Certes, la situation sur place dégénère. Depuis fin février, Port-au-Prince est en proie à une nouvelle vague de violences déclenchée par les gangs. La « perle des Antilles » vit un cataclysme. Plus de 1500 personnes tuées au cours du premier trimestre de cette année, précise l’ONU. La pauvreté et la violence explosent.
Cette crise a poussé Ariel Henry, le Premier ministre par intérim, à démissionner, comme le réclamaient les gangs et une partie de la population. La composition du Conseil présidentiel, chargé d’organiser de nouvelles élections, piétine, chaque faction tentant de s’en emparer. Sur le terrain, la police est retranchée dans une guerre urbaine contre les puissants gangs haïtiens, parfois dirigés par d’anciens collègues... Au lieu de favoriser l’émergence d’un pouvoir démocratique, l’ONU, agissant par procuration pour la City et Wall Street, envisage une fois de plus d’envoyer une force de maintien de l’ordre. Le Kenya, qui avait accepté de la diriger, vient d’y renoncer.
Le chaos actuel est le résultat de longues années d’abandon et de pillage. Après le tremblement de terre de janvier 2010 qui a fait plus de 280 000 morts et 1,3 million de sans-abris, rien n’a été fait pour reconstruire. Et lorsque la Chine a proposé de rebâtir l’économie haïtienne, l’Occident s’est levé comme un seul homme.
Dette odieuse
En héritage, une pauvreté qui remonte aux conditions de l’indépendance d’Haïti en 1804, lorsque le pays devient la première république noire indépendante au monde. En panne d’imagination, les révolutionnaires qui accèdent au pouvoir répliquent le modèle de leur oppresseur et relancent les plantations. Face à la menace militaire, ils doivent concéder aux coloniaux vaincus une compensation de 100 milliards d’euros ! L’Hexagone oblige même Haïti à emprunter auprès de banques françaises afin de régler les intérêts de sa nouvelle dette.
Selon une enquête du New York Times de mai 2022, le total des sommes versées par Haïti à la France s’élèverait à 525 millions d’euros. Mais elle n’est pas seule responsable. Les États-Unis qui prennent le relais ont en effet siphonné les finances haïtiennes : en l’espace de dix ans, « un quart du revenu total d’Haïti est parti en remboursement de dettes contrôlées par la National City Bank », en l’occurrence la banque qui avait convaincu le président Wilson d’envahir le pays en 1915. Quand, en 2003, le président Aristide demande des réparations à la France, elle le fait chasser et remplacer, aidée en cela par l’Oncle Sam, comme le reconnaît Thierry Burkard, alors ambassadeur de France en Haïti.
La manière dont on parle aujourd’hui d’Haïti, qualifié de pays « maudit », relance les vieux stéréotypes cancanés à l’époque de l’indépendance. Voilà la première chose à corriger. France et États-Unis devraient vraiment s’abstenir de s’en mêler et laisser les BRICS offrir leurs plans de reconstruction.