Face à leurs « ennemis coalisés »

Les États-Unis préparent leur triple riposte nucléaire

mercredi 18 septembre 2024

Biden face à une ogive nucléaire (source : Hindustan Times)
Biden a annoncé sa nouvelle doctrine nucléaire.
Hindustan Times

Ne pas attendre un prochain Pearl Harbor ou 11 septembre.

Deux documents clés de la défense nationale américaine ont fait surface ces derniers jours, qui annoncent des changements majeurs dans la doctrine militaire des Etats-Unis. Ne mâchons pas les mots : ces documents constituent un véritable appel aux armes. Ils préconisent d’agir dès maintenant, sans attendre d’être mis devant le fait accompli par « un prochain Pearl Harbor ou 11 septembre ».

Le premier document, publié le 29 juillet, est un rapport d’une commission du Congrès, chargée d’évaluer les progrès de la stratégie de défense nationale (SDN) de 2022. Il tire la sonnette d’alarme : face aux ennemis coalisés, les États-Unis « ne sont pas du tout prêts à l’emporter aujourd’hui ». Notons que siègent dans cette commission (dite indépendante) de redoutables va-t-en guerre néoconservateurs, tels Eric Edelman, ex-conseiller du vice-président Dick Cheney, et le général John Kaene (ret.).

Un plan nucléaire secret...

Le second est un document dont l’existence est révélée par le New York Times du 20 août. En mars dernier, dit le quotidien, « Biden a approuvé une stratégie nucléaire hautement secrète qui, pour la première fois, réoriente la stratégie de dissuasion des États-Unis spécifiquement contre l’expansion rapide de l’arsenal nucléaire de la Chine. (…) Le Pentagone serait persuadé que dans la prochaine décennie, les stocks d’armes nucléaires chinoises rivaliseront en taille et en diversité avec ceux des Etats-Unis et de la Russie. » Informations avancées sans la moindre preuve.

A cette époque, cependant, la décision de Biden d’approuver cette stratégie secrète, baptisée « Guide d’emploi du nucléaire » et dont l’objectif est de préparer les États-Unis à d’éventuels défis nucléaires coordonnés par la Russie, la Chine et la Corée du Nord, n’avait pas été révélée au public. Depuis, pour préparer les esprits, deux hauts fonctionnaires de la défense ont été autorisés à faire des révélations « limitées », afin de faire connaître l’existence du plan, en attendant que le président Biden en parle plus longuement d’ici la fin de son mandat.

Le premier, Vipin Narang, un ancien du Pentagone, a déclaré début juillet que ce « Guide » était justifié par l’accroissement, en taille et en diversité, de l’arsenal nucléaire chinois. En juin, ce fut au tour de Pranay Vaddi, anciennement chargé du contrôle des armements et de leur non-prolifération au Conseil national de sécurité, d’évoquer ce même document, le présentant comme le premier texte à examiner « si les États-Unis sont préparés à répondre à des crises nucléaires qui ont lieu simultanément ou de façon séquentielle, avec une combinaison d’armes nucléaires et non-nucléaires ».

L’aveu des États-Unis

Point commun à ces deux textes : le constat d’une époque révolue, où le combat à l’échelle internationale était une opposition binaire entre les États-Unis et un opposant principal (la Russie, depuis des décennies) et la mise en garde que « ce nouvel alignement des nations crée le risque bien réel qu’un conflit, où que ce soit, puisse devenir un théâtre multiple ou une guerre globale ».

Dans cette éventualité, le rapport avoue tout simplement que les Etats-Unis « ne peuvent rivaliser seuls avec la Chine, la Russie et leurs partenaires ».

Les recommandations du rapport

Que faire donc, face au constat de la Commission que « les menaces auxquelles les Etats-Unis font face aujourd’hui, sont les plus sérieuses qu’ils aient rencontrées depuis 1945 et qu’elles préparent à une guerre majeure à court terme » ?

Face à la Chine et à la Russie, qui combinent leurs capacités militaires, diplomatiques et industrielles avec leurs alliés, les Etats-Unis doivent aussi développer une conception de dissuasion « intégrale » qui puisse concurrencer leur approche.

La guerre en Ukraine a démontré la nécessité de se préparer à de nouvelles formes de conflit et d’intégrer rapidement les nouvelles technologies et capacités aux systèmes plus anciens (artillerie, munitions, etc.). Ces nouvelles technologies comprennent des essaims de systèmes « low cost », dits sacrifiables : drones, avions sans pilotes, robots, associés à l’intelligence artificielle, l’hypersonique et la guerre électronique, à des capacités cybernétiques et spatiales entièrement intégrées et à une concurrence agressive dans le domaine de l’information.

Enfin la réindustrialisation ? Les auteurs du rapport semblent redécouvrir qu’on ne peut pas gagner une guerre avec une économie basée sur des fast food, des juristes et des plateformes logistique Amazon ! Ils sont forcés de constater que « la base industrielle de la défense états-unienne est incapable de fournir ce qu’il faut en termes d’équipements, de technologies et de munitions aux Etats-Unis et à leurs alliés, surtout dans une guerre longue, aux théâtres multiples ». Résoudre ce problème implique donc « une plus grande capacité de produire, de maintenir et de réapprovisionner armes et munitions. Ceci exigera plus d’investissements, des capacités supplémentaires pour produire et développer des capacités, et une coproduction avec les alliés. »

Qui va payer ?

Le but du rapport est aussi de préparer l’opinion publique à l’austérité féroce qu’implique une économie de guerre !

Etant donné la gravité des menaces, les budgets de 2027 et suivants « exigeront des dépenses qui mettront la défense et toutes les composantes de la sécurité nationale sur la voie de celles faites par les États-Unis durant la Guerre froide, allant de 4,9 % à 16 % du PIB (guerre de Corée et du Vietnam comprises) ». Pendant cette période, c’est avec des impôts de plus de 70 % sur le revenu des particuliers les plus aisés, et de 50 % pour les entreprises, que cet effort fut financé.

Les auteurs se contentent pour l’heure d’exiger, comme le prévoyait le rapport sur la SDN de 2018, que les dépenses de sécurité nationale passent de 3 à 5 % au-dessus de l’inflation. Compte tenu de l’explosion du déficit américain, qui pose lui aussi un risque aigu à la sécurité, l’augmentation des dépenses dans la sécurité nationale devra être accompagnée d’impôts additionnels.

Graphique montrant l'évolution de la part des dépenses militaires dans le PIB des Etats-Unis.
Les Etats-Unis veulent revenir au même niveau de dépenses militaires (ici exprimées en pourcentage du PIB) qu’à l’époque de la Guerre froide.
Rapport de la Commission SDN

Cui buono ?

Si la guerre ne profite pas aux États ni aux populations, à qui donc profite-t-elle ?

Eh bien, la « victoire » des Occidentaux contre l’URSS, lors de la chute du Mur en 1989, a profité aux oligarques occidentaux et à des Russes sans scrupules, qui ont accaparé des richesses sur l’empire en décomposition. Aujourd’hui encore, le pari de l’oligarchie américaine est de dépecer la Russie, la divisant en quatre ou cinq provinces, toutes regorgeant de matières premières.

Les grands vainqueurs seraient aussi les producteurs de toutes ces armes nouvelles, dans le secteur privé, que la Commission SDN se réjouit de pouvoir intégrer à la base industrielle américaine de la défense. C’est en effet là que s’est orientée la R&D ces dernières années. Jusqu’alors, c’était à la Défense nationale de produire ses propres armes, avec un petit nombre d’acteurs du secteur privé, au sein d’un système public soumis au contrôle de la nation.

Enfin, en dramatisant les enjeux, ces documents cherchent aussi à graver ces conceptions dans le marbre, obligeant le prochain président des Etats-Unis à faire la guerre, même s’il ne le veut pas... ▪