Du bonheur d’enseigner dans l’Education Nationale

lundi 2 novembre 2026, par Tribune Libre

Un viatique pour temps de crises.

Témoignage anonyme, octobre 2026

J’ai enseigné en lycée depuis plus de trente ans, dans un IEP pendant vingt ans et suis élu d’un syndicat.

J’observe les grèves lycéennes et étudiantes qui ont commencé à Mayotte en août 2026, se sont étendues au Val-de-Marne le 18 septembre, à l’ensemble du territoire métropolitain depuis la semaine du 30 septembre 2026 et même au-delà en Europe ou en Amérique du sud  : une jeunesse prend conscience de l’avenir qu’on lui vole et accuse tous les partis de la représentation nationale.

Mes élèves dénoncent d’abord les conditions matérielles dans lesquelles on les parque du lundi matin 8h au vendredi soir 18h, non pas pour “étudier” mais pour être pointés présents, “surveillés et punis”, les trous d’emploi du temps garantissant leur présence prolongée au sein de l’établissement.

Un velux qui fuite au 2e étage n’est pas réparé et les pluies d’octobre ont condamné le couloir et les classes inondées.

Dans les salles que j’occupe, un ordinateur sur deux est vétuste ou en panne intermittente : faute de pouvoir compter sur les enceintes sonores, j’ai renoncé à utiliser les vidéos pour illustrer mon cours. Le vidéo-projecteur n’est pas plus fiable  : l’aide du diaporama n’est pas garantie. Il arrive régulièrement que l’écran ne s’allume pas et que je doive valider l’appel depuis chez moi après le cours. J’envoie parfois chercher l’aide d’un agent des services techniques… pour amuser l’élève volontaire, car aucun agent n’est jamais intervenu le jour même.

L’Etat français et l’UE investissent dans la guerre à laquelle ils semblent destiner la jeunesse ; ReArm Europ n’a pas d’équivalent pour l’Éducation. Les températures sont basses dans les salles de cours en hiver. Et les mois d’été sont impitoyables : il fait (très) chaud de mai à octobre, et les élèves se plaignent des portes qu’il faut fermer pour ne pas gêner le cours d’à côté. L’installation de climatiseurs n’est pas à l’ordre du jour. L’infirmerie est (très) souvent fermée en dépit d’une demande croissante des élèves. Mais les élèves contestent aussi les défaillances de l’institution sur ses missions essentielles. Car faute de moyens alloués, les professeurs absents sont de moins en moins remplacés. Le métier ayant perdu de son attractivité, on peine à trouver des candidats. On m’a donc demandé de donner quelques heures supplémentaires pour reprendre une partie des classes d’un collègue absent depuis 7 semaines - élèves et parents s’inquiétant pour l’épreuve écrite obligatoire de fin d’année.

ParcourSup nourrit beaucoup d’incompréhension et de rancœurs : l’instrument est accusé d’opacité et d’hypocrisie. J’entends partout les collègues commenter et s’indigner des aberrations constatées. L’un de mes enfants n’aurait pas été accepté dans la formation de son choix si un proviseur ne nous avait pas conseillé de le désinscrire au bac d’une option linguistique “rare” que ParcouSup censurait pour ce type de vœu. Jusqu’où faut-il donc être du sérail pour avoir les bonnes informations ? Quelques années plus tôt, un autre avait été accepté dans une formation très sélective parce qu’un ami bien placé avait passé un coup de téléphone en dehors de toute procédure. A côté de la République pour tous, il y a celle des copains. L’accès aux écoles dont les diplômes bonifient les CV semble redevenir un droit héréditaire ou un privilège de classe. Même si ParcourSup est supprimé, comme annoncé ce 26 octobre, l’enseignement supérieur n’offrira pas les débouchés attendus : la masse des bacheliers excédait le quota des places disponibles bien avant les 95% de réussite atteints en 2020, car notre économie n’accroît plus l’offre d’emploi. Et on voit mal comment la suppression de ParcourSup pourrait stopper l’effondrement intellectuel mesuré au fil des classements PISA et rendre leur avenir à ceux qu’on condamne à l’angoisse de devenir, selon le mot d’H. Arendt, des “travailleurs sans travail”.

Dans les sociétés occidentales en déclin, la “révolte des élites” dirigeantes prédate les classes moyennes (auxquelles appartiennent la plupart des élèves et leurs enseignants) et désintègre les services publics par des réductions de moyens, dans un climat contagieux de haines personnelles et des positions clivantes qu’hâtisent les rivalités intersyndicales.

Aussi l’association HelpEN estime-t-elle que 400 enseignants environ se suicident chaque année, le harcèlement constituant une raison prédominante du passage à l’acte. Un syndicat vient de communiquer sur le suicide de Jean-Pascal Vernet - le tribunal administratif ayant condamné la “responsabilité sans faute” du Rectorat d’Aix-Marseille qui lui avait signifié par erreur sa mise en examen et sa suspension.

Servir à la distribution de diplômes dévalorisés et être déconsidéré par son administration démoralise les enseignants : on peut les suspendre, avec menace de révocation, sur simple diffamation d’un élève - même si, comme je l’ai observé, celle-ci provient par exemple d’un élève sanctionné pour faute. On se dit peut-être que s’il est probe, le professeur saura se tirer d’une situation kafkaïenne en fournissant ses preuves, l’administration n’ayant fait que son devoir le plus strict : mais c’est sur lui que pèse la présomption de culpabilité, et c’est lui qui est réduit au silence par le devoir de réserve de la procédure en cours. L’administration jouit en droit de prérogatives exorbitantes dont les enseignants se protégeaient jadis par leur adhésion syndicale.

A côté de ces drames que collègues et syndicats doivent discuter sans nuire à l’image de l’institution, les menaces lancées par des parents agressifs et des élèves fanatisés ou psychiatrisés sont presque dérisoires, ou le seraient, si les affaires de Samuel Paty et de Dominique Bernard n’en avaient montré la tragique réalité. Le manque de moyens ramène dans le circuit scolaire classique des élèves au profil particulier que la République ne sait pas gérer. Le constat de ces renoncements a donc pu déboucher sur la condamnation d’une “désintruction nationale” (R. Chiche) ou d’une “fabrique de crétins” (J.P. Brighelli). Certains allaient jusqu’à rêver d’une “société sans école” (I. Illich).

Il semble que, même armé d’un engagement syndical, maudire l’obscurité ne suffise pas à l’exorciser. J’essaie plutôt d’allumer une bougie en m’adressant chez chacun au besoin de comprendre, et il arrive que je le rencontre chez des élèves éveillés. Loin du pédagogisme en vogue, je m’adresse à leurs questions et à leur soif de réponse, à leur demande inquiète de justice dans un contexte contraint par des impératifs légaux. Il n’y a pas de plus grand bonheur pour moi que d’entendre cette demande et de nourrir ce besoin - quoique je ne puisse promettre de les satisfaire.

Les rapports de prédation écrasent sans doute nos existences sous le poids d’une nécessité implacable. De la commission Rouchette (1960) à la Stratégie de Lisbonne pour l’Europe (2000) en passant par la loi Haby (1975), l’Education Nationale a consenti au sacrifice de la culture désintéressée et aux besoins de chacun au profit du Marché et de ses critères mortifères d’employabilité. Et quel pays du Sud Global ne sait pas aujourd’hui comment la classe Epstein a progressivement corrompu l’Université elle-même par une fraude systémique à travers les plus grandes revues scientifiques du groupe Pergamon depuis les début des années 1970 (Robert Maxwell) ? Tout cela est bien trop grave pour qu’on puisse le nommer, mais comme dans le conte d’Andersen, les Habits neufs de l’Empereur, c’est aussi trop évident pour qu’on puisse l’ignorer. Rien ne va plus.

Pourtant, avec ce qu’il reste encore de vie au cœur des savoirs, et surtout au cœur de la philosophie que nous enseignons, reste aussi une place pour le besoin de comprendre : tout professeur peut s’y adresser. Dans les espaces méprisés de l’Institution la plus moribonde, peut toujours s’exprimer ce que Saint-Exupéry appelait la “responsabilité” - non pas au sens que lui donnent les juristes, mais comme une version existentialiste de l’amour et de cette fraternité qui est restée le parent pauvre du ternaire républicain. Ce n’est la vertu, non du fonctionnaire qui applique “les consignes”, mais de celui qui s’efforce de servir, c’est-à-dire de “répondre” aux besoins d’autrui. Il est toujours possible au professeur de faire entendre à ses élèves qu’en dépit des contraintes et de nos impuissances, quelque chose dépend encore totalement de nous, qui nous permet de transfigurer absolument l’adversité : l’attention que nous portons mutuellement à nos besoins. Justement parce que les notes et les diplômes ont été dévalués et n’ont plus guère de sens, ce qui subsiste de richesse humaine n’en brille qu’avec plus d’éclat. Notre situation collective n’est pas glorieuse et nous n’en sortirons peut-être pas, mais nous pouvons la vivre dignement. L’essentiel est à disposition. Il ne s’agit ni de nier ni d’excuser la faillite politique, mais d’en tirer son parti, d’en tirer la meilleure leçon. N’était-ce pas ce que fit Socrate dans sa Cité décomposée par le déchaînement incurable des intérêts particuliers ? Aucune défaveur du sort ne peut nous empêcher de grandir en humanité.

On survit d’autant mieux à l’insatisfaction de nos besoins qu’on trouve les moyens de la nommer. Le défi de la Justice qui est de “rendre à chacun ce qui lui est dû” ne signifie pas satisfaire ses désirs, mais de donner à autrui l’écoute dûe à son humanité, même quand on a perdu l’illusion de pouvoir faire plus ou de pouvoir faire mieux. Il existe une parole qui relie et qui, même dans les conditions matérielles qui pourraient nous faire perdre le goût de la vie, est elle-même comme un sel qui nous le rend.

Au milieu même de l’inconfort, des violences de toutes sortes, il y a place pour la connexion empathique, pour une co-intelligence relationnelle : là même où elle est improbable, elle est encore possible parce qu’elle n’a d’autre condition que notre sincérité. Une sollicitude sincère peut transformer toute relation impersonnelle en une vraie rencontre : son authenticité transfigure les pires désolations, même quand elle est impuissante à changer le cours objectif des choses. C’est l’intention de la vouloir qui sauve ; quoique le système éducatif ait perdu, elle a la puissance de relier. Et c’est bien ce que fondamentalement dit l’étymologie latine du mot “intelligence” : faire lien, lier entre, relier… C’est cette intelligence, cet art d’apprivoiser, qu’enseigne le renard au Petit Prince au beau milieu d’un désert de désolation. Si nous n’en sortons pas, il faut pourtant le traverser. Avec l’intelligence pour planche de salut.

Pour changer la donne