Syrie

Comment le projet Blair-Bush a porté Al-Qaïda au pouvoir

jeudi 10 juillet 2025

ukcolumn.org
Vanessa Beeley

La chute de la Syrie a pris 14 longues et sanglantes années. On estime qu’un million de Syriens ont péri lors de ce conflit contre les forces terroristes mandatées par les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union européenne, la Turquie, les États arabes du Golfe et Israël. La majorité de ces Syriens étaient des soldats de l’Armée arabe syrienne qui ont donné leur vie pour défendre leur pays contre le projet takfiriste [1] fomenté par le Royaume-Uni et les États-Unis après le 11 septembre, en défense d’Israël.

La guerre de changement de régime contre la Syrie résulte de l’action du Premier ministre britannique mondialiste Tony Blair et du président américain George W. Bush. Elle peut également être attribuée à la « Doctrine de la rupture nette (clean break) », un document stratégique de la CIA, rédigé en 1996 pour Israël et qui précisait :

« Israël peut façonner son environnement stratégique, en coopération avec la Turquie et la Jordanie, en affaiblissant, en contenant, voire en faisant reculer la Syrie. Cet effort peut se concentrer sur l’éviction de Saddam Hussein du pouvoir en Irak, un objectif stratégique israélien important en soi, afin de contrecarrer les ambitions régionales de la Syrie. » (...)

En décembre 2024, nous avons assisté à la chute définitive du régime de Damas, après une avancée rapide des forces terroristes sous contrôle turco-israélien, sous la direction secrète du Royaume-Uni et des États-Unis.

La prétendue « guerre contre le terrorisme », née des événements tragiques du 11 septembre orchestrés par l’État profond américain, a culminé avec la prise de contrôle de la Syrie par le terrorisme. Al-Qaïda règne désormais en Syrie, menant des pogroms de nettoyage ethnique contre toutes les minorités et les communautés musulmanes sunnites qui rejettent les politiques obscurantistes de l’alliance des colons takfiris.

La Syrie laïque et inclusive, qui a résisté au néocolonialisme pendant toute son existence depuis son indépendance du mandat français en 1946, est livrée, du moins temporairement, aux ravages de l’Empire – turc, russe, israélien, américain, britannique et des États arabes du Golfe qui sont indirectement liés aux États-Unis et à Israël.

Face à la perte irrémédiable des accords Sykes-Picot, la France et la « Grande-Bretagne mondiale » [« Global Britain », selon la doctrine impérialiste imaginée par l’ancienne Première ministre Theresa May] s’efforcent de restaurer l’ordre colonial.

Les frontières, remises en cause par la montée de l’Axe de la Résistance [2] avant même le 7 octobre, doivent être rétablies ou redéfinies pour que ces deux puissances coloniales en déclin puissent maintenir leur influence dans la région.

L’armée française est présente en Syrie. Les « Contras » kurdes ont suggéré que les troupes françaises pourraient servir de tampon entre l’expansion néo-ottomane d’Erdogan et le projet de région autonome kurde soutenu par les États-Unis et Israël.

Parallèlement, l’Autorité générale des ports terrestres et maritimes d’Al-Qaïda en Syrie a récemment signé un protocole d’accord stratégique avec la société française CMA CGM, pour la création et l’exploitation de « ports secs » dans la zone franche syro-jordanienne et la zone industrielle d’Adra, au nord-ouest de Damas. CMA CGM a également renouvelé son contrat de modernisation et d’extension du port syrien de Lattaquié pour les 30 prochaines années. (...)

Les Britanniques ont cependant adopté une ligne beaucoup plus directe pour protéger leurs intérêts en Syrie après le coup d’État international qui a installé Al-Qaïda au palais présidentiel. (...)

Robert Ford

Le 12 mai, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Syrie, Robert Ford, a donné une conférence au Council on Foreign Affairs de Baltimore : « Les rebelles syriens ont gagné, et maintenant ? »

Il y explique comment, en 2023, il avait été invité,

par une « organisation non gouvernementale (ONG) britannique spécialisée dans la résolution des conflits » pour « les aider à sortir cet homme [Jolani, devenu président fin 2024] du monde terroriste et à l’intégrer à la vie politique ».

Selon Ford, il a effectué deux voyages avec l’ONG britannique en mars et septembre 2023, puis, en janvier 2024, après le coup d’État, il a accompagné une ONG britannique à Damas pour y rencontrer à nouveau Jolani.

Comme le précise Independant Arabia :

« Des sources bien informées nous ont révélé que l’organisation britannique qui a fourni un soutien politique et une formation au président syrien Ahmad al-Sharaa [nouveau nom choisi par Jolani] est Inter-Mediate, basée à Londres. L’ancien ambassadeur des États-Unis en Syrie, Robert Ford, a indiqué plus tôt ce mois-ci avoir collaboré avec cette organisation pour conseiller al-Sharaa, près de deux ans avant le renversement du régime de Bachar al-Assad. » (...)

Jonathan Powell

Inter-Mediate (IM) a été fondée en 2011 par Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, reconnu comme l’architecte de la guerre de changement de régime contre la Syrie, aux côtés de George W. Bush. (…) [3]

En novembre 2024, moins d’un mois avant le coup d’État d’Al-Qaïda en Syrie, le Premier ministre anglais [Keir Starmer] a invité Powell à devenir son conseiller à la sécurité nationale. Six jours avant la chute de Damas, Powell a quitté IM pour prendre ses fonctions à la sécurité nationale sous la direction de Starmer. Nombreux sont les rapports faisant état de l’influence de Blair sur Starmer depuis son élection.

Jonathan Powell.

Le cofondateur et conseiller principal d’IM n’est autre que Martin Griffiths. En 2023, il a été rapporté qu’IM bénéficiait d’un lien étroit avec le MI-6 (service de renseignement extérieur) et le ministère des Affaires étrangères.

Non seulement IM a reçu un financement du ministère britannique des Affaires étrangères, estimé à 4 millions de livres sterling entre 2011 et 2020, mais il existe des preuves tangibles (…) qu’en 2012, Powell a informé un haut conseiller de Clinton que IM,

« travaillait en étroite collaboration avec le Foreign and Commonwealth Office (FCO), le NSC (Conseil national de sécurité) et le SIS (Service de renseignement secret) à Londres ».

Il a également informé Clinton que IM organisait des « canaux secrets entre les insurgés et les gouvernements », ajoutant que des opérations étaient lancées en Syrie, au Yémen, en Somalie et en Birmanie.

Powell a rencontré le chef de cabinet adjoint de Clinton, Jake Sullivan, qui lui a déclaré : « Al-Qaïda est de notre côté en Syrie. » (...)

Il est donc clair que le rôle de Powell a débuté aux côtés de Tony Blair et s’est étendu tout au long de la guerre néocoloniale britannique contre la Syrie, pour finir avec Starmer, qui a présidé, de manière plutôt ignominieuse, à la mise en œuvre finale de la prise de pouvoir par Jolani et Al-Qaïda et au renversement d’Assad.

Le rôle de Powell était de normaliser la junte d’Al-Qaïda dans l’opinion publique, de poursuivre la politique coloniale britannique et d’asseoir l’influence britannique dans la région pour les décennies à venir. (…)

Le 19 février 2025, le journal émirati The National rapporta la rencontre discrète de Powell avec l’administration de la « Nouvelle Syrie », dirigée par l’ancien agent de Daech et d’Al-Qaïda, Jolani. (...)

Le frère de Powell, Lord Charles Powell, est administrateur de la Fondation Saïd, créée par l’homme d’affaires et philanthrope anglo-syrien Wafic Saïd. Toujours selon The National, ce dernier a rencontré Jolani à Damas en janvier, lors de la convergence des protagonistes du changement de régime et de la guerre vers la capitale syrienne.

En 2018, j’ai coécrit une série d’articles avec l’auteure et journaliste Whitney Webb, explorant le complexe « caritatif » instrumentalisé par les Britanniques contre le gouvernement syrien.

Nous y avons révélé l’alliance entre Ayman Asfari, un obscur homme d’affaires syro-britannique entretenant des liens privilégiés avec le régime britannique et le roi Charles, et la Fondation Saïd :

« En mai 2016, la Fondation Asfari s’est associée à la Fondation Saïd pour collecter des fonds en faveur de l’appel ‘Levons les mains pour la Syrie’. Les Fondations Asfari et Saïd ont atteint les 3,997 millions de livres sterling collectés pour ‘les millions de jeunes enfants’ privés d’éducation pendant les sept années de conflit en Syrie. Parmi les intervenants figuraient le Premier ministre britannique de l’époque, David Cameron, David Miliband, président-directeur général du Comité international de secours, et l’actrice Cate Blanchett, ambassadrice de bonne volonté du HCR. Le prince Charles a envoyé un message vidéo soulignant l’importance de l’éducation pour la reconstruction de la Syrie. »

Le National souligne que les liens de Powell avec la Fondation Saïd lui ont permis d’acquérir une connaissance approfondie de la Syrie grâce aux renseignements recueillis par cette dernière. Il est confirmé qu’il avait établi des contacts secrets avec Al-Qaïda, rebaptisée HTS, avant son arrivée au pouvoir. (...)

Powell aurait rencontré Jolani dès 2021, deux ans avant que Ford soit invité à contribuer à la formation de l’ancien terroriste de Daech. C’est la même année que l’émission Frontline de PBS a diffusé son documentaire « The Jihadist ». Ce fut l’une des premières tentatives de présenter Jolani comme un adversaire politique plutôt que comme un agent du terrorisme sectaire.

Hamish de Bretton-Gordon, un autre agent présumé du MI-6, présent à Damas immédiatement après le coup d’État, s’est rendu au nouveau ministère de la Santé et a mis en avant le rôle des Casques blancs, autre création du MI-6 et de la CIA, se présentant comme des urgentistes au service du pays. ( ...)

Gordon a annoncé :

« la Grande-Bretagne est particulièrement bien placée, grâce à la diaspora anglo-syrienne, pour faire bouger les choses, et l’ouverture de l’ambassade britannique à Damas ne saurait tarder [souligné par l’auteur]. »

L’auteur et journaliste français Georges Malbrunot a écrit un article pour Le Figaro sur l’implication d’IM dans la campagne de recrutement de Jolani et sur l’attention plus récente accordée aux membres « réformés » d’Al-Qaïda de la nouvelle junte syrienne, notamment le ministre des Affaires étrangères par intérim Asaad Hassan al-Shibani, l’un des fondateurs d’Al-Qaïda en Syrie. Selon Malbrunot, « à Damas, une employée d’Inter-Mediate parlant arabe et farsi, Lucy Stuart, conseille M. Shibani, selon un responsable syrien qui a présenté sa carte ».

Lors d’un entretien à Davos, Tony Blair a pris soin de passer sous silence la recrudescence du nettoyage ethnique et le massacre des alaouites, des chrétiens et des factions anti-takfiri en Syrie, perpétrés par HTS et ses mercenaires étrangers.

Marque-t-il ainsi son territoire en Syrie en tant que chef d’orchestre machiavélique des événements qui ont facilité l’ascension d’Al-Qaïda au pouvoir ? Il semble bien que oui. (...) ▪


[1Le takfirisme est une sous-branche du salafisme. C’est à cette minorité dans la minorité que l’on se réfère quand on parle d’islam radical djihadiste, c’est-à-dire à la fois fondamentaliste, non légaliste et violent. Cette mouvance, le takfirisme, se distingue par son appel aux armes, son idéologie messianique et sa propension à jeter l’anathème (takfir, en arabe) contre les autres musulmans.

[2Le terme « Axe de la Résistance » désigne une alliance politique et militaire informelle entre l’Iran, la Syrie et divers mouvements armés en Palestine (Jihad islamique palestinien, Hamas, FPLP-CG), au Liban (Hezbollah, PSNS), en Irak (Hachd al-Chaabi), en Afghanistan (Division des Fatimides) et au Yémen (Houthis).

[3Jonathan Powell a été le chef de cabinet de Tony Blair de 1997 à 2007 et le principal négociateur du gouvernement britannique pour l’Irlande du Nord pendant cette période. Diplomate britannique de 1979 à 1996, il a participé aux négociations sur la rétrocession de Hong Kong à la Chine au début des années 1980, aux négociations sur les droits de l’homme dans le cadre de la CSCE, aux négociations sur le contrôle des armements avec l’Union soviétique dans le cadre de la Conférence sur le désarmement en Europe (CDE) de Stockholm au milieu des années 1980 et aux négociations « Deux plus Quatre » sur la réunification de l’Allemagne à la fin des années 1980. Depuis qu’il a quitté le gouvernement, Jonathan a écrit Great Hatred Little Room : Negotiating Peace in Northern Ireland et The New Machiavelli : How to wield power in the modern world.