Leçons pour aujourd’hui

Jacob Fugger « le riche », père du féodalisme financier

jeudi 24 octobre 2024


INTRODUCTION
 
Fraîchement nommé Premier ministre, Michel Barnier nous a présenté l’ardoise de « l’argent magique ». Le problème ? « Une dette financière colossale de 3228 milliards d’euros dont la charge (51 milliards d’euros en 2024) est devenue le deuxième poste budgétaire. » Un danger redoublé par la menace d’une explosion des taux.
Une fois de plus, pour ceux qui veulent ouvrir les yeux, on découvre que la France, comme jadis les papes, les empereurs et les princes, est à la merci d’une finance débridée. En achetant nos émissions de bons du trésor, elle nous arrose (pour l’instant) d’argent afin qu’on puisse la rembourser, mais évidemment à des conditions toujours plus destructrices pour notre pays.

S’inspirant du premier secrétaire au Trésor américain Alexander Hamilton, les républiques modernes ont tenté de s’émanciper du chantage financier systémique grâce à des « banques nationales » pilotées par et pour les Etats-nations. Les banques doivent servir les Etats et les peuples, et non l’inverse !

L’éviction des grandes féodalités financières

En 1999, devant un parterre de banquiers américains hilares, un Bill Clinton naïf abroge le fameux Glass-Steagall Act, loi adoptée par Franklin Roosevelt en 1933 pour sortir son pays de la dépression économique, en imposant une séparation stricte entre les banques d’affaires (spéculatives) et les banques « normales » chargées de fournir du crédit à l’économie réelle.

Dans un esprit orwellien, la loi de 1999 scellant cette abrogation s’appelle la loi Gramm-Leach-Bliley « de modernisation des services financiers ». Or, comme vous allez le découvrir dans cet article, cette loi, qui a ouvert toutes les portes à une mondialisation financière prédatrice et criminelle, n’a fait que rétablir des pratiques féodales qu’on avait su repousser à l’aube des temps modernes.

En France, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) appela explicitement à « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » Une revendication reprise, en partie, au 9e alinéa du préambule de la Constitution de 1946 : « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité. »

Affirmer aujourd’hui qu’un cartel international de faux-monnayeurs cherche à prendre le contrôle des sociétés démocratiques, à se livrer au pillage colonial, à créer des dissensions fratricides et les conditions d’une nouvelle guerre mondiale, est immédiatement qualifié de complotisme. Pourtant, il suffit de remonter au Moyen-Âge, en Europe, pour trouver les modèles de ce capitalisme financier prédateur, chez les familles allemandes des Fugger et des Welser.

Trois générations de Fugger

Contrairement aux Welser, une vieille famille patricienne dont nous reparlerons, l’ascension des Fugger commence en 1367, lorsque Hans Fugger (1348-1409), simple tisserand, quitte son village pour s’installer dans la « ville impériale libre » d’Augsbourg. En 1385, Hans est élu à la direction de la guilde des tisserands, ce qui lui permet de siéger au Grand Conseil de la ville. Il a deux enfants, Andreas (1394-1457) et Jacob, connu sous le nom de « Jacob l’ancien » (1398-1469).

Ce dernier aura plusieurs enfants, dont trois garçons. Après son décès, en 1469, son aîné Ulrich (1441-1510), avec l’aide de son frère cadet Georg (1453-1506), prend la direction de l’entreprise familiale. Le plus jeune frère, Jacob (1459-1525) âgé de 14 ans et destiné à l’origine à une carrière ecclésiastique, est envoyé en 1473 à Venise, à l’époque « la ville la plus commerçante du monde ». Il y est formé au commerce et à la comptabilité avant de retourner à Augsbourg en 1486, avec une immense admiration pour Venise au point qu’il aime se faire appeler « Jacobo » et ne lâche jamais son béret d’or vénitien. Plus tard, non sans un certain sens de l’ironie, il appelle la comptabilité apprise à Venise « l’art de l’enrichissement ». L’humaniste Érasme de Rotterdam semble avoir voulu lui répondre dans son colloque « L’ami du mensonge et l’ami de la vérité », où il expose les tricheries comptables des banquiers.

Au départ, le profil commercial des Fugger est fort traditionnel : on achète des tissus fabriqués par des tisserands locaux et on les revend lors de foires à Francfort, Cologne et, au-delà des Alpes, à Venise. Pour un tisserand, c’était le bon moment pour s’établir à Augsbourg. Une innovation gagne l’Europe : la futaine, un tissu robuste type toile ou sergé, avec une trame de coton et une chaîne de lin, de soie ou de chanvre. Plus légère que la laine, elle devient très demandée, notamment pour une nouvelle invention : les sous-vêtements. Alors que le lin et le chanvre pouvaient être cultivés presque partout, à la fin du Moyen-Âge, le coton provient de la région méditerranéenne, de Syrie, d’Égypte, d’Anatolie et de Chypre, et entre en Europe par Venise.

Rapidement, les profits sont investis dans des activités nettement plus rentables : pierres précieuses, orfèvrerie, bijoux et reliques religieuses (os de martyrs et fragments de croix), épices (sucre, sel, poivre, safran, cannelle, alun), plantes et herbes médicinales, et surtout métaux et mines (or, argent, cuivre, étain, plomb, mercure) qui permettront l’expansion des émissions monétaires et du crédit, tout en fournissant les matières premières stratégiques pour l’armement.

Tableau réalisé par Burgkmair l'ancien représentant Jacob Fugger et sa femme.
Burgkmair l’ancien, Jacob Fugger et sa femme. Riche en argent, pauvre en amour et sans enfants.
Collection Schroeder, Londres.

Les activités des Fugger s’étendent à toute l’Europe centrale et septentrionale, à l’Italie et à l’Espagne, avec des succursales à Nuremberg, Leipzig, Hambourg, Lübeck, Francfort, Mayence et Cologne, à Cracovie, Danzig, Breslau et Budapest, à Venise, Milan, Rome et Naples, à Anvers et Amsterdam, à Madrid, Séville et Lisbonne.

Jacob Fugger, connu comme « le riche », sait tirer profit d’un monde gangrené par la corruption. Banquiers florentins, siennois, génois et lombards se disputent pour acheter l’élection des papes. A leur tour, les papes lèvent des fonds par la vente des charges ecclésiastiques et les futurs revenus qu’elles garantissent. Pour devenir archevêque, il faut donc faire une offre au pape. Et si on n’a pas les moyens, on emprunte chez Fugger.

A l’époque, pouvoir religieux et politique sont intimement mêlés. Parmi les sept princes électeurs en charge d’élire l’empereur du Saint-Empire romain germanique, figurent l’archevêque de Mayence, archichancelier d’Allemagne, l’archevêque de Trêves, archichancelier de Gallia (France), et l’archevêque de Cologne, archichancelier d’Italie. Une fois élu Roi des Romains, le candidat était couronné par le pape. Il se disait alors qu’il était triplement mal-nommé, car trop débauché pour être saint, trop allemand pour être romain et trop faible pour être empereur...

Bien entendu, pour obtenir le vote de ces messieurs, il fallait leur proposer des cadeaux, des rentes, du pouvoir et bien d’autres choses encore. Une équation toujours d’actualité : le pouvoir de l’oligarchie financière est proportionnel au niveau de corruption toléré par les peuples. Comme aujourd’hui, les banquiers du début du XVIe siècle, constitués en oligopole, s’imposent comme « trop grands pour faire faillite », et donc « trop grands pour aller en prison ».

L’importance de l’information

A Venise, Jacob Fugger assimile les méthodes vénitiennes :

  • organiser un service de renseignement privé ;
  • imposer un monopole sur les produits stratégiques ;
  • alterner corruption intelligente, menace et chantage ;
  • pousser le monde au bord de la faillite pour se rendre incontournable.

Le pouvoir de l’oligarchie financière est proportionnel au niveau de corruption toléré par les peuples.

Il reconnaît l’importance de l’information. Pour réussir, il doit être informé de ce qu’il se passe dans les ports maritimes et les centres de commerce. Désireux d’obtenir tous les avantages possibles en affaires, Fugger met en place un système de courrier privé destiné à lui transmettre exclusivement les nouvelles (telles que « les décès et les résultats des batailles ») avant tout le monde, et surtout avant l’empereur.

Il finance tout projet, personne ou opération, correspondant à son objectif à long terme. Mais toujours à des conditions sévères fixées par lui et toujours en s’imposant aux autres. Le principe en vigueur était le « do ut des » (« donnant donnant »). En échange de tout prêt, des garanties et des hypothèques étaient exigées : avoirs dans la production de métaux, concessions minières, préemptions sur les entrées financières des Etats, privilèges commerciaux et sociaux, exemptions fiscales et douanières, hautes fonctions, etc. Plus élevées sont les sommes avancées, plus élevées sont les contreparties exigées. Si le capitalisme « moderne » est la dictature de monopoles privés au détriment d’une concurrence libre et non-faussée, il en est le fondateur.

Lorsqu’un empereur autrichien, dont il est le banquier, veut imposer un impôt universel, Fugger sabote le projet car cela aurait réduit la dépendance de l’empereur vis-à-vis des banquiers. Lorsque des conseillers de l’Empire veulent réguler la finance, Fugger fait enterrer le projet.

Le fonctionnement de la banque Fugger est moderne : Fugger prête à l’empereur (ou à un autre client) et refinance le prêt sur le marché (à des taux d’intérêt plus bas) en vendant des « obligations Fugger » à d’autres investisseurs. Ces investissements étaient très recherchés car les Fugger sont considérés comme des débiteurs sûrs. Ils utilisent ainsi leur solvabilité supérieure sur le marché pour garantir le financement de leurs clients. Tant que les clients honorent leurs engagements, les Fugger font un profit sur la différence d’intérêt entre les prêts accordés à taux élevé et l’argent levé à taux bas. Un ambassadeur vénitien, découvrant que Jacob avait appris son métier dans cette ville, confesse : « Si Augsbourg est la fille de Venise, alors la fille a surpassé sa mère. »

Fugger et Welser, ruses et astuces

Achète-moi un empereur, chéri

Maximilien Ier de Habsbourg est élu « Roi des Romains » en 1486 et règne en tant qu’empereur jusqu’à sa mort en 519. Jacob Fugger l’a soutenu lors de son accession au trône en versant 800 000 florins pour soudoyer les grands électeurs. Cette fois, en contrepartie, le banquier ne réclame pas de l’argent, mais des terres. C’est ainsi qu’il acquiert deux comtés, assortis du titre de comte.

Carte des routes des métaux vendus par les Fugger
Les routes des métaux vendus par les Fugger : argent (gris foncé), cuivre (rouge), plomb (bleu), mercure (vert olive).
Martin Kluger, Augsbourg.

Sans surprise, les conquêtes militaires de Maximilien coïncident avec les projets d’expansion minière de Jacob. Avec les bénéfices qu’il tire des mines, il finance l’armée de l’empereur pour reprendre Vienne en 1490.

Le banquier Fugger ouvre des fonderies et produit des canons.

Une « ceinture du cuivre » s’étend tout le long des Carpates, comprenant la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie. Fugger modernise les mines avec l’introduction de l’énergie hydraulique et creuse de nouvelles galeries. Il établit un monopole sur le cuivre. Avec l’étain, le cuivre entre dans la fabrication du bronze, métal stratégique pour la production d’armes. Le banquier Fugger ouvre des fonderies et produit des canons.

Vends-moi des indulgences, chéri

En 1514, la charge d’archevêque de Mayence, la plus puissante d’Allemagne après celle d’empereur, se libère. Albert de Brandebourg (1490-1545), dont la famille, les Hohenzollern, règne sur une grande partie du pays, se verrait bien à ce poste. Or le pape Léon X, après avoir dilapidé le trésor papal pour son couronnement et ses fêtes libidineuses, réclame 34 000 florins (ce qui équivaut à peu près à 4,7 millions d’euros aujourd’hui) pour accorder le titre. Bien qu’occupant déjà plusieurs autres fonctions ecclésiastiques, Albert n’a cependant pas les moyens de payer des pots-de-vin aussi élevés. Il emprunte donc la somme nécessaire à Fugger, qui dépose l’argent directement sur le compte personnel du pape.

Johann Tetzel avec sa caisse. Gravure.
Johann Tetzel avec sa caisse.
Domaine public

Reste maintenant à rembourser les Fugger. Albert a un plan. Il achète au pape Léon X le droit d’administrer les « indulgences du jubilé » récemment annoncées. Les indulgences étaient des contrats vendus par l’Église pour pardonner les péchés, permettant aux croyants d’acheter leur sortie du purgatoire et leur entrée au paradis.

Mais, comme pour toute bonne escroquerie, il faut une couverture. Le motif invoqué (concocté par Jules II, le prédécesseur de Léon X) est crédible : la basilique Saint-Pierre a besoin d’une rénovation urgente et coûteuse.

Chargé de la vente, un « colporteur d’indulgences », le dominicain Johann Tetzel, qui « portait des bibles, des croix et une grande boîte en bois avec [...] une image de Satan sur le dessus », disait aux fidèles que ses indulgences « annulaient tous les péchés ». Il aurait dit, « lorsque l’argent s’entrechoque dans la boîte, l’âme saute du purgatoire » ! Sur le terrain, dans chaque église, des commis des Fugger assistent directement à la collecte de l’argent dont la moitié va au pape, le reste à Fugger. C’est ainsi que Fugger devient « le banquier de Dieu ».

Achète-moi des taux dignes d’intérêt, chéri

Tu ne percevras pas d’intérêts. En 1215, le pape Innocent III confirme explicitement l’interdiction de l’intérêt et de l’usure décrétée par la Bible. La phrase de Luc 6:35, « Prêtez et n’attendez rien en retour », est interprétée par l’Église comme une interdiction pure et simple de l’usure, définie comme la perception d’intérêts sur l’argent prêté. Ce n’était pas le scénario idéal pour Jacob Fugger !

Fugger embauche un théologien renommé.

Afin de faire changer cette situation, Fugger embauche un théologien renommé, Johannes Eck d’Ingolstadt (1494-1554), pour plaider sa cause. Fugger organise des débats contradictoires sur la question entre orateurs choisis par lui, et écrit une lettre au pape.

Cédant au banquier, Léon X publie un décret proclamant que la perception d’intérêts ne constitue de l’usure que si le prêt est consenti « sans travail, coût ou risque ». Ce qui n’a jamais été le cas pour aucun prêt ! Le tour est joué. Fugger persuade l’Église d’autoriser un taux d’intérêt de 5 %. La perception d’intérêts n’est pas autorisée, mais elle n’est pas punie non plus.

Grâce à Léon X, Fugger peut désormais attirer des dépôts en offrant à ses clients un rendement de 5 %. S’agissant des prêts, selon le rapport du Conseil du Tyrol, alors que les autres banquiers prêtaient à un taux de 10 % à Maximilien, le taux appliqué par Fugger, justifié par « le risque » dépassait les 50 % ! Dans les années 1520, Charles Quint dut emprunter à 18 %, et jusqu’à 49 % entre 1553 et 1556.

Achète-moi un deuxième empereur, chéri

Lorsque Maximilien Ier meurt en 1519, il doit encore à Jacob Fugger environ 350 000 florins. Pour éviter un défaut de paiement sur son investissement, Fugger réunit un cartel de banquiers afin de rassembler les sommes permettant au petit-fils de Maximilien, Charles Quint, d’acheter le trône.

Si un autre candidat avait été élu, comme François Ier qui a soudainement voulu briguer le mandat, il est peu probable qu’il aurait accepté de régler l’ardoise de son prédécesseur. Fugger prête donc, mais à quelles conditions ? Selon Jules Michelet (1798-1874), Jacob Fugger pose trois conditions fermes :

1. Les Garibaldi de Gênes, les Welser d’Allemagne et d’autres banquiers ne pouvaient participer à ce projet qu’en versant des acomptes à Fugger et ne pouvaient prêter de l’argent [à Charles] que par son intermédiaire ;
2. Fugger obtient des billets à ordre des villes d’Anvers et de Malines comme garantie, payés par les péages de Zélande ;
3. Il obtient de la ville d’Augsbourg qu’elle interdise de prêter aux Français. Il demande à Marguerite d’Autriche (la régente) d’interdire aux Anversois d’échanger de l’argent en Allemagne pour qui que ce soit [réservant de facto cette activité lucrative aux seuls banquiers d’Augsbourg...].

Comme nous l’avons déjà dit, les gens pensent que Jacob « le riche » était « très riche ». Bien sûr qu’il l’était. De nos jours, il est même considéré comme l’homme le plus riche de l’histoire, avec une fortune estimée à plus de 400 milliards de dollars actuels, soit environ 2 % du PIB total de l’Europe à l’époque... Deux fois mieux que Bill Gates.

Mais il serait plus juste de dire qu’il était très riche... de dettes. En renflouant leurs clients avec de l’argent fictif, les Fugger ne faisaient que se renflouer eux-mêmes. Si vous devez 400 000 euros à votre banque, vous avez un problème. Si vous lui devez 4 milliards, c’est elle qui en a un...

Achète-moi le Venezuela, chéri

Passons maintenant aux Welser, une famille patricienne de marchands et de banquiers actifs à Augsbourg depuis le XIIIe siècle. Au XVe siècle, les frères Bartolomé et Lucas Welser pratiquent un vaste commerce avec le Levant et d’autres pays, possèdant des succursales dans les principaux centres commerciaux du sud de l’Allemagne et de l’Italie, ainsi qu’à Anvers, Londres et Lisbonne.

En récompense de leur contribution à son élection en 1519, Charles Quint, incapable de les payer, leur accorde des privilèges dans la traite des esclaves africains et la conquête des Amériques. Par le contrat de Madrid (1528), les Welser se voient accorder le privilège de mener des « entradas » (expéditions) coloniales. Ils rêvent de richesses fabuleuses, alimentés par la découverte de trésors d’or : le mythe de l’El Dorado (la Cité de l’or) serait leur invention.

Ils mettent la main sur une grande partie de l’actuel Venezuela (en espagnol « Petite Venise »), qu’ils avaient eux-mêmes baptisé Welserland. En prime, ils obtiennent le droit d’expédier 4000 esclaves africains pour travailler dans les plantations de sucre. De 1528 à 1556, sept entradas conduisent au pillage et à l’exploitation des populations locales. La situation devient si intenable qu’en 1546, l’Espagne révoque le contrat. Bartholomeus VI, Welser et Philipp von Hutten sont arrêtés et décapités par le gouverneur espagnol local. Enfin, l’abdication de Charles Quint en 1556 met un terme à toute tentative des Welser de rétablir par la loi leur concession.

Achète-moi quelques esclaves, chéri

Le cuivre des mines de Fugger était utilisé pour les canons des navires, mais il servait également à fabriquer des « manillas » (dérivé du latin signifiant main ou bracelet). C’était une « monnaie » utilisée par la Grande-Bretagne, le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, la France et le Danemark pour échanger avec l’Afrique de l’Ouest de l’or et de l’ivoire, ainsi que des esclaves. Les métaux privilégiés étaient à l’origine le cuivre, puis le laiton vers la fin du XVe siècle, et enfin le bronze vers 1630.

Collection de manilles de différentes époques (cuivre et alliages de cuivre), utilisées comme monnaie d'échange pour l'achat d'esclaves.
Collection de manilles de différentes époques (cuivre et alliages de cuivre), utilisées comme monnaie d’échange pour l’achat d’esclaves.
Alexander Sarlay, CC BY-SA 4.0

En 1505, au Nigeria, un esclave se vend pour 8 à 10 manilles, et une dent d’éléphant pour une manille de cuivre. On dispose désormais de chiffres : entre 1504 et 1507, les commerçants portugais exportent 287 813 du Portugal vers la Guinée, en Afrique.

En 2023, des scientifiques ont découvert que certains bronzes du Bénin avaient été fabriqués avec du métal extrait à des milliers de kilomètres de là, en Rhénanie allemande. Le peuple Edo du royaume du Bénin a créé ses extraordinaires sculptures avec des manillas, la sinistre monnaie de la traite transatlantique entre le XVIe et le XIXe siècle...

Aujourd’hui

En septembre 2021, le professeur Pierre Bezbakh écrit dans Le Monde :

Alors, quand les caisses sont vides, le royaume d’Espagne émet des emprunts, une pratique qui n’est pas très originale, mais qui devient récurrente et à grande échelle. Ces emprunts étaient souscrits par des prêteurs étrangers, comme les Fugger allemands et les banquiers génois, qui accumulaient mais continuaient à prêter, sachant qu’ils perdraient tout s’ils cessaient de le faire, tout comme les grandes banques d’aujourd’hui continuent à prêter aux États surendettés. La différence est que les prêteurs attendaient l’arrivée promise des métaux américains, alors qu’aujourd’hui, les prêteurs attendent que d’autres pays ou des banques centrales soutiennent les pays en difficulté.

Aujourd’hui, une poignée de banques internationales appelées « Prime Brokers » sont autorisées à acheter et à revendre sur le marché secondaire les bons d’Etat français, émis à dates régulières par l’Agence française du Trésor pour refinancer la dette publique française (3228 milliards d’euros) et surtout les intérêts de cette dette (51 milliards d’euros en 2024). Les Fugger d’aujourd’hui s’appellent : HSBC, BNP Paribas, Crédit agricole, J.P. Morgan, Société générale, Citibank, Deutsche Bank, Barclays, Bank of America Securities et Natixis.

Logos des banques qui opèrent comme "Prime brokers" (HSBC, Crédit Agricole, Natixis, Société générale, J.P. Morgan, Barclays, BNP Paribas, citibank, Deutsche Bank, Bank of America Securities)
Les Fugger d’aujourd’hui...

Conclusion

Au-delà de l’histoire des dynasties Fugger et Welser, qui, après avoir colonisé les Européens, ont étendu leurs crimes coloniaux à l’Amérique, il y a quelque chose de plus profond à comprendre. Aujourd’hui, on dit que le système financier mondial est « désespérément en faillite ». Techniquement, c’est vrai, mais politiquement, il est maintenu avec succès au bord de l’effondrement total afin de garder le monde entier dépendant d’une classe de prédateurs financiers apatrides, qui se prétendent les seuls à pouvoir sauver le monde de la faillite !

Historiquement, les habitants de cette planète ont créé des Etats-nations et les ont dotés de banques nationales, contrôlées par leurs gouvernements, afin de se protéger de ce chantage financier systémique. Le précédent de la première Banque nationale des Etats-Unis d’Alexander Hamilton devrait nous inspirer pour faire encore mieux. Correctement gérées, les banques nationales peuvent générer des crédits productifs pour l’intérêt général à long terme, en développant notre économie physique et humaine plutôt que les bulles financières des maîtres-chanteurs financiers. Malheureusement, on a rarement connu de système positif de ce type, et lorsqu’il a existé, comme en France en 1946, il a été saboté par les marchands d’argent, qu’un Roosevelt, en Amérique, voulait chasser du temple de la République. A nous à présent de « moderniser » le système financier pour n’être plus jamais à la merci d’une finance prédatrice féodale. ▪