Plus personne ne conteste le fait que le face-à-face sur l’euro opposant Emmanuel Macron et Marine Le Pen du 4 mai 2017 fut décisif pour entraîner la candidate du Front National dans sa chute.
Pourtant, une analyse rigoureuse des propos de l’une et de l’autre démontre à quel point, entre incompétence et mauvaise foi, tout fut mis en œuvre pour brouiller les esprits sur un sujet aussi vital, celui de notre monnaie.
Certes, du point de vue purement pratique, disposer d’une même monnaie dans une zone géographique donnée ou même dans plusieurs pays, cela a forcément l’air plus simple. C’est oublier un peu vite que le rôle de la monnaie dépasse largement celui d’un simple moyen de paiement.
Georges Boris, en 1938 le tuteur de Pierre Mendès France et par la suite le conseiller de De Gaulle à Londres, aimait affirmer :
Si un pays ne dirige pas sa monnaie, il finit par être dirigé par elle.
Car à l’émission monétaire est associée l’émission du crédit.
Si plusieurs Etats, via des Banques nationales, se coordonnent entre eux pour orienter ce crédit vers un projet, il peut constituer utilement « un pari sur l’avenir » en offrant des moyens à l’innovation, au travail et à la création humaine.
Cependant, si les Etats sont empêchés de jouer ce rôle ou y renoncent de leur plein gré, la monnaie et le crédit tombent aux mains d’intérêts particuliers qui ne s’en servent qu’à leur guise. Rapidement, la monnaie et le crédit deviennent alors un outil spéculatif, c’est-à-dire un pari sur l’avenir… de l’évolution d’indices et de valeurs boursières fluctuant en fonction des caprices du temps. C’est alors que le système part à la dérive en devenant un système « casino » ou de « faux-monnayeurs », car engagé à se reproduire sur le papier en érodant la substance réelle des valeurs nominales qu’il secrète.
La monnaie « unique » au sein de la zone euro, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un cas d’école de la supercherie que nous venons de décrire, c’est-à-dire celle d’une monnaie des banquiers, par les banquiers et pour les banquiers. C’est ce qui apparaît clairement lorsqu’on en examine les deux « vices de conception » :
Pour simplifier, identifions quatre cas d’organisation monétaire :
Un des arguments de promotion de l’euro était la nécessité de faire face au dollar, en faisant de l’euro une grande monnaie de réserve internationale. Or, si en 1995 (l’euro n’existait pas encore), le dollar ne constituait que 59% des réserves des banques centrales, le dollar est passé de ce niveau à 70% des réserves des banques centrales mondiales dès 2003. Autrement dit, l’introduction de l’euro ne s’est pas faite contre le dollar, elle s’est faite contre les « petites monnaies » (la livre, le yen, le franc suisse). Ce sont ces monnaies qui ont le plus souffert de l’introduction de l’euro.
C’est un retour à cette forme de « monnaie commune » (unité de compte), possible dans le cadre d’une coopération entre Etats et sans soumission à un ordre supranational, que préconise Jacques Cheminade. Rien de plus, rien de moins.
A la différence de la monnaie unique, qui remplace les monnaies nationales, une « monnaie commune » de ce type s’y superpose sans les faire disparaître. Ce projet fut présenté dès 1991 par Édouard Balladur, appuyé par John Major et défendu en 1992 par Philippe Seguin lors de son fameux discours contre Maastricht à l’Assemblée nationale.
Dans le cas de la France, cela signifierait que tous les échanges internes seraient réalisés en francs, mais que les échanges entre pays de la zone monétaire et avec les pays hors de cette zone, se feront en euro. Cette monnaie commune serait même l’intermédiaire obligé de tous les échanges. Pour commercer avec l’étranger, il faut donc d’abord convertir ses francs en monnaie commune puis en la devise en cours dans le pays en question.
Compliqué ? « Dans le système de monnaie commune, les transactions domestiques sont en monnaie nationale et les transactions internationales sont en euros (y compris donc pour les petites entreprises qui exportent). Cela ne pose aucune difficulté technique, comme en 1999-2002. Les ordinateurs savent travailler ! Les entreprises et les banques manient en permanence une multitude de devises. Les ménages n’utilisent l’euro que lorsqu’ils voyagent comme ils le font déjà hors zone euro », explique Jean-Michel Naulot, ancien de l’Autorité des marchés financiers et membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, favorable à une sortie de la France de la monnaie unique.
Comme le précise le Professeur Bruno Moschetto de HEC : « Avec un système bi-monétaire, coexisteraient deux monnaies, l’une - internationale - réservée aux transactions externes. Il s’agirait de la monnaie commune à tous les pays membres de la zone. Cela devrait être l’euro. L’autre nationale , pour chacun des pays membres, réservée aux seules transactions internes. Il y aurait autant de monnaies nationales que de pays membres de la zone. Pour la France, cette unité monétaire serait le franc à une parité à déterminer. Il appartiendrait à la banque centrale du système de gérer la parité de la monnaie internationale et les réserves de change de l’ensemble des pays de la zone. A priori, ce serait l’actuelle Banque centrale européenne (BCE). Ainsi, les pays membres de la zone ne récupéreraient pas leur souveraineté en matière de politique de change laquelle serait toujours du ressort de la même banque centrale européenne. Naturellement, un tel bi-monétarisme implique pour chacun des pays d’organiser les rapports des monnaies nationales réservées aux transactions internes avec la monnaie internationale, par définition commune. » Décrit comme un « entre-deux entre un retour pur et simple au franc et la monnaie unique », ce système hybride, qui tente de cumuler les avantages des deux, reléguera le nouveau franc au statut déplorable d’une simple « monnaie locale », certes ajustables à intervalles réguliers (par exemple tous les six mois). Reste à savoir qui en gardera la haute main.
A part le coté usine à gaz (double monnaie donc double change), le Professeur d’économie Eric Dor nous avertit que, si cet « euro monnaie commune » et sa valeur par rapport aux monnaies nationales restent gérés et fixés par une BCE « indépendante » des Etats et au service des banques privées, la marge de « souveraineté » monétaire retrouvée restera totalement dérisoire. Ce ne serait que perpétuer le système actuel avec une façade liftée. Une nouvelle co-gestion des questions monétaires entre Etats souverains reste sans doute à inventer. Comme quoi la solution des questions monétaires et financières n’est jamais une affaire technique mais toujours une question d’économie politique bien comprise.
Ainsi, le « clash » sur l’euro entre Marine Le Pen (son sujet supposé de prédilection) et Emmanuel Macron (l’ex-ministre de l’Economie) a mis à jour l’énorme flou qui entoure la question. Excellente nouvelle si cela oblige tout ceux qui veulent « transformer » l’euro actuel en « monnaie commune » de rapidement préciser de quoi ils parlent exactement : revenir à l’ECU « monnaie commune », adopter un « euro monnaie commune », ou inventer une nouvelle forme de « monnaie commune » capable de réellement nous sortir du monétarisme actuel.
Peut-être le vrai sujet est-il ailleurs. Peut-être le vrai sujet, c’est de décider comment on va mettre fin à cette expérience ratée et malheureuse qui fut la création de la zone euro. Comment en terminer ?