Théodore Postol, professeur émérite en science, technologie et sécurité nationale au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et expert en armes nucléaires, a lancé cette mise en garde dans un article publié le 29 août par Responsible Statecraft.
Il confirme que le plan secret d’engagement nucléaire adopté par le président Biden en mars, et dont certains aspects ont été révélés par le New York Times du 20 août (voir p.14-15 article suivant), prévoyant que les Etats-Unis aient à faire face à trois puissances nucléaires ennemies en même temps (Russie, Chine et Corée du Nord), s’appuie sur un programme de « modernisation » des missiles balistiques intercontinentaux, déjà en cours d’application depuis quelques années.
Cette modernisation, qui porte sur l’ajout d’un mécanisme du nom de super-fuse (que nous traduirons par « super-détonateur » en français), améliore considérablement la précision des missiles balistiques lancés depuis les sous-marins nucléaires contre les silos de missiles nucléaires intercontinentaux enterrés chez l’ennemi. Jusqu’ici, les ogives disposaient de détonateurs se déclenchant à une hauteur fixe et on ne pouvait pas ajuster l’explosion en fonction de la distance de la cible (voir infographie). D’où le fait que de nombreux missiles rataient leurs cibles. Désormais, chaque ogive contient un nouveau type de détonateur qui permet d’ajuster la hauteur de l’explosion, multipliant ainsi par deux, voire trois, l’efficacité des frappes.
Ted Postol est catégorique : il ne s’agit en aucun cas d’une « légère modernisation » des composants de ces armes, « mais d’une étape spectaculaire franchie vers la capacité de mener et de gagner des guerres nucléaires contre la Chine et la Russie ».
En effet, à partir de leurs sous-marins intercontinentaux, les États-Unis peuvent lancer deux types d’ogives : les W-76, d’une puissance de 100 kilotonnes, et les W-88, d’une puissance de 475 kilotonnes.
En quoi ceci peut-il changer la donne, face à ces trois ou quatre « ennemis coalisés » contre les Etats-Unis ? Le nombre d’ogives W-88 est de 400 tout au plus. Assez pour frapper tous les silos et centres de commandement russes enfouis sous terre, mais pas assez pour frapper aussi les silos chinois et nord-coréens... Par contre, des W-76, il y a 1600 ! Et, suite au rajout du super-détonateur sur tous ces missiles, leur performance a été améliorée de deux à trois fois – de quoi atteindre l’ensemble des silos visés, chinois et nord-coréens compris.
Dans ce contexte, Postol rappelle qu’étant donné que ces missiles sont prévus au départ pour des frappes « préventives », leur déploiement implique que les dirigeants des Etats-Unis pensent pouvoir gagner une guerre nucléaire et se préparent à la mener. Présenter le développement et le déploiement de ce type de technologies de frappe préemptive en des termes trompeurs tels que la nécessité de « renforcer la dissuasion », ne peut prétendre tromper aucun dirigeant militaire ou politique de Russie ou de Chine.
C’est pourquoi, estime Postol, le président Vladimir Poutine « a révélé l’existence et approuvé la construction de l’arme fatale ultime, le sous-marin robot Poséidon, qui peut transporter une ogive de 100 millions de tonnes dans les ports de villes américaines, européennes et d’Asie de l’Est, avec la capacité de détruire des zones urbaines à des distances supérieures à 80 km de son point de détonation sous-marin ».
Il conclut : « Le déploiement du système Poséidon par la Russie fait office d’avertissement pour ceux qui pensent pouvoir mener et gagner des guerres nucléaires, en détruisant à titre préventif des pans importants des capacités de représailles nucléaires de la Chine et de la Russie. » ▪