Par Jérôme Ravenet, Agr. et Dr en philosophie et sinologie.
La condamnation de la politique chinoise est un lieu commun des classes dirigeantes et médiatiques occidentales. Une foule de savants occidentaux affirment que la République Populaire de Chine (RPC) devient plus “agressive” et “revancharde” [1]. Au risque de condamner leurs jugements excessifs à l’insignifiance, certains l’associent même à la “barbarie” (A. Cheng) ; l’accusation de “dictature” est constante et celle de “totalitarisme” est courante (J.P. Béjà). Il est vrai qu’à l’heure du “grand renouveau de la nation chinoise”, la stratégie n’est plus au “profil bas” (Deng Xiaoping). Mais que signifie “l’ère nouvelle” que proclame son président Xi Jinping ? Quel est le sens de sa doctrine politique dans l’histoire universelle ?
Le terme péjoratif de “dictature” est pertinent pour aller au cœur du malentendu politique car le préambule et l’article 1 de la Constitution chinoise revendiquent le syntagme d’une “dictature démocratique populaire”, c’est-à-dire un pouvoir qui s’exerce sans contre-pouvoirs, dans l’intérêt du peuple. En contexte marxiste, il s’agit de combattre la mauvaise dictature : la “dictature bourgeoise”. C’est que les Chinois, héritiers de la critique rousseauiste du régime représentatif anglais [2] et conscients de son identification tardive à la démocratie au XIXe siècle, ont pris sur la forme du “bon” gouvernement démocratique une option radicalement différente de la nôtre. Le problème fondamental se pose ainsi : côté chinois, la démocratie se juge au service des “intérêts fondamentaux de la grande majorité du peuple” ; côté occidental, elle repose sur la forme représentative du gouvernement et son système électoral d’héritage aristocratique (et non démocratique), comme l’a rappelé Bernard Manin (1995).
Face à de telles divergences de concepts et de pratiques, les conditions minimales d’un dialogue interculturel entre la Chine et l’Occident sont encore à établir. Peut-être trouvera-t-on une méthode chez Spinoza : “ ne pas juger, railler ni haïr, mais comprendre” [3]. Pour aller au-delà des idées reçues, on peut commencer par prendre connaissance de la Pensée Xi qui a valeur constitutionnelle en Chine. Elle est traduite et publiée progressivement depuis 2014 dans La Gouvernance de la Chine (G.C., 5 vol. parus). Elle couvre tous les aspects de la vie des Chinois et de la Chine. Mais dans le présent article, je me bornerai à discuter l’objection qu’elle adresse à l’impérialisme des sociétés démocratiques occidentales, au crépuscule de la modernité et à l’aube annoncée d’une “ère nouvelle” (???, xin shidai).
Xi Jinping affirme que le renouveau civilisationnel chinois n’implique aucun impérialisme. Si la prospérité chinoise requiert une doctrine militaire, c’est une doctrine défensive : l’histoire contemporaine de la Chine est marquée par les cicatrices des dévastations occidentales du “siècle d’humiliation” (1842-1949) et des préjudices du fascisme japonais (entre l’incident de Mukden en 1931 et la fin de la Seconde Guerre mondiale). Sortie tardivement du blocus occidental et substituée en 1971 au gouvernement de Taïwan pour le siège chinois du Conseil de sécurité de l’ONU (résolution n°2758), la RPC a ensuite été maintenue sous le poids de toute la pression occidentale par cinq “dossiers empoisonnés” (Tibet, Hong Kong, Xinjiang, Taïwan, Falungong). Elle sait n’avoir rien à attendre de notre bienveillance et affirme sa prétention légitime à la “souveraineté nationale” (????, guojia zhuquan) : il n’y a pas de république sans un peuple “maître de son destin” (Souveraineté à la Chinoise, 2025).+
Cette idée de la souveraineté n’est toutefois pas le monopole du socialisme : elle était essentielle à la “troisième voie” du Général de Gaulle qui avait pris l’initiative d’y faire écho et de reconnaître la RPC le 31 janvier 1964, pour donner plus de “liberté” aux rapports des puissances souveraines. Le souverainisme est un rempart contre l’impérialisme, les privilèges des suzerains et les règles de gouvernance unilatérales ou asymétriques. Loin d’inciter à la haine, comme le font certains nationalismes, il implique reconnaissance mutuelle et réciprocité, et exclut tout expansionnisme. La RPC propose de le garantir en s’appuyant sur le droit international fixé par les institutions idoines plutôt que sur la bienveillance supposée d’une puissance hégémonique.
L’impérialisme n’est pas seulement le schéma idéologique des classes possédantes et dirigeantes : il implique des dérogations à la règle commune, et des intérêts particuliers dressés contre l’intérêt général des peuples. L’hyperclasse mondiale qui l’exerce s’est mise au-dessus des nations. Associée par simplification aux Empires britannique et américain, elle est nomade et ses comptes sont domiciliés dans les paradis fiscaux. Sa réalité est celle d’un système techno-militaro-financier hostile à l’intérêt des peuples, comme l’ont montré, entre mille exemples, la longue histoire du mouvement des Enclosures ou les suites du “Non” populaire à l’UE en 2005. Ses armes sont l’économie de la dette libellée dans la monnaie de l’hegemon (le dollar désindexé de l’or depuis le 15 août 1975), la production de normes juridiques pour le contrôle de la propriété et des opinions légitimes ; en dernier recours, la coercition militaire.
Cet impérialisme, débridé par l’effondrement de l’URSS en 1991, s’est justifié par l’universalisme (doctrine Wolfowitz, 1994) et l’humanitarisme (Discours de Chicago, 1999). Il a couru au chaos financier (crise 2008), à l’appauvrissement économique des nations occidentales et à l’hybris de la “guerre juste” et à sa Némésis : les pays non-alignés (Bandung, 1955 ; G77, 1964) ont trouvé dans la Crise des Subprimes l’opportunité de faire entendre leur demande de justice, de coexistence pacifique, de non-ingérence. L’association des BRICS depuis 2009 a trouvé en Xi Jinping au pouvoir (depuis 2012) un artisan majeur de sa cause, et la Russie, l’Inde, l’Iran y contribuent aussi, par une constellation d’organisations internationales nouvelles qui la font rayonner : OCS (2011), NRS (2014), BAII (2015), NBD (2023), OIMed (2025), WAICO (2026)...
Le Sud global n’est pas ennemi de l’Occident, mais il critique “l’Ordre Basé sur des Règles” qui n’en est que la cynique caricature. Les principes chinois de la nouvelle gouvernance mondiale rendent hommage à l’universalisme des Lumières (paix des nations, égalité entre elles, justice…), et c’est bien au nom de la liberté que le syntagme chinois d’une “Communauté de Destin pour l’humanité” critique l’hégémonisme. La “Triple initiative globale de paix, développement, et civilisation” affiche même une ambition “démocratique” (Xi Jinping, 15 mai 2024) qui, faut-il le rappeler, n’est pas traditionnellement chinoise. Xi Jinping salue encore la “sagesse de Westphalie” pour exhorter l’Occident oublieux à renouer avec son propre héritage. Un exemple : les statuts du FMI se proposent de refléter la position économique respective de ses membres, mais son conseil d’administration, qui accorde en 2025 que 26% des parts de vote à l’UE, n’en concède que 6% à la Chine, alors qu’ils représentent tous les deux à parts égales 17% du PIB mondial. Comme le commente en substance Kishore Mahbubani, ex-président du Conseil de Sécurité de l’ONU, les vices systémiques du double standard sont le symptôme d’un goût pour la domination qui a disqualifié le paradigme moribond de la modernité.
La renaissance de l’Empire chinois ne menace pas l’ordre mondial d’un changement d’hégémon (semblable à celui qui a vu l’Empire américain remplacer celui des Britanniques au cours du XXe siècle) ; elle menace l’hégémon et l’hégémonisme lui-même. La “nouvelle ère” annoncée est un retour au climat civilisationnel et civilisateur. La RPC aspire à la prospérité mais elle ne veut pas plus dominer le monde que les dynasties du passé, en dépit de la démographie et de l’avance scientifique et technologique qui, depuis les Song (IX-XIIe siècles), auraient pu lui en donner les moyens matériels. Formulée dans un vocabulaire néoconfucéen, sa méthode est faite d’initiatives diplomatiques (dont le rétablissement des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite en 2024), des mégaprojets des Nouvelles Routes de la Soie (NRS), et souligne l’absence de tout champ d’opération militaire en dehors de ses frontières. Mais qui sait ? Cette puissance revendiquée par la RPC peut cacher une stratégie de pouvoir. Il est sans doute légitime d’être suspicieux ? ; le diable se cache peut-être dans un détail. La suspicion, toutefois, n’est qu’un balbutiement de pensée : la raison exige d’aller plus loin.
Le champ sémantique de la “puissance” (?????etc.) que mobilise le discours politique chinois n’exalte pas la force en général, mais une force d’exister, synonyme de vitalité ou de potentialité qui s’exprime par sa créativité artistique, technoscientifique, politique, et spirituelle. Elle est distinguée du “pouvoir” (?, etc.) ou libido dominandi, qui n’est qu’une force d’empêcher et de contraindre et ne voit le monde sous l’angle des rivalités, que comme un “jeu à somme nulle” (????) - souligne Xi Jinping. Le paradigme de la puissance naît d’une vulnérabilité assumée ; il fait du savoir tragique de sa faiblesse un motif de coopération pour augmenter ses chances de survivre et prospérer. Les discours du président chinois développent toute une rhétorique du profit mutuel, des accords gagnant-gagnant (??), des rapports de coopération et de solidarité. Citant, parmi d’autres, le poète Wei Shou, Xi Jinping écrit : “Seul, chacun est facile à briser ; ensemble, on est difficile à contraindre”(G.C., t.2, p.562). La Pensée Xi est explicitement aux antipodes de la ruse machiavélienne ou de la pensée hobbesienne qui définissait l’homme comme “un loup” pour ses semblables ; elle est à contre-courant de tout un Occident qui, dans l’oubli des Évangiles, de Montaigne et en dépit de Simone Weil, a mis ses dernières forces dans la production d’une “science” de la prédation pour justifier les usages impérialistes qu’elle allait faire du pouvoir : la géopolitique.
Après cinq cents ans de domination occidentale, l’unipolarisme s’agite en vain pour couvrir les plaintes qui s’élèvent contre ses guerres sans fin ; l’affaire Epstein lui a ôté son reste de légitimité morale. L’avènement du multipolarisme est donc tout le contraire d’une menace ou d’une mauvaise nouvelle pour les 160 pays qui participent aux NRS, dont les 53 des 55 pays de l’Union africaine. Le centre de gravité du monde postmoderne est déjà dans l’Indopacifique. Les tendances sont massives : en 1980, le PIB de l’UE était 10 fois supérieur à celui de la Chine ; il lui est égal aujourd’hui et n’en fera plus que la moitié en 2050. Mais ce qui témoigne de la régression occidentale mieux que les chiffres de la démographie ou de l’économie, c’est l’entêtement du paradigme rivalitaire, affiché officiellement par l’Union européenne (2019) qui stigmatise la RPC comme un “rival systémique” et par le rapport Stratégique américain de Sécurité nationale (2025) comme un “compétiteur” à “refouler (roll back)”. Sans se révolter, surenchérir, ni se soumettre, la RPC répond de façon prévisible par la politique du donnant-donnant (que la théorie des jeux juge la plus efficace) et reconduit ses partenariats mutuellement profitables. Elle a pour elle le temps long et la confiance des peuples enracinés.
On peut trouver en Chine quelques schmittiens qui fondent la souveraineté sur le pouvoir de désigner l’ami et l’ennemi (Jiang Shigong et alii), mais ce qui caractérise la Pensée Xi des relations humaines et politiques, c’est au contraire une doctrine de la puissance comme force de coexistence : en dépit d’une “intensification objective de la lutte des classes au niveau international” que soulignait le Document Numéro Neuf (2013), le gouvernement de Pékin choisit de ne désigner aucun ennemi. Comme l’explique Zhang Weiwei, Pr. de l’Université Fudan de Shanghaï, l’actuelle doctrine Xi ne distingue des “amis effectifs” que des “amis potentiels”. Il y a les partenaires actifs et ceux qui sont au seuil, n’ont pas encore choisi de coopérer, n’ont pas encore compris l’intérêt d’additionner les puissances particulières dans la puissance collective. L’exemple de la réception du président Trump à Pékin au printemps 2026 donne une idée concrète du style de la méthode chinoise.
Conformément à la pensée militaire classique chinoise, les plus hautes victoires sont celles qu’on remporte “sans combattre” (Sunzi, Art de la Guerre), parce qu’au lieu de s’épuiser à vaincre un ennemi, on en recombine la force pour l’additionner à la nôtre. Le succès réputé le plus haut ne se mesure pas à la satisfaction narcissique, mais au bénéfice pratique ; la grandeur d’une civilisation n’exclut pas les vertus militaires (?) mais elle les subordonne à la vertu civile (?). Les rapports de forces ne valent pas l’intelligence des rapports de coopération. L’intelligence n’est donc pas d’abolir les contradictions qui font l’histoire, d’anéantir le terme le plus faible ou de le soumettre au plus fort, mais de les faire jouer en synergie, de transformer la rivalité coûteuse et hasardeuse en une complémentarité assurée à long terme par des partenariats d’intérêts. La sagesse n’est donc pas de montrer sa force et de gagner la guerre, mais de la retenir et de gagner la paix. La force de cette intelligence, qui est l’intelligence des forces qu’elle relie, additionne et intègre, au lieu d’opposer et de monter aux extrêmes pour diviser et détruire [4].
L’objectif de cet article n’est pas de faire taire les doutes qui s’élèvent en Occident sur les soi-disant menaces du “grand renouveau de la nation chinoise” et sur les illusions du monde multipolaire dont il ouvrirait “l’ère nouvelle”, mais d’inviter à rationaliser le débat. D’une part, les procès d’intention et les sourcils froncés ne sont pas, loin s’en faut, une garantie suffisante de prudence avisée et de sagesse politique. D’autre part, mon propos souligne les limites idéologiques des discours géopolitiques occidentaux sur la Chine, bien qu’on puisse partager avec eux l’exigence du doute : il est très raisonnable d’admettre que rien ne nous garantit a priori contre une Chine qui serait poussée par l’ivresse de sa puissance à abuser de son pouvoir. Mais poussons le doute jusqu’aux motivations de nos doutes : l’alarmisme anti-chinois, si répandu qu’il soit et si raisonnable qu’il puisse paraître, sert-il bien le bons sens et la liberté collective ou sert-il d’alibi à l’impérialisme de l’hyperclasse mondiale en “révolte contre les peuples” (C. Lasch, 1996) et qui cherche encore à faire passer ses intérêts de classe pour l’intérêt général ? Cet alarmisme n’invoque-t-il une menace pour mieux confisquer ou brouiller le débat, et n’est-il pas au fond la ruse du voleur qui crie à l’assassin ? Il vit ses derniers jours. Il est entré dans un long crépuscule que le Général de Gaulle avait fait sonner, et que l’aube d’un nouveau paradigme vient à présent entériner. Le Sud global répond à l’appel historique d’un “pacte vingt fois séculaire” avec “la liberté du monde”.


