Alors que l’actualité égrène son lot quotidien de mauvaises nouvelles, un petit miracle s’est produit à La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans...
Automne 2022, les prix de l’énergie explosent en Europe. Le verrier Duralex voit ses dépenses énergétiques (gaz) doubler en cinq mois, au point de devoir mettre son four à l’arrêt pendant plusieurs mois. Au printemps 2024, l’entreprise est placée en redressement judiciaire, menaçant l’avenir des 226 ouvriers qui font tourner son usine de La Chapelle-Saint-Mesmin.
Désindustrialisation
L’arrêt du commerce international, pendant les années COVID, avait déjà mis à mal cette entreprise dont les exportations généraient 80 % du chiffre d’affaires. Elle avait subi auparavant six dépôts de bilan depuis les années 2000, victime comme tant d’autres du rouleau-compresseur de la libéralisation financière, passant de main en main, chaque investisseur piochant dans ses ressources sans parvenir à redresser la barre.
Un patrimoine industriel français
S’il ne reste aujourd’hui que l’usine historique de La Chapelle-Saint-Mesmin, Duralex a exploité jusqu’à quatre sites, dont un au Brésil, et employait 1500 personnes en 1970.
Car ses ouvriers ne fabriquent pas n’importe quel verre. Vous avez sans doute déjà bu dans un de ces verres quand vous étiez enfant (et joué avec le chiffre inscrit au fond)... Chez les grands-parents, à la cantine ou au restaurant... Grâce au procédé du verre trempé développé par Saint-Gobain dans les années 30, le verre Duralex est exceptionnellement résistant aux chocs [1] : si vous laissez tomber un verre, il y a de fortes chances pour qu’il ne se casse pas, et si c’est le cas, les débris sont peu coupants (comme le verre qui équipe la plupart des parebrises de voiture). Voilà pourquoi cette vaisselle est particulièrement adaptée aux enfants, aux personnes âgées ou encore aux patients des hôpitaux.
Réputée pour la qualité et la durabilité de sa vaisselle, la marque jouit d’une grande popularité dans les pays en voie de développement. Un documentaire diffusé en 2015 nous emmène par exemple en Afghanistan, où les verres Duralex sont privilégiés pour boire le thé... En Asie centrale, ce sont les fameux bols à oreilles, très appréciés pour boire le lait de yack ! François Marciano, l’actuel directeur, l’affirme : la France est championne du monde des « verres creux ».
Mobilisation
Il aurait été vraiment lamentable de voir cette histoire se terminer en 2024, sous le coup de la politique économique et diplomatique désastreuse de nos dirigeants ! Stimulé par la détermination des salariés à sauver leur usine, son directeur, François Marciano, explore toutes les options. Le temps est compté, il a à peine un mois pour proposer un projet industriel viable au Tribunal de commerce d’Orléans.
C’est alors qu’apparaît l’idée de créer une Scop (société coopérative et participative) : les salariés achètent des parts de leur entreprise, chacun ayant le même poids dans la prise de décision (une personne = un vote). 60 % des employés décident de participer, achetant une ou plusieurs parts de 500 euros.
Commence un véritable parcours du combattant, tant du point de vue administratif que financier : il s’agit de trouver 10 millions d’euros ! Marciano est formel : sans l’aide de la région Centre-Val de Loire, qui s’est portée caution pour que la coopérative puisse emprunter auprès des banques, et sans celle de la métropole d’Orléans, qui a racheté le terrain pour fournir des liquidités, le projet n’aurait pas pu aboutir. Deux collectivités de bords politiques opposés, unies au service de leur territoire !
L’État, en revanche, se distingue par son absence : aucune aide directe, rien qu’un prêt très modeste, à un taux supérieur à celui des banques. Pourtant, face à la Scop, et bien que prévoyant des licenciements massifs, deux autres repreneurs potentiels (un fonds d’investissement et un groupe industriel) peuvent compter sur des aides qui se chiffrent en millions. La Scop, quant à elle, mise sur l’embauche, notamment de commerciaux, pour relancer les ventes. Le 26 juillet 2024, le tribunal tranche en sa faveur : une première pour une entreprise de cette taille.
Des défis persistants
Tout n’est pas réglé pour autant. Duralex hérite de lourdes dettes, d’équipements vieillissants et reste très dépendante du prix de l’énergie, le gaz étant indispensable à la qualité du verre. Elle doit également assumer une dette de 1,2 million d’euros, liée à des droits carbone non acquittés par les anciens propriétaires, malgré un système de filtration performant qui capture le carbone des fumées qu’elle émet. À cela s’ajoutent les problèmes de contrefaçon.
L’objectif est ambitieux : faire passer le chiffre d’affaires de 27 millions d’euros en 2024 à 40 millions en 2027 afin d’atteindre l’autofinancement.
Une participation populaire inédite
En 2025, Duralex lance une levée de fonds de 5 millions d’euros. Le résultat dépasse les attentes, comme le reconnaît François Marciano :
Au total 22 000 personnes décident d’investir, achetant en moyenne pour 910 euros de parts sociales. Une somme bloquée pendant sept ans, avec un taux élevé de 8 % qui reflète le risque de perdre la mise si l’entreprise fait faillite.
Toutefois, pour sécuriser son avenir, Duralex doit encore augmenter ses ventes, notamment à l’international. Mais le grand succès de cette levée de fonds participative lui a permis de compenser son petit capital (179 000 euros), talon d’Achille des coopératives car constitué par l’apport des salariés dont les moyens sont limités. Selon Fatima Bellaredj, déléguée générale de la Confédération générale des Scop, « pour une coopérative industrielle, c’est une première » (source : Alternatives économiques de décembre 2025).
Une histoire inspirante
Si le cas Duralex bénéficie d’un fort attachement populaire et d’une couverture médiatique favorable, il pourrait en inspirer d’autres. En témoigne l’intérêt porté au témoignage de François Marciano par les parlementaires des différents bords politiques, lors de son audition au Sénat le 23 octobre 2024.
Cette aventure fait écho à celle de la première coopérative créée en France (une verrerie aussi), la Verrerie ouvrière d’Albi, fondée en 1896 par des ouvriers licenciés de la verrerie de Carmaux, avec le soutien de Jean Jaurès. Bien que réticent dans un premier temps, le père du socialisme avait fini par considérer la coopération comme l’un des trois piliers de la transformation sociale :
Quelques décennies plus tard, à la fin des années 60, c’est Charles de Gaulle qui défendra le principe de participation des salariés à leur entreprise. A nouveau, des sensibilités politiques différentes, un même bien commun.
Souhaitons donc aux Duralex tout le succès qu’ils méritent, et espérons que cela insuffle courage et espoir à tous ceux dont l’emploi est menacé par la faillite de leur entreprise - comme les 35 artisans de la Manufacture des émaux de Longwy, qui ont lancé une campagne de financement participatif début 2026 pour réunir un million d’euros d’ici au 19 février.
De notre côté, battons-nous pour créer le contexte économique où ce type d’industries pourra à nouveau fleurir, soutenu par un réel État stratège et visionnaire, un système de crédit public à faible taux d’intérêt et des infrastructures à la hauteur (nucléaire, transport fluvial, fret ferroviaire, etc.).

