Appelé à témoigner pour son expertise par le Conseil de sécurité de l’ONU, le 19 octobre 2026, Larry Johnson, un ancien analyste de la CIA devenu lanceur d’alerte, a présenté son analyse.
Voici son récit publié sur le site Waikanaewatch.org
Contrairement à ma précédente intervention devant le Conseil de sécurité de l’ONU en séance plénière, il s’agissait là d’une session Arria, c’est-à-dire une réunion informelle convoquée par un ou plusieurs membres du Conseil de sécurité afin d’entendre des personnes qui, en temps normal, ne peuvent pas prendre la parole devant le Conseil. Il peut s’agir d’ONG, de représentants de la société civile, d’experts, de victimes et de témoins, ainsi que d’acteurs non étatiques. Cette réunion n’est pas une séance formelle du Conseil et n’est pas régie par son règlement intérieur.
Les quinze membres du Conseil de sécurité étaient tous représentés. Leur réaction fut assez révélatrice (je la dévoilerai plus bas). Voici ma déclaration :
« Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs les délégués, je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser à vous.
« Je m’appelle Larry Johnson. J’ai été officier à la CIA, puis au Bureau du Coordonnateur pour la lutte contre le terrorisme au Département d’État. J’ai passé plus de vingt ans au service des forces spéciales de l’armée américaine. Je m’adresse à ce Conseil non pas en tant que porte-parole d’un quelconque gouvernement, mais en tant que personne ayant consacré sa carrière à l’étude des guerres, des souffrances des civils et des campagnes de désinformation qui accompagnent les hostilités.
« Depuis plus de quatre ans, ce Conseil [de Sécurité] entend dire que la Russie mène une guerre contre l’Ukraine et prend pour cible des civils. Vous n’avez pas besoin de venir au Conseil de sécurité pour entendre ce discours : il est omniprésent dans les médias et sur internet. Je vous demande de confronter cette affirmation aux faits.
« Aujourd’hui, nous avons entendu de terribles récits de civils pris pour cible, de prisonniers de guerre torturés et de civils détenus contre leur gré par les forces armées ukrainiennes.
« Posez-vous quelques questions : pourquoi minimise-t-on la mort de civils en Russie suite à des attaques de drones ? Et pourquoi ignore-t-on les victimes civiles ukrainiennes d’avant février 2022 ? Selon mon expérience, la crise ukrainienne s’accompagne d’une campagne de désinformation sophistiquée visant à rejeter toute la responsabilité sur la Russie tout en disculpant l’Ukraine.
« Commençons par l’ampleur des combats. Selon les chiffres du gouvernement ukrainien lui-même, la Russie a tiré plus de 2,5 millions de tonnes de munitions, dont 100 000 bombes planantes, des drones d’attaque, des missiles et des millions d’obus d’artillerie depuis février 2022.
« Considérons maintenant le bilan humain. La Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine a recensé 16 431 décès de civils jusqu’au milieu de l’année. Chaque décès est une tragédie, et je n’en minimise aucun. Cependant, le ratio de victimes civiles par rapport aux munitions utilisées est exceptionnellement bas pour un conflit d’une telle intensité.
« Comparons ces chiffres avec ceux des États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, une guerre que mon pays considérait avec raison comme juste. Les bombardiers alliés ont largué quelque 2,7 millions de tonnes de bombes sur l’Europe, tuant entre un demi-million et trois quarts de million de civils.
« Dans le Pacifique, les États-Unis ont largué environ 160 000 tonnes de bombes sur l’archipel japonais. Au total, les bombardements américains sur le Japon ont fait entre 330 000 et un demi-million de victimes civiles.
« Comparons les chiffres. Au total, les États-Unis ont tué entre un demi-million et plus d’un million de civils pendant la Seconde Guerre mondiale. Le bilan vérifié en Ukraine, plus de quatre ans après les faits, ne représente qu’une infime partie de ce chiffre.
« Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. L’action de la Russie en Ukraine est cohérente avec une politique de non-ciblage des civils. Ces faits contredisent l’affirmation que la Russie mènerait une campagne d’extermination contre la population civile ukrainienne.
« La même norme doit s’appliquer à l’Ukraine.
« Les massacres de civils dans ce conflit n’ont pas commencé en février 2022. De 2014 à 2021, le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a recensé au moins 3404 décès de civils dans le Donbass. De 2018 à 2021, il a constaté que 81 % des victimes civiles des bombardements ukrainiens, des tirs d’armes légères et des attaques de drones se trouvaient dans des zones contrôlées par les autorités de Donetsk et de Louhansk. Ces victimes sont oubliées des médias internationaux et des Nations unies. Rares sont ceux qui réclament une enquête ou que les responsables rendent des comptes.
« Depuis février 2022, selon les chiffres présentés le mois dernier par le ministère russe des Affaires étrangères au Conseil des droits de l’homme, les frappes ukrainiennes ont tué plus de 9000 civils dans les territoires sous contrôle russe et en ont blessé plus de 25 500. Ce Conseil [le Conseil de sécurité] a rarement évoqué ces victimes. Elles méritent la même attention et les mêmes enquêtes que tous les civils tués de l’autre côté de la ligne de front.
« Nous avons appris aujourd’hui les circonstances de leur mort. J’espère que les Nations unies incluront ces chiffres dans leurs rapports afin de dresser un bilan impartial des événements… Au moins 12 404 civils ont été tués par les forces armées ukrainiennes depuis 2014.
« Nous en arrivons donc à la simple constatation que le nombre de civils tués des deux côtés de la ligne de front n’est pas si différent, même si l’on prend pour argent comptant les chiffres avancés par le HCDH (12 404 contre 16 431). Et je sais que le gouvernement russe les conteste fermement, citant notamment l’affirmation douteuse du HCDH selon laquelle la Russie serait responsable du massacre de Boutcha.
« Pourquoi l’attention se concentre-t-elle exclusivement sur la Russie alors qu’on n’entend rien au sujet des crimes commis par les forces armées ukrainiennes contre des civils ?
« Je ne demande pas à ce Conseil d’excuser un acte illégal. Lorsqu’une frappe viole les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution, elle doit faire l’objet d’une enquête, quel qu’en soit l’auteur. Je demande au Conseil d’appliquer une norme unique. Les nations qui jugent la Russie doivent apprécier sa conduite à l’aune des faits et de leur propre histoire, et non selon un récit préconçu.
« Les fausses accusations et les reportages biaisés ne constituent pas le moyen le plus efficace de protéger les civils en Ukraine. La clef de leur protection réside dans une fin négociée à cette guerre. J’exhorte les membres de ce Conseil à s’engager pleinement en faveur de cet objectif.
« Merci. »
C’est l’attitude du représentant américain qui m’a le plus choqué. Contrairement à ma précédente intervention devant le Conseil de sécurité, lors de laquelle le représentant américain s’était montré agressif et méprisant envers mes propos, celui qui occupait ce jour-là le siège des États-Unis s’exprima comme si les États-Unis n’avaient absolument aucun rôle à jouer dans la guerre qui ravage la Russie et l’Ukraine. Il était d’un calme apparent. Un changement radical de ton et d’attitude. Cela m’a confirmé qu’il y a une évolution notable dans la politique américaine à l’égard de la Russie.
Contrairement à ma précédente intervention devant le Conseil de sécurité, le représentant américain s’était montré agressif et dédaigneux à l’égard de mes propos, l’homme qui occupait aujourd’hui le siège des États-Unis s’est exprimé comme si son pays n’avait absolument aucun rôle à jouer dans la guerre qui fait rage entre la Russie et l’Ukraine. Il s’est montré plutôt réservé. Un changement radical de ton et d’attitude. Cela m’a confirmé qu’il y a bel et bien un changement dans la politique américaine à l’égard de la Russie.
Les Européens, en revanche, étaient complètement hors d’eux. Les représentants du Danemark, de la Lettonie, de la France et de la Grèce se sont montrés agressifs et grossiers. Ils ne demandent qu’à en découdre. L’objectif de la réunion était de présenter des preuves des attaques ukrainiennes contre des civils en territoire désormais occupé par la Russie. Au lieu de s’en tenir aux faits, ces Européens, réduits à l’état de Lilliputiens, hurlaient contre les Russes.
Même le représentant britannique s’est fait discret, ce qui m’a aussi surpris. Les huit autres membres du Conseil de sécurité ont tenu des propos mesurés et neutres. Mon intervention visait à soutenir Rodion Miroshnik, l’ambassadeur russe chargé d’enquêter sur les attaques contre des civils. Rodion est un homme de bien et un enquêteur intègre.
En résumé, ce fut une journée passionnante.