élaborées par LaRouche et ses collaborateurs en faveur d’une politique d’investissements massifs dans les infrastructures de base (eau, énergie, transport, santé, éducation, etc.), aussi bien en Chine qu’à l’échelle mondiale. Ce sont des propositions de même nature qu’on retrouvera dans les décisions de Xi Jinping en faveur du projet de « Nouvelles Routes de la soie », devenu aujourd’hui l’initiative « Une ceinture, une route ». Reçu par la commission économique de la Douma à Moscou, l’approche de LaRouche trouva également un écho favorable auprès des partisans de Primakov qui sauvèrent la Russie de la dislocation post-communiste.

En France, depuis les années 1970, lors d’élections législatives, européennes et présidentielles (1995, 2012 et 2017), Jacques Cheminade, dans le même esprit que son ami américain LaRouche, met également en garde contre un krach financier si l’on ne change pas radicalement d’orientation. Alors que la France ronronne, refusant de voir la crise qui se profile, une affiche électorale des années 1980 montre Cheminade arborant le slogan « Face au krach financier et au danger de guerre, pensons plus grand que De Gaulle ! »

Michel Rocard

Michel Rocard, ici lors d’un entretien avec Karel Vereycken sur l’avenir du transport fluvial.

Également en France, le premier homme politique à s’intéresser sérieusement aux analyses de LaRouche et Cheminade est l’ancien Premier ministre Michel Rocard. Il les a reçus et écoutés à plusieurs reprises, pendant de longues heures, notamment sur le danger des produits financiers dérivés, identifiés par Cheminade et LaRouche comme une potentielle « bombe H financière » pouvant exploser à tout moment.

En 2012, sur les ondes de France Inter, Michel Rocard, inquiet de l’explosion de la dette publique française, déclara :
[( « Nous risquons de voir la dette des Etats de la vieille Europe servir de détonateur à une très grave explosion de crise mondiale. Pourquoi ? Parce qu’il y a un excès d’endettement des Etats. Or, pendant ce qu’on appelait les Trente Glorieuses, les belles années de croissance d’un capitalisme assez régulé qui marchait au plein emploi et connaissait une croissance rapide, on n’a jamais connu de crise financière. A cette époque, la croissance, aux États-Unis, comme dans toute l’Europe aussi bien qu’au Japon, était faite par des avances sans intérêt des banques centrales aux Etats. C’est la doctrine d’un certain Monsieur Milton Friedman, la doctrine monétariste qui a révolutionné tout le monde et l’a mis dans l’état où il est maintenant. C’est une doctrine assassine et on a mis trop longtemps à s’en apercevoir. Elle a apporté un changement qu’on a décidé. En France, on l’a décidé dans la suite de Jacques Rueff, dans les années 1960, aux Etats-Unis, c’est un peu plus récent, et ce changement, c’est l’interdiction faite aux banques centrales de financer les Etats eux-mêmes. Obligation était faite aux Etats de financer leurs déficits, ou même simplement leurs équipements longs – les ponts, les routes qu’on paye en quinze ans – de les financer en empruntant. Donc on a décidé que les Etats s’endetteraient ! Et maintenant on trouve que c’est un peu trop. Mais auparavant on ne s’endettait point. C’est un choix du système, et c’est un choix cumulatif qui nous met devant une crise épouvantable. » )]

En privé, Michel Rocard disait que Milton Friedman, figure de proue de l’école de pensée monétariste de Chicago, adulé aussi bien par Margaret Thatcher, Ronald Reagan que par le dictateur chilien Augusto Pinochet, aurait mérité d’être jugé pour « crimes contre l’humanité » lors d’un nouveau tribunal de Nuremberg.

Le 3 janvier 2012, dans une tribune au Monde qu’il a cosignée, il s’insurge contre le deux poids deux mesures du système : « Est-il normal que, en cas de crise, les banques privées, qui se financent habituellement à 1 % auprès des banques centrales, puissent bénéficier de taux à 0,01 %, mais que, en cas de crise, certains Etats soient obligés au contraire de payer des taux 600 ou 800 fois plus élevés ? »

Derrière cette question, une information venant de journalistes américains de Bloomberg  : aux Etats-Unis, lors de la crise de 2008, la Réserve fédérale aurait prêté, dans le plus grand secret et sans que le Congrès américain en ait connaissance, 1200 milliards de dollars aux banques, au taux exceptionnellement bas de 0,01 %.

Michel Rocard propose alors que la Banque centrale européenne prenne exemple sur la Fed, suivant un mécanisme qui ne nécessiterait pas de revoir les Traités. Car actuellement, la BCE ne peut pas prêter d’argent aux Etats, mais elle peut en revanche prêter aux organismes de crédit.

« Elle peut donc prêter à 0,01 % à la Banque européenne d’investissement (BEI) ou à la Caisse des dépôts, qui, elles, peuvent prêter à 0,02 % aux Etats qui s’endettent pour rembourser leurs vieilles dettes. » En clair, il propose que « la ‘vieille dette’ de nos États puisse être refinancée à des taux proches de 0 % ». Sa proposition ne fut pas acceptée, on vous expliquera pourquoi plus loin.

Jean-Luc Mélenchon et « le mur de la dette »

Aujourd’hui, sur la question de la dette, il faut reconnaître que Jean-Luc Mélenchon (qu’on l’aime ou qu’on le déteste) est le seul candidat plausible qui tente de répondre, à sa façon et avec des arguments tantôt intéressants et d’autres qui restent problématiques, aux problèmes soulevés par LaRouche, Cheminade et Rocard.

En 2022, le dirigeant de la France insoumise a esquissé sur son blog l’essentiel de son analyse et de ce qu’il voit comme solutions, dans un pamphlet intitulé « Faire tomber le mur de la dette », allusion au fameux « mur de l’argent » dont parlait en son temps le Cartel des gauches. [1]

Cet été, le dirigeant de LFI a rappelé qu’il voulait « foutre au feu » une partie de la dette, une proposition immédiatement qualifiée par le Premier ministre Sébastien Lecornu de « faute morale, faute économique et faute patriotique ».

Ne pas céder au chantage de la dette

Examinons en détail ce qu’il propose et précisons point par point ce que nous en pensons.

En préambule, Mélenchon dénonce à juste titre le chantage du « capitalisme financier » au nom de la fameuse devise de Margaret Thatcher : TINA (There Is No Alternative) :
« Le thème du remboursement de la dette est le prétexte parfait pour démanteler l’État, ses services publics, ses protections sociales (…) Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron l’ont utilisé pour justifier de repousser l’âge de la retraite, fermer des lits à l’hôpital, des classes dans les écoles ou encore couper dans les aides au logement. L’invocation de la dette est censée clore toute discussion. »

En général, rappelle Mélenchon, alors que la durée moyenne d’une dette est de huit ans, les financiers s’obstinent à la comparer avec le PIB (exprimant en principe la totalité des richesses produites par le pays) qui, lui, est annuel. Pour être précis, il faudrait donc diviser par huit le chiffre actuel (dette publique = 119 % du PIB), ce qui fait une dette publique (annuelle) d’environ 14,8 % du PIB.

Le tabou de la dette a été brisé lors de la pandémie du coronavirus, lorsque le président Macron a engagé des dépenses publiques sans limite, « notamment avec la prise en charge du chômage partiel », dont Mélenchon reconnaît l’utilité. « Sans cette intervention, tout le secteur privé se serait effondré, plus encore que ce ne fut le cas. »

Jubilé des dettes

Une fenêtre historique pour le débat s’est alors ouverte : « Pendant quelques mois, il était impossible aux libéraux de demander à la puissance publique des économies budgétaires pour réduire la dette. La dépense publique a maintenu en vie le capitalisme. »

Annulations et réorganisations de la dette sont aussi vieilles que l’humanité. Depuis Babylone jusqu’à la conférence de Londres de 1953, en passant par le Traité de Westphalie, il y a des moments où il faut remettre les comptes à zéro pour pouvoir repartir du bon pied vers un avenir avantageux pour tous, aussi bien les débiteurs que les créditeurs. [2]

Ce n’est pas exclusivement le passé qui doit déterminer le présent, mais c’est le futur.

Après tout, dit Mélenchon, « Pour ce qui est de l’activité réelle, une dette c’est juste un bout de papier. En vérité le plus important ce n’est pas le montant de la dette mais ce qu’elle coûte chaque année en remboursement effectif ».

D’un point de vue purement technique, geler cette dette est réalisable par un simple jeu d’écriture : il suffit de mettre entre parenthèses la ligne correspondant à la dette souveraine dans l’actif de la BCE pour que celle-ci cesse d’exister.

C’est à ce moment (suite à l’annonce de Macron sur la disponibilité de « l’argent magique ») que Mélenchon proposa, avec d’autres, d’annuler une partie de la dette.

Le risque posé par la dette privée

Il évoque d’abord les risques que pose la dette privée (avec 217,20 % du PIB, elle a atteint un sommet historique en 2020 et affiche 204 % du PIB en 2026) : « Cette dette-là est bien plus dangereuse pour l’économie. C’est elle qui pousse les multinationales au désinvestissement productif. D’elle vient la seule vraie menace d’un krach. »

Alors qu’« en contrepartie de la dette publique [estimée pour 2026 à environ 119,3 % du PIB, pour atteindre près de 3635 milliards d’euros], on trouve des investissements dans l’économie réelle : ponts, routes, des écoles, des logements, etc. Les institutions publiques, État et collectivités, sont d’ailleurs les premiers investisseurs de l’économie française. Ce n’est pas toujours le cas avec la dette privée. »

Devant se refinancer auprès des marchés financiers qui lui font du chantage, l’État est « à la merci d’une augmentation des taux d’intérêts. Nous sommes aujourd’hui enfermés dans un carcan, celui des traités européens à propos de la gestion de l’emprunt d’État. Ils nous obligent à nous endetter auprès des marchés plutôt que de notre propre banque centrale ».

Avec ce constat, sans l’approfondir, Mélenchon met le doigt sur le problème fondamental : l’absence d’une véritable banque nationale au service de la nation. Il note ensuite que face à la réalité du terrain, entre 2015 et 2022, la BCE a dû contourner ses propres règles en achetant auprès des banques plus de 3000 milliards d’euros de dettes des États européens.

« 30 % de la dette publique française est ainsi détenue par la banque centrale, et plus sur les marchés financiers, affirmait Mélenchon en 2022. C’est ainsi, en contournant largement les traités, qu’elle a pu éviter à court terme une crise financière généralisée, la banqueroute dans plusieurs des plus grands États européens et surtout dans plusieurs des plus grandes banques européennes, notamment allemandes ».

(Fin 2026, la Banque centrale européenne (BCE) et l’Euro-système détiennent environ 18 % de la dette publique française, soit près de 640 milliards d’euros. Ces titres ne sont pas détenus directement par la BCE à Francfort, mais sont inscrits au bilan de la Banque de France pour le compte de la politique monétaire commune.)

A partir de ce constat, pour Mélenchon, les choses deviennent assez simples :

« Il faut profiter de l’occasion historique qui résulte des sauvetages pratiqués par la BCE dans la décennie qui vient de s’écouler. Cela nous donne une occasion historique. Notre banquier central peut acter du fait que la dette détenue dans ses caisses ne sera jamais payée, que les États n’auront plus besoin d’aller sur les marchés financiers pour la refinancer. Il peut utiliser sa capacité à créer de la monnaie pour financer les États. » L’opération ne léserait personne, contrairement à une restructuration de dette auprès des investisseurs privés, telle que la Grèce en avait connue en 2012.

« L’idée que nous proposons se déroule en deux temps. Premier temps : la ‘petite annulation’. Il s’agit de commencer par transformer ces titres déjà acquis par la BCE. Pas besoin de changer les traités européens pour ça. Les actionnaires de la BCE, les États membres et, en l’occurrence, les gouverneurs des banques centrales nationales, peuvent prendre la décision : tous ces titres de dette quelle que soit leur date d’échéance sont transformés en titre ‘perpétuel’. À taux d’intérêt nul. Cela revient pour la France à voir effacer toutes les dettes résultant de l’épisode coronavirus. Avantage pour la BCE : son bilan n’est pas privé de la valeur des titres de dettes. Elle ne se fait pas spolier. Comme il s’agit des titres qu’elle possède déjà, aucun ‘investisseur’ privé n’est spolié non plus. »

Comme le précise un article paru dans Le Monde du 17 septembre 2026 : « En réalité, la proposition de Jean-Luc Mélenchon ne consiste pas tant à ‘foutre [la dette] au feu’ qu’à la ‘mettre au frigo’, selon une autre expression maniée par le fondateur de LFI. Exiger de la BCE que celle-ci transforme sa dette ‘en dettes perpétuelles à taux nul’ veut dire que celle-ci n’abandonne pas totalement sa créance, mais décide simplement de ne jamais en exiger le remboursement. »

Dans un deuxième temps, la « grande annulation » consisterait à utiliser le même mécanisme pour le reste du stock de la dette publique au fur et à mesure. D’après Le Monde, « LFI souhaite par ailleurs, pour la dette future, limiter la dépendance aux marchés financiers, en relançant les programmes de rachat de dettes publiques par la BCE et en confiant de nouvelles missions de financement au Trésor ».

La BCE serait donc invitée à continuer ses achats de dette sur les marchés ou auprès des banques privées pour la geler indéfiniment. Avec l’argent magique obtenu par Mélenchon, son gouvernement obtiendrait de quoi financer la hausse du pouvoir d’achat, la réindustrialisation, la transition écologique et les services publics.

Si le mot perpétuel fait peur, note Mélenchon, ce qui est perpétuel actuellement, « c’est l’enrichissement sans cause des banques privées. Autre petite remarque. La transformation de la dette des États en dette perpétuelle a aussi un avantage pour le système bancaire en général. En effet, les États peuvent être considérés comme davantage solvables puisque moins endettés. Coût de l’opération : 0 euros pour qui que ce soit. Et bien sûr à taux nuls (alors que les taux actuels [en 2024] sont négatifs) la dette fond au rythme de l’inflation ! Sans douleur. Sans banqueroute. Sans hyperinflation. Sans guerre. »

La BCE n’est qu’un joli nom

Si l’intention est louable, car rarement des hommes politiques autres que LaRouche et Cheminade n’ont fait le lien explicite entre banqueroute, hyperinflation et précipitation dans la guerre, Mélenchon, du moins dans le discours qu’il tient (tout comme Michel Rocard sur ce point précis), semble soit ignorer certaines réalités, soit rêver un peu, l’un n’excluant pas forcément l’autre.

Premièrement, il ne semble pas comprendre que la BCE n’est pas une banque centrale et encore moins une banque nationale. A l’instar de la Réserve fédérale, la BCE est un « syndic », non pas de banques comme aux Etats-Unis, mais de banques centrales européennes.

Pour faire simple, la réalité d’une monnaie ne s’établit qu’en fonction de la réalité du pays auquel elle est liée. La BCE n’a aucune qualité pour être le « prêteur de dernier ressort » de l’euro, pour la simple raison que l’UE n’est ni une nation ni un pays. Car le statut de « prêteur de dernier ressort » d’un pays donné découle de l’ensemble de ses citoyens, de leur richesse, travail et possessions. Sans citoyens, un Etat européen qui aurait avalé tous les États membres, la BCE n’est qu’un joli nom. C’est d’ailleurs pour cela qu’aucun pays de la zone euro n’a fermé ou cessé de faire fonctionner sa propre banque nationale, puisqu’en cas d’échec ou de faillite de la zone euro, les vieux Etats doivent être prêts à reprendre les commandes. Les Etats n’ont pas disparu d’un coup de baguette magique. Et certains se croient les fourmis et qualifient leurs voisins de cigales. Tout le monde se souvient de l’immense élan de générosité des banques allemandes pour renflouer leurs consœurs grecques...

Ensuite, si Mélenchon croit qu’il suffit que les actionnaires et les gouverneurs des banques centrales décident la transformation de la dette qu’il propose, il y a peu de chances que cela se produise.

Car lorsque l’Euro-système achète de la dette publique sur le marché secondaire (via les programmes PSPP ou PEPP), seule une petite fraction (généralement 10 % à 20 %) est achetée et conservée directement sur le bilan propre de la BCE à Francfort. Le reste (80 % à 90 %) est acheté par ses uniques actionnaires, c’est-à-dire les Banques centrales nationales, chacune achetant la dette de son propre État selon sa part dans le capital de la BCE.

A cela s’ajoute que la BCE, de par ses statuts, ne peut pas accepter d’annuler la dette publique qu’elle détient en raison de règles juridiques strictes :

  • l’Article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) interdit à la BCE et aux banques centrales nationales de financer les États membres ou d’acheter directement leurs titres de dette.
  • Annuler de la dette achetée équivaudrait, selon la BCE, à un transfert financier direct de la banque vers l’État, ce qu’elle considère comme une infraction illégale.
  • Pire encore, selon l’orthodoxie monétariste, tout effacement de créance se traduit par une perte sèche dans les comptes de la banque centrale. Pour combler le trou ainsi créé, la banque nationale concernée devrait être renflouée par les contribuables du pays en question.
  • Touchant directement au dogme monétariste, on affirme haut et fort que si la BCE cède aux demandes politiques d’effacement, elle perd sa crédibilité et son statut d’institution indépendante, supposé être caution ultime de l’euro.
  • Devant un tel « événement de crédit » (défaut de paiement), les marchés financiers, inquiets pour la sécurité du système, risquent fort d’exiger des États des taux d’emprunt beaucoup plus élevés.

Enfin, d’un point de vue strictement mathématique, le gel de la dette serait un jeu à somme nulle. L’Etat paie certes, d’une main, des intérêts à sa banque centrale, mais étant son seul actionnaire, il les récupère de l’autre, sous forme de dividendes et d’impôt sur les sociétés. Toutefois, si le fonctionnement décrit ici est correct et que l’argument pouvait s’entendre il y a quelques années encore, celui-ci doit être tempéré, comme le rappellent les partisans de la neutralisation de la dette. Les résultats déficitaires de la Banque de France ces dernières années ne lui permettent plus de verser de dividendes et d’impôt sur les sociétés à l’Etat depuis 2022.

Le Monde : « Un autre problème majeur de la proposition est cependant à chercher ailleurs, du côté du remboursement des intérêts versés aux banques commerciales. Lorsqu’elle a racheté la dette des Etats aux banques commerciales, la BCE s’est en quelque sorte endettée auprès d’elles en leur créant ce qu’on appelle des réserves pour un montant équivalent à la dette rachetée. Des réserves qu’elle rémunère sous forme d’intérêts. Or, en cas de gel, ces réserves ne disparaissent pas : il faut continuer à les rémunérer, alors que l’Etat ne verse plus ses intérêts de l’autre côté. Si rien n’interdit à la Banque centrale de fonctionner durablement avec des fonds négatifs, celle-ci devra trouver une solution pour continuer à rémunérer ces réserves. Alors suffit-il de relancer la planche à billets, en créant ex nihilo du nouvel argent ? De fait, celle-ci est déjà en action depuis 2022, comme le font valoir les partisans de la neutralisation de la dette. (…) Depuis cette année-là, les intérêts payés par l’État ne sont plus suffisants pour rémunérer les réserves des banques commerciales, forçant la banque centrale à compenser la différence avec de la création monétaire. Faire une croix sur les intérêts des États forcerait cependant à augmenter la cadence de cette création monétaire, ce qui ne pourrait qu’augmenter l’inflation. »

Si aucun autre pays ne s’est encore dit favorable à la proposition, les « Insoumis » pensent que d’autres Etats partagent le même intérêt que la France, comme « l’Italie, l’Espagne, mais aussi plusieurs pays d’Europe de l’Est qui ne prennent aujourd’hui pas position », énumère Hadrien Clouet. Maintenant que Berlin est affaibli par trois années de crise économique, une position ferme de la part de Paris pourrait rebattre les cartes.

Le Monde : « Les choses pourraient cependant ne pas être aussi simples d’un point de vue politique. Il y a peu de chance que les autres Etats acceptent que la France soit la seule bénéficiaire de l’opération, raison pour laquelle un gel devrait être coordonné au niveau européen – ce que propose d’ailleurs Jean-Luc Mélenchon. »

Sans solution multilatérale, l’opération risque de conduire la France hors de l’union monétaire, ainsi que le craint l’un de ses architectes, Jacques Attali.

Mélenchon prône la rupture mais conditionne le financement du changement économique qu’il prône au « réalisme » et au « bon vouloir » supposés de la BCE (et du capital financier qui l’a mise en place ?).

On le sent un brin hésitant quand il écrit : « Bien sûr, cette opération resterait dans le cadre actuel des traités. Elle ne changerait pas d’ailleurs la nécessité de sortir de ces traités pour établir d’autres règles. Mais elle constituerait un tournant historique. Pour la première fois depuis 40 ans, la banque centrale serait en Europe du côté des peuples et de leurs États et non des puissances financières. Nous entrons dans une décennie décisive. Le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité vont s’accélérer et leurs conséquences aussi. La monnaie et le crédit doivent redevenir des outils au service de nos objectifs d’intérêt général. »

Les obstacles qu’il faut franchir, généralement présentés comme simplement de nature technique et juridique, sont en réalité politiques. La doctrine du monétarisme triomphe comme la scolastique à la Sorbonne au Moyen-Âge. C’est cela qu’il va falloir changer.

Jusqu’ici, Mélenchon jure qu’il veut une rupture, tout en affirmant que l’euro reste utile dans la mesure où il permet de faire bloc contre le dollar, devise d’un pays qui cherche à nous nuire. Mais, jamais, au grand jamais, affirme-t-il, il n’accepterait une décision européenne qui impliquerait soit une régression sociale, soit un recul sur le plan environnemental.

Ce que défend Jacques Cheminade

Comme tant d’autres, chez S&P, nous avons cru pendant quelques années pouvoir réorienter la construction européenne (et avons tenté de le faire), pour qu’elle serve les peuples et non les financiers. Avec le temps et l’approfondissement de notre compréhension des mécanismes économiques et politiques, nous nous sommes rendus à l’évidence que c’était en vain. En particulier depuis l’Acte unique de 1986, qui a consacré la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux – permettant ainsi de diviser pour faire régner le capital financier.

Faire « tomber le mur de la dette » ne peut se faire que dans le contexte d’un plein retour à la souveraineté monétaire. C’est là que Mélenchon (comme tout autre candidat cherchant à rompre avec « le système » ou « l’oligarchie ») devra franchir le Rubicon.

Pour bien comprendre ce qu’impliquerait une vraie souveraineté monétaire, voici ce qu’en disait Jacques Cheminade, dans son « Projet » de 2017 :

« Il est temps de dénoncer ce bluff devenu mortel [qui prétend qu’un pays peut sortir tout seul de la zone euro]. En dehors de cette bureaucratie de faux monnayeurs, l’alternative ne peut être un repli national mais consiste à rebâtir une vraie Europe entre nations souveraines, fondée sur de grands projets conçus et mis en place en commun. Non pas de manière isolée, ce qui serait impossible, mais en entente et en coopération avec les pays membres des BRICS, tout en incitant les Etats-Unis à se joindre à ce nouvel ordre mondial que nous devons construire dans l’intérêt commun de l’humanité. La Chine nous répète que sa nouvelle Route de la soie est un projet gagnant/gagnant, il serait suicidaire de ne pas la prendre au mot, entre partenaires égaux.

« C’est dans cette perspective que je propose de sortir de l’UE et de l’euro et de nous recentrer sur l’idée de nation. De recentrer en même temps l’Europe sur l’entente entre nations compatibles de par leur histoire et leur développement, autour de grands projets d’infrastructure, pour eux-mêmes et étendus de l’Atlantique à la mer de Chine, jusqu’aux dimensions d’un pont terrestre mondial. C’est la perspective de l’Europe des patries et des projets inscrite dans le Plan Fouchet de 1962, qui, loin de constituer un recul vers un passé révolu, nous libérerait de la tutelle financière et culturelle d’un système dont l’apparence atlantiste n’est en réalité que le masque criminel de la mondialisation financière.

« La question fondamentale est de savoir qui domine la monnaie et le crédit, et pour en faire quoi. En nous recentrant sur notre souveraineté nationale, nous devons nous dé-financiariser et retrouver le contrôle de notre émission de crédit, car un État national demeurant sous tutelle financière n’est pas souverain. Cela implique d’échapper à l’article 123 sur le Traité de fonctionnement de l’UE, qui n’aurait plus lieu d’être, mais aussi d’abroger nos lois du 4 août 1993 et du 12 mai 1998. Car la première interdit à la Banque de France ‘d’autoriser des découverts ou d’accorder tout autre type de crédit au Trésor public ou à tout autre organisme ou entreprise publics’ et la seconde interdit ‘au Gouverneur (de la BdF) et aux membres du conseil de solliciter ou d’accepter des instructions du gouvernement ou de toute autre personne’. Pour mettre en place une vraie Banque nationale (et non une Banque centrale comme c’est le cas actuellement), exerçant le monopole de l’émission de monnaie-crédit, il est nécessaire de se débarrasser de ce corset libéral. Une Banque nationale, source de crédit pour les infrastructures physiques et le développement de nos productions, est en effet le pilier indispensable à la réalisation de notre projet. L’Europe des patries que je conçois, libérée de l’UE et de l’euro, ne doit plus être le cheval de Troie de la mondialisation financière mais une locomotive de la reprise mondiale. »

Ce retour à notre monnaie nationale « doit se faire par surprise, au cours d’une fin de semaine, en fermant les banques et les marchés financiers, ou par négociation, en s’accordant au préalable avec nos partenaires sur la mise en place d’une référence commune. De toute façon, cette transition, qui ne pose aucun problème technique majeur, doit être la plus courte possible. La seconde solution est économiquement préférable. On reviendrait, entre pays membres économiquement compatibles, à un système de monnaies nationales, disposant chacune de l’ensemble de leurs prérogatives dans chacun des États. La convertibilité des monnaies nationales s’effectuera en fonction d’une unité de compte européenne.

« Cependant, c’est sans doute la première solution qui s’imposera, car je crains que politiquement et dans la situation financière que l’on a laissé se créer, il ne soit déjà trop tard pour la seconde. Il y a dans les tiroirs de nos administrations des plans prévoyant cette sortie rapide de l’euro. Dans ces conditions et malgré le risque, le pire de tout serait de rester dans le système actuel, qui est comme un garrot de l’Inquisition nous étouffant cran par cran.

« L’abandon de l’euro se ferait en le remplaçant par un franc nouveau, en échangeant un euro existant contre une unité de notre nouvelle monnaie, à un contre un. Notre dette souveraine serait convertie selon le même taux, c’est-à-dire qu’une dévaluation du nouveau franc ne changerait pas sa valeur réelle. En effet, cette dette libellée en euros a été émise pour plus de 90 % en droit français, et en vertu de la lex monetae, qui reconnaît la souveraineté monétaire des pays, elle devra être remboursée en francs et non en euros. Ainsi, contrairement à ce qu’affirment ceux qui veulent répandre la peur du ‘saut dans l’inconnu’, le montant de notre dette extérieure ne serait pas aggravé par le passage à ce nouveau franc. »

Pour Cheminade, « les partisans de l’euro veulent aussi faire croire qu’en cas de dépréciation du nouveau franc, les avoirs des épargnants seraient amputés dans la même proportion. La parité de la conversion ayant été faite à un pour un, le montant des avoirs des épargnants resterait inchangé. Ne seraient touchés que les actifs financiers libellés en monnaie étrangère. De toutes façons, les avoirs bancaires et les actifs financiers des épargnants sont aujourd’hui davantage menacés par la nouvelle loi bancaire [du bail-in], qui prévoit qu’en cas de crise bancaire, les banques défaillantes pourront se refinancer au détriment de leurs actionnaires, puis de leurs créanciers et enfin directement sur les comptes de leurs clients. Certes il est affirmé que les dépôts ne pourront être touchés qu’au-delà de 100 000 euros, mais les réserves dont disposent la zone euro et l’UE sont totalement insuffisantes pour faire face à une crise importante, et les pays susceptibles de venir au secours de leurs banques ont pratiquement épuisé leurs ressources, même s’ils passaient outre à l’interdiction de l’UE.

« La vraie question n’est donc pas le retour au franc en tant que tel, mais la nécessité de mettre en place un nouvel ordre économique international, qui ne soit ni financier ni monétaire ni géopolitique, mais incarne un ordre de développement mutuel, commençant par un réexamen des dettes qui ne sont pas remboursables afin de déterminer la part illégitime qui devra être annulée. Un pays souverain pourra plus facilement exercer son influence pour que soit réunie une conférence européenne et internationale sur la dette, qu’un pays ayant les pieds et poings liés par un ordre incompatible avec sa souveraineté.

« Il faut donc sortir du système de l’euro et de l’UE qui s’est constitué depuis l’Acte unique et le Traité de Maastricht, comme je le dis depuis plus de vingt ans, car c’est la condition pour pouvoir passer à un système de crédit productif public (cf. ma section « Séparation bancaire et crédit public, assainissement et libération ») et retrouver notre souveraineté. C’est la condition de notre libération et de notre place retrouvée dans le monde par rapport à un ordre européen qui s’est reconnu lui-même à plusieurs reprises comme non démocratique.

« Cette sortie ne peut se faire sans projet, de manière purement négative. Aussi, ma première décision sera, en même temps que la France sortira de l’euro et de l’UE, de proposer à nos partenaires européens, et tout particulièrement à l’Allemagne, de fonder en commun un système de crédit public coordonné, par association de nos banques nationales. Non pas en vue de gérer un ordre existant, mais pour financer ensemble de grands projets de développement mutuels à l’échelle de l’Europe, de l’Eurasie et du décollage de l’Afrique, qui doit devenir avec nous mieux que la Chine du XXIe siècle. Cela ne peut se faire dans un entre-soi, avec plus de fédéralisme, sous contrôle des mêmes intérêts, de la même idéologie et des mêmes hommes. C’est pourquoi il faut le faire avec un maximum de pays européens et en coopération avec les pays membres des BRICS, pour tracer une nouvelle Route de la soie intercontinentale et un pont terrestre mondial. On ne le répétera jamais assez : il faut en finir avec l’ère géopolitique, qui vise à prévaloir au détriment de l’autre, pour entrer dans le nouveau paradigme des intérêts communs de l’humanité. Telle est la mission de la France, qui peut redonner un sens juste au mot Europe. (…)

« Je pense comme Pierre Mendès France, qui, dès 1957, mettait en garde contre l’orientation anti-démocratique du Traité de Rome. Et je ferai comme le conseillait le général De Gaulle, à qui Alain Peyrefitte faisait remarquer que le traité de Rome n’avait rien prévu pour que l’un de ses membres le quitte : ‘C’est de la rigolade ! Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ? Non. Quand on est couillonné, on dit : je suis couillonné. Eh bien voilà, je fous le camp !’ Sauf que cette fois, notre rupture n’est plus seulement dans notre intérêt national, elle est aussi dans l’intérêt de ce que nous pourrons faire pour l’avantage d’autrui dans le monde. »

Conclusion

Annuler la dette n’aura de sens qu’en tant que premier pas vers une nouvelle architecture et un nouveau paradigme économique et monétaire d’un monde multilatéral et plus encore, « polyphonique ». A part la « triple sortie » (de l’OTAN, de l’UE et de l’euro) que nous venons de détailler, plusieurs mesures s’imposeront comme une seule séquence temporelle. Parmi les plus importantes :

1) Suppression du statut d’« indépendance » de la Banque de France. Une fois renationalisée, elle suivra les grandes orientations décidées par le gouvernement et par un Conseil de crédit composé des forces vives de la nation, s’appuyant sur les travaux d’un nouveau Commissariat au Plan. Une vraie Banque de France doit être gérée par des représentants du peuple.

2) Séparation stricte des banques. Les banques recueillant des dépôts seront protégées par l’État. Elles pourront faire du crédit à court et long terme à des taux relativement faibles. En échange, elles seront interdites d’opérations de marché. Patrimonialement séparées, les banques d’affaires n’auront pas le soutien de l’État. Elles pourront aller sur les marchés, mais ne pourront en aucun cas recueillir de dépôts.

3) Une grande conférence internationale pour refonder le système monétaire international (« Nouveau Bretton Woods » ou nouvelle « conférence de paix de Westphalie ») sera convoquée et organisée par la France. Elle fera un audit de la dette mondiale et de chaque pays et fera le tri entre les dettes légitimes à honorer et les dettes spéculatives, odieuses et toxiques, que les participants accepteront de passer par pertes et profits au service du plus grand bien-être de tous.

4) Un instrument de référence hors domination et bannissant les taux de change flottants
Aujourd’hui, des économistes et diplomates, comme Paolo Nogueira Batista au Brésil, Li Hui en Chine et tout particulièrement Sergey Glaziev en Russie, ont établi des paramètres d’échanges entre Etats dans une nouvelle architecture internationale de sécurité et de développement mutuels. Au sein de ce système, les échanges pourraient se faire en monnaies nationales, un instrument de référence commun établi pour régler les éventuels déficits et excédents entre pays. La valeur de cette unité de compte correspondrait aux garanties d’un ensemble (ou panier) de produits de base (or, cuivre, acier, argent, blé, sucre…), dont les prix seraient fixés par des contrats à long terme convenus entre participants, et non par la « loi des marchés ».


[1] Le mur d’argent (ou mur de l’argent) est une expression métaphorique employée en France lors de la crise monétaire qui suit la Première Guerre mondiale durant le Cartel des gauches, sous la présidence du Conseil d’Édouard Herriot, en 1925. Elle désigne l’opposition des milieux bancaires, financiers ou industriels (Une oligarchie composée d’à peine « Deux cents familles ») aux mesures d’Herriot et par extension à tout gouvernement de gauche.

[2] Si de nombreuses annulations et moratoires sur la dette jalonnent l’histoire de France, notre pays, par le projet qu’il s’engage à réaliser et le dynamisme de sa population, a toujours su attirer les investisseurs. Sans parler d’une dévaluation de 80 % du franc (et donc de la dette) en 1922, rien qu’entre 1558 et 1788, la France fait défaut à huit reprises. Elle n’est pas isolée dans ce cas, car l’Espagne fait également défaut en 1557, 1575, 1596, 1607, 1627 et 1647 ; l’Angleterre fait de même en 1472, 1594 et 1672. Pour Henri IV, la dette valait bien un mariage. En se mariant avec la « grosse banquière » Marie de Médicis, le bon roi rafle une dot de 2 millions de livres dont 1 million payé au comptant pour annuler la dette contractée par la France auprès de la banque Médicis, banquiers créanciers auprès du roi de France — certes, on voit mal Macron s’offrir à Christine Lagarde. Dans la plupart des cas, il s’agissait de « moratoires », période de suspension des paiements qui ouvraient à une réduction négociée de la dette, chose impensable aujourd’hui pour les anti-abolitionnistes.