Les analyses de Jacques Cheminade
Un pays qui détruit sa recherche détruit son avenir. C’est aujourd’hui le cas de la France. Elle est, de tous les pays développés, celui qui a le moins augmenté son effort de recherche ces dernières années. Le plus grave est la chute des vocations scientifiques, la fuite des cerveaux et la désespérance des plus jeunes. Cependant, cette crise de la recherche n’est qu’un symptôme d’une crise bien plus générale, celle de toute la société dans laquelle nous vivons, manifestée par l’orientation de son économie. Le cas de l’Argentine, qui a détruit en même temps son économie, son niveau de vie et sa recherche, n’est que le symptôme extrême de ce vers quoi nous allons fatalement si, pour payer un endettement ayant nourri des spéculations ou de la consommation à court terme, nous continuons à privatiser, à abandonner le service public, à délocaliser les entreprises et à sacrifier la recherche et l’enseignement supérieur, c’est-à-dire tout le long terme.
Nous devons donc dire d’emblée que la seule arme pour réellement sauver notre recherche est de revenir à l’esprit du colloque de Caen (1956), cette mobilisation humaine, intellectuelle et politique lancée par Pierre Mendès-France à laquelle le général de Gaulle donna les moyens. Cela signifie, en redonnant à la recherche et à l’enseignement supérieur un rôle moteur, changer de fond en comble la priorité de notre économie. Nous ne pouvons pas le faire seuls, mais nous avons l’ardente obligation de jouer à nouveau un rôle inspirateur en France, en Europe et dans le monde, sans quoi nous n’aurons plus le droit de nous plaindre de notre « déclin ».
Depuis les années 70, parallèlement à la désindustrialisation de la France et à l’adoption d’une priorité financière étayée par une économie de services, notre recherche a subi une désintégration plus ou moins contrôlée.
La situation actuelle n’est que le résultat de cet abandon : la loi du marché, à l’opposé de l’esprit même de la recherche, impose des résultats à court terme et pénalise « logiquement » l’horizon long de la découverte. C’est ainsi que s’explique l’écart entre le discours officiel - porter notre effort national de recherche à 3% du PIB - et la réalité du démantèlement.
La mobilisation sans précédent de la communauté scientifique - la pétition du collectif « Sauvons la recherche » a été soutenue par 55 000 signataires, la moitié des chercheurs travaillant en France - offre une occasion d’ouvrir un débat de fond sur le changement de politique économique.
Les chercheurs, au départ, avaient exigé un collectif budgétaire permettant le rétablissement des 550 postes supprimés dans la recherche publique en 2004, la création de postes d’enseignant-chercheur et le reversement des crédits gelés en 2002 et 2003. A plus long terme, les signataires ont demandé que la loi d’orientation que le président Chirac a annoncée ne soit pas préparée « dans le secret du cabinet ministériel », mais au terme d’une consultation nationale impliquant les scientifiques.
Aujourd’hui, la ministre déléguée de la Recherche, Claudie Haigneré, a annoncé la création de 120 postes statutaires supplémentaires - lorsque le collectif en réclame 550 - sans qu’un seul soit créé à l’université, le versement de 294 millions de crédits gelés en 2003 et 2004 (294 millions d’euros, mais la nouveauté ne concerne que le reliquat qui était prévu pour 2005 et vient d’être affecté pour 2004, soit seulement 80 millions d’euros) et l’installation d’un comité national sur l’avenir de la recherche - mais entièrement piloté par le gouvernement, sans associer réellement les chercheurs comme l’avait au contraire fait le colloque de Caen.
Dans ces conditions, Alain Trautmann, porte-parole du collectif « Sauvons la recherche », s’est déclaré « extrêmement déçu » ; et a évalué le coût des mesures annoncées à 8 millions d’euros, ce qui est parfaitement dérisoire. La menace de démission des chercheurs reste donc d’une brûlante actualité.
Cette situation de crise permet de reposer dans toute son ampleur la question du rôle de la science et de la recherche en France, en les remettant au cœur du débat républicain, et en montrant que le choix du malthusianisme financier, quelle que soit la bonne ou la mauvaise volonté du ministre, condamne à la paralysie. Sortir de ce malthusianisme est donc la seule voie permettant d’éviter un conflit destructeur pour tous.
Le diagnostic est terrible. Il peut être résumé en quelques points :
Plus grave encore, l’effort public de recherche en France prend en compte une partie de la recherche militaire (environ 0,30% par rapport au 1% de l’effort public total), et se centre sur trois programmes nationaux prioritaires, le spatial, l’aéronautique et le nucléaire. Ce qui serait tout à fait légitime et même souhaitable si tous les autres secteurs n’étaient pas mis à la portion congrue : ils ne représentent que 0,50% des dépenses de l’Etat, avec seulement 0,10% pour la biologie et la médecine.
L’on assiste en même temps à une hémorragie dans les disciplines scientifiques à l’université. En deux ans, la chute chez ces filières est spectaculaire : - 21% en sciences de la vie et de la terre, - 32% en physique chimie, - 36% en mathématiques.
Pour renverser le courant, des choix fondamentaux doivent être faits, tous relevant d’une autre logique économique : celle du développement des pouvoirs créateurs de l’homme, du retour de l’Etat, de l’économie physique et d’un horizon à long terme.
De toutes façons, la crise du système financier et monétaire international nous jette le défi d’une autre politique. C’est, à l’échelle de l’Europe et de l’Eurasie, une mobilisation en vue de grands travaux, reposant sur des crédits à long terme et faible taux d’intérêt, impliquant une mise en liquidation judiciaire du système financier actuel, à l’échelle internationale et eurasiatique. Il s’agit d’un nouveau Bretton Woods, aussi logiquement associé à une politique de recherche à long terme que le système spéculatif actuel est associé à une politique de pillage financier à court terme.
Il faut cependant en retenir la souplesse et la liberté de recherche et le niveau des salaires : un post-doctorant au CNRS (poussant ses travaux dix à onze ans après le baccalauréat) ne devrait pas gagner 1850 euros net, mais au moins le double. L’organisation des laboratoires ne devrait pas être « à l’ancienneté », sous la coupe de « personnalités », mais rajeunie par un recrutement massif de jeunes, de nature à bousculer un environnement malthusien.
La France ne peut pas faire l’économie d’une mise à plat des erreurs et de échecs des trente dernières années. Il faut rétablir la priorité de l’économie physique au service de l’homme, organiser le retour d’une instance délibérative sur les grands projets (planification indicative), tant au niveau national qu’européen et eurasiatique, et redonner espérance de maîtriser l’avenir. Recherche fondamentale, recherche appliquée (objectif défini a priori) et recherche-développement (améliorer un procédé) doivent constituer dans ce contexte un tout intégré et en mutation permanente. Ni logique « administrée », bureaucratique, ni logique financière, prédatrice, mais une exploration « à la frontière », découvrant les ressources de notre avenir : une société fondée sur le projet et la mission, à la frontière du savoir et de sa communication à tous.