Les negro-spirituals sont une sorte de tradition dans les chorales de l’Institut Schiller ou celles qui en dérivent, et entrent complètement dans son double-objectif :
Comme l’exprimait John Sigerson, chef de chœur et coach vocal de l’Institut Schiller aux Etats-Unis depuis de nombreuses années, lors d’une présentation donnée en septembre dernier :
« Quand nous disons ‘classique’, nous parlons simplement d’un moyen d’élever la population, d’ouvrir le cœur et l’âme des hommes afin qu’ils puissent lever les yeux de leur quotidien pour regarder le ciel, en quête d’un idéal. C’est le même type d’émotion que lorsque nous pensons à nos enfants. Classique veut dire, en d’autres termes, l’incarnation de la notion d’Amour.
Quand les gens pensent à la musique classique, toutes sortes d’idées plus ou moins étranges leur passent par la tête. Essayons de clarifier les choses. La première de ces idées fausses est de comprendre ‘classique’ comme étant relié au système musical d’une certaine époque. Rien n’est plus erroné. Ceux qui ont composé des morceaux dits classiques, au XVIIIe et XIXe siècles (Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Brahms...), n’y pensaient pas un instant. Ils n’écrivaient pas leur musique pour une période. Ils écrivaient ce qu’on pourrait appeler une musique universelle.
D’un autre côté – et c’est un gros problème aujourd’hui – beaucoup de musique dite ‘classique’ n’est pas jouée dans cette intention que je viens de décrire. Il y a heureusement des exceptions, mais je peux vous dire que dans notre travail, au fil des ans, ayant donné beaucoup de concerts importants et dirigé un grand nombre d’entre eux – c’est l’intention que mettent les musiciens dans leur interprétation qui en fait des concerts classiques ou pas. »
Et c’est bien le rôle qu’ont joué les negro-spirituals dans la longue marche de l’émancipation humaine hors de la barbarie ordinaire, comme on va le voir.
Depuis la prise en main du commerce triangulaire par les Britanniques et les Français au XVIIe siècle jusqu’à son abolition au XIXe, environ 12,5 millions d’Africains ont été transportés par quelque 20 000 voyages archivés, principalement vers les plantations sucrières des Caraïbes et du Brésil. À peu près 10 millions ont survécu au terrible transport selon certaines estimations. Les chiffres seraient à peu près les mêmes pour la traite arabo-musulmane du millénaire précédent.
Les colonies nord-américaines ont reçu environ 400 000 de ces esclaves, soit 4 % du total. Dans les colonies et les États de l’Amérique du Nord, la population asservie a donc grandi par reproduction. Il y avait tout près de 4 millions d’esclaves et 500 000 Noirs libres aux États-Unis au déclenchement de la guerre de Sécession, soit 13 % de la population totale, l’exacte proportion de l’actuelle population afro-américaine.
Source : Stephane Baillargeon, 20 août 2019 — Le Devoir.
Déracinés, séparés de leur famille à leur arrivée, les esclaves africains vont survivre avec la seule chose qu’on n’a pas pu leur enlever : la mémoire de leurs chants et de leurs musiques. Les instruments de musique leur étaient interdits.
L’une des seules libertés qui leur était accordée : chanter, pendant le travail car les maîtres ont constaté qu’ils travaillaient plus efficacement ainsi, et dans des cérémonies religieuses, car les colons ont évangélisé les esclaves, ce qui passe par le chant des psaumes de la Bible et des hymnes protestants. Or, les esclaves vont s’approprier ces chants et le message de la Bible, ils vont en faire des pratiques et une spiritualité qui vont soutenir leur bataille pour faire reconnaître leur humanité.
L’accès aux églises et aux messes, réservées aux « blancs », leur étant interdit, cela se passera notamment au cours des « camp meetings ».
« Un camp meeting est une forme de rassemblement chrétien pouvant durer plusieurs jours, où s’enchaînent des services religieux, du chant choral et des moments de prière.
Les participants, saisis par l’esprit d’un sermon ou d’une prière particulière, reprenaient un court passage tiré d’une prédication en le chantant sur une courte mélodie, soit empruntée à une mélodie préexistante soit composée sur place. Chanté à plusieurs reprises, en changeant légèrement à chaque fois, le texte se transforme peu à peu en une strophe qui peut être facilement apprise par d’autres et mémorisée rapidement. » (Source : Monsieur SUDRE-ROUFFAUX - CM2A - 2022-2023)
Avant la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage, les chants deviennent un moyen de transmettre un message codé sur les projets d’évasion.
Pour rappel, les Etats-Unis étaient constitués des Etats du Nord (en bleu), où l’esclavage avait été aboli et où les infrastructures et les villes se développaient, et ceux du Sud (en rouge), où l’esclavage était à la base du système économique, essentiellement agricole.
On trouve ainsi, dans les paroles des negro-spirituals, des parallèles implicites entre l’histoire des Hébreux, opprimés, et celle des esclaves nord-américains. Dans Go down Moses par exemple, Moïse est appelé à « descendre » en Egypte (descendre dans les Etats du Sud) où le « peuple d’Israël » (les esclaves) est opprimé par le Pharaon (les esclavagistes). Le Jourdain (« Jordan », notamment évoqué dans le chant Deep River) désigne en fait le Mississipi ou l’Ohio, qui faisaient la frontière entre Etats libres et esclavagistes. Autre exemple, Wade in the water (« Marche dans l’eau », en référence au baptême) conseille aux esclaves d’emprunter les cours d’eau pendant leur fuite, pour éviter d’être suivis à la trace par les chiens.
On ne peut pas parler des évasions d’esclaves vers les Etats du Nord sans mentionner celle qui était justement surnommée « la Moïse noire », Harriet Tubman (1820-25 à 1913). Née esclave, elle s’était évadée quand son maître a décidé de la vendre. Une fois libre, elle participera au « Underground railroad » - chemin de fer clandestin – un réseau d’évasion pour les esclaves, organisé par les abolitionnistes comme un réseau ferré (les « gares » étant des endroits où les esclaves en fuite pouvaient trouver un refuge temporaire, les « conducteurs de train » étant des personnes envoyées à leur rencontre pour les guider dans leur dangereux périple). Harriet permettra la fuite d’au moins 300 esclaves !
Mais il serait réducteur de limiter les negro-spirituals à leur rôle de message codé, car ils témoignent également d’une véritable foi : les esclaves se sont approprié l’idéal chrétien d’une égalité des hommes devant Dieu et devant la mort, d’une justice, d’une morale divine (donc supérieure à l’ordre esclavagiste auquel ils étaient soumis – chacun passera devant le juge ultime et aura son dû dans l’au-delà). Et ils ont sans doute trouvé dans le récit de la Passion de Jésus un reflet de leur propre calvaire.
L’arrivée au pouvoir d’Abraham Lincoln, qui défend des positions abolitionnistes, déclenche la rébellion de la majorité des Etats du Sud, esclavagistes (les « Confédérés »). Derrière la question de l’esclavage, c’est en fait l’opposition entre les modèles et les intérêts économiques des Etats du Nord et du Sud qui a créé les conditions pour cette terrible guerre civile.
Au début, la priorité de Lincoln est de maintenir l’Union, et il ne fait pas de l’abolition de l’esclavage l’objectif moral de la guerre, pour ménager les quatre Etats du Sud qui sont restés dans l’Union et les élus démocrates dont le soutien lui est nécessaire pour mener la guerre. Mais peu à peu, sous la pression croissante des abolitionnistes, cette question devient centrale. En 1863, Lincoln proclame l’abolition de l’esclavage sur l’ensemble des Etats confédérés, confirmant les décrets émis en 1862 qui déclaraient libre tout esclave résidant sur le territoire de la Confédération sudiste qui n’est pas sous le contrôle de l’Union. Les esclaves qui le peuvent rejoignent les troupes de l’Union dans l’espoir d’être libérés et protégés : on estime qu’à la fin de la guerre de Sécession, 200 000 Afro-Américains auraient combattu au sein des armées de l’Union. Certains chants du répertoire des negro-spirituals sont d’ailleurs des chants de la guerre de Sécession, comme Ô Freedom !
Après la guerre de Sécession (1865), un immense besoin d’éducation des anciens esclaves et de leurs descendants se fait sentir afin d’apprendre à lire et compter, ne serait-ce que pour pouvoir toucher leur salaire puisque désormais, ils doivent vendre leur force de travail. D’où la création d’écoles et d’universités qui leur sont dédiées, comme la Fisk University, à Nashville dans le Tennessee. Mais ces institutions manquent cruellement de moyens.
En 1971, George White, le trésorier de la Fisk University, abolitionniste et passionné de musique, a l’idée de créer une chorale dont les concerts serviraient à financer l’établissement. Il regroupe les étudiants les plus doués et parvient à les convaincre d’intégrer à leur répertoire les « spirituals » qu’ils chantent parfois entre eux, aux côtés de pièces de musique classique européenne : les « Fisk Jubilee Singers » sont nés !
Comme l’écrit Ella Sheppard, soprano qui a joué un rôle de premier plan dans cette formation, les negro-spirituals, « associés à l’esclavage et au passé sombre, représentaient les choses à oublier ». Ce sont pourtant eux qui toucheront le plus leurs publics.
Dans les Etats du Sud, la ségrégation remplace l’esclavage, désormais interdit. Chaque Etat met en place des lois régissant ce qui est autorisé et interdit aux « gens de couleur ». Dès 1865, des groupes secrets de suprémacistes blancs violents se forment (le Ku Klux Klan). L’entreprise dans laquelle s’engagent les Fisk Jubilee Singers, à savoir faire une tournée de concerts à travers les Etats-Unis, est très périlleuse.
Ella Sheppard se souvient de l’une des premières excursions de l’ensemble vocal en dehors de Nashville, quelques années seulement après la guerre de Sécession. Alors que les chanteurs sont bloqués dans une gare rurale, avec elle et M. White, une foule en colère arrive sur eux. Face à la fureur des hommes blancs, les étudiants commencent à chanter. L’un après l’autre, les émeutiers cessent leurs jurons et leurs insultes, jusqu’à ce que leur chef s’approche de M. White et, enlevant son chapeau, il « nous a suppliés, les larmes aux yeux, de chanter à nouveau l’hymne ».
Peu à peu, les Fisk Jubilee Singers gagnent en notoriété et deviennent très célèbres. Grâce aux recettes de leurs concerts, ils parviennent à sauver leur université. Ils iront jusqu’à chanter devant le président des Etats-Unis, puis feront deux tournées en Europe, où ils chanteront notamment pour la reine Victoria.
Un succès que certains paieront de leur santé, tombant malades en Europe, et parfois de leur vie. Selon le témoignage de Mme Sheppard : « Notre force s’étiolait sous les mauvais traitements dans les hôtels, dans les trains, pour des concerts peu suivis et tournés en ridicule. » Porter, un autre chanteur, déclare ainsi : « Il arrivait souvent que nous n’ayons aucun endroit pour dormir ni rien à manger. M. White sortait et nous apportait des sandwichs et essayait de trouver un endroit où nous faire passer la nuit. » D’autres fois, les chanteurs attendaient dans la gare, tandis que White « et un autre membre de la troupe pataugeaient dans la neige ou la pluie, d’hôtel en hôtel, à la recherche d’un abri pour nous ».
A leur retour aux Etats-Unis, le groupe se dissout, mais plus tard de nouveaux ensembles vocaux reprendront le flambeau.
Au cours de leurs voyages, les Jubilee Singers défient les lois et les préjugés raciaux de sorte que leur passage entraîne parfois des modifications dans les lois ségrégationnistes locales. George Pullman intervient même personnellement pour mettre fin à la ségrégation dans ses trains, après que les chanteurs se sont vu refuser des sièges en première classe. Après une dispute avec un hôtelier du coin qui refusait ses chambres aux chanteurs, la ville de Jersey vote une loi pour intégrer les Afro-américains dans ses écoles. « Par leurs chansons douces et leurs manières simples, écrit le New Jersey Journal, les chanteurs du jubilé attendrissent et transforment le sentiment du public. »
L’autre versant de cette Amérique ségrégationniste était la représentation qui était faite des esclaves et de leurs descendants dans la culture populaire. C’est le mythe de l’Oncle Tom, et dans leur portrait encore plus caricatural, des « spectacles de ménestrels » ou Minstrel show (dont les premiers remontent à avant la guerre de Sécession, vers 1820), dans lesquels des acteurs blancs se noircissaient le visage (blackface), dansant et jouant le rôle parodique de personnages noirs, par exemple le célèbre Jim Crow.
De là viennent de nombreux stéréotypes encore présents comme « le Noir est benêt, apathique, paresseux, il n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux, il est dominé par ses appétits et ses envies ».
Par la beauté et la noblesse d’âme qu’expriment les Fisk Jubilee Singers, par la compassion que leurs chants font naître dans l’auditoire, ils démontrent l’humanité des Afro-américains. Face à cela, les minstrel shows apparaissent pour ce qu’ils sont : une grossière caricature initialement destinée à rendre acceptable l’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc.
En 1892, le compositeur tchèque Antonin Dvorak arrive aux Etats-Unis pour diriger le conservatoire national de musique de New York (classe de composition, notamment). Il s’entoure de musiciens afro-américains, notamment du baryton Harry Thacker Burleigh, dont le grand-père esclave lui avait appris des negro-spirituals. Se liant d’amitié avec lui, Dvorak passera des soirées entières à l’écouter chanter cette musique si poignante, dont il s’inspirera dans ses compositions (ainsi que de la musique amérindienne) :
« J’en suis maintenant convaincu, écrit Dvorak dans le New York Herald en mai 1893. L’avenir de la musique de ce pays s’appuiera sur ce que l’on appelle les mélodies noires. J’y ai découvert tout ce dont j’ai besoin pour imaginer une grande et noble musique qui peut faire école. »
Dvorak encourage Burleigh à transcrire sur le papier à musique les chants de son grand-père, et à en composer des arrangements, en utilisant la méthode de composition classique. C’est ainsi que Burleigh écrira par exemple en 1916 et 1917 plusieurs versions de Deep River (soliste avec accompagnement au piano) qui rendra ce morceau très célèbre. Suivant son exemple, d’autres compositeurs (Fisher, Roland Hayes, William Dawson, Hall Johnson, etc.) travailleront sur la base des mélodies d’esclaves et en écriront de nombreux arrangements.
Ce sera le début d’une nouvelle phase, avec l’émergence de grands interprètes lyriques tels que Roland Hayes, Marian Anderson, Paul Robeson ou encore Jessye Norman, qui deviendront célèbres, autant que les grands artistes lyriques – mais sans avoir le droit d’entrer dans les institutions de la musique classique (Metropolitan Opera, Carnegie Hall, etc.).
Certains feront carrière dans le jazz, d’autres persévèreront dans le monde du « classique », intégrant les negro-spirituals dans leur répertoire aux côtés d’airs d’opéra et de lieder de Schubert, comme Sylvia Olden Lee (1917 – 2004), qui jouera un rôle très important comme première artiste afro-américaine employée au Met en tant que coach vocale et accompagnatrice (c’est elle qui a formé Katleen Battle et Jessye Norman, entre autres).
Par la suite, Mme Lee joua un rôle déterminant dans la carrière de la célèbre Marian Anderson, embauchée à l’opéra pour la production de Un Ballo in Maschera de Giuseppe Verdi. Anderson allait devenir la première soliste afro-américaine à chanter au Metropolitan Opera, donnant son premier concert le 7 janvier 1955, alors que se constituait peu à peu le mouvement des Droits civiques.
Au cœur même de ce mouvement créé par Martin Luther King, la musique et les chants entonnés par les manifestants jouèrent un rôle important, les aidant à garder courage et ténacité face aux charges policières. C’est le cas par exemple de This little light of mine.
L’une des figures centrales de la lutte pour les Droits civiques, Amelia Boynton Robinson (1911-2015), deviendra d’ailleurs la co-présidente de l’Institut Schiller dès sa création en 1984 et le restera pendant 25 ans. Elle effectuera de nombreux voyages en Europe dans ce cadre, multipliant les conférences, interviews et rencontres pour faire rayonner son idéal de justice et d’amour pour l’humanité. Parmi ces événements, l’Institut Schiller fera rejouer Through the Years, une pièce de théâtre écrite par Mme Robinson dans les années 30, dans laquelle sont chantés de nombreux negro-spirituals.
Au début des années 90, l’Institut Schiller lance d’ailleurs une campagne pour promouvoir les negro-spirituals et garantir que ce courant musical continue d’inspirer les Etats-Unis et le monde, bien qu’il soit beaucoup moins connu que le gospel dont il est l’un des ancêtres. Dans ce contexte, les membres de l’Institut Schiller ont notamment l’honneur de travailler avec Sylvia Olden Lee et le baryton William Warfield, avec qui ils organisent des concerts et des conférences, ainsi que des master classes dont certaines peuvent être encore visionnées sur YouTube (en anglais, qualité vidéo pas toujours bonne…) :
Loin d’être les vestiges d’un passé révolu, les negro-spirituals sont aujourd’hui une étoile à suivre pour tous ceux qui arpentent le chemin ardu de la liberté. Si du fond des plantations, dans les ténèbres de l’esclavage une si belle musique a pu naître... tout est possible. ▪