La défaite de l’Occident

Un coup de pied salutaire !

jeudi 25 avril 2024

Comment ne pas penser immédiatement au livre d’Emmanuel Todd, en voyant Emmanuel Macron, de colombe qu’il était il y a deux ans, se transformer en faucon, au point même de défier la Russie, y compris avec nos armes nucléaires ! Quand on voit aussi la légèreté avec laquelle il avait annoncé, comme le rapporte Le Monde du 21 février, « un verre de whisky à la main », devant un cercle restreint à l’Elysée, que « de toutes façons, dans l’année qui vient, [il allait] devoir envoyer des mecs à Odessa ».
Décryptage d’un livre qui fait grand bruit.
 
 

Un coup de pied salutaire

La Défaite de l’Occident, Emmanuel Todd, Gallimard, 23 €, 369 pages.

Pour Todd, les Etats occidentaux, en premier lieu le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ayant abandonné toutes les références religieuses, morales et politiques qui ont fondé leurs nations, sont dans un vide existentiel qui les conduit à devenir nihilistes et à vouloir exprimer leur volonté de puissance, par la violence et par la guerre.

Le propre de cet état psychologique est le déni de réalité. Or, sur quoi est fondée la volonté de puissance d’un Emmanuel Macron, qui se dit prêt à affronter la première puissance nucléaire du monde, la Russie ? La réalité est qu’il n’y a en France qu’une seule usine d’armement qui lui permettrait de tripler ses livraisons d’obus de 155 mm promis à l’Ukraine, passant de 30 000 en 2023 à 90 000 en 2024. Or, cette entreprise, les Forges de Tarbes, est actuellement à l’arrêt, incapable de faire face, en l’état, aux cadences exigées par cette commande. Autre triste réalité pour la France, si elle peut se targuer d’avoir une armée complète, incluant les armements conventionnels jusqu’au nucléaire, sa taille est, comme on l’entend souvent, « bonsaï ». Le graphique ci-dessous montre ce qu’elle pèse par rapport à l’armée russe.

Comparaison entre la France et la Russie
Sur le plan militaire France Russie
Armée  205 000 personnels 1 320 000 personnels
Réservistes  26 000 personnels 2 000 000 personnels
Budget militaire  49,7 Md $ 109 Md $
Chars d’assaut  222 14 700
Hélicoptères  447 1500
Avions de chasse  224 809
Véhicules militaires  85 000 161 000
Avions Cargo  118 453
Navires de guerre  128 781
Sous-marins  9 65
Ogives nucléaires 280 6000
Sachant qu’on ne pourrait envoyer qu’un seul contingent de 20 000 soldats, avec des moyens blindés limités, et que de telles unités en nombre aussi restreint ne pourraient tenir que 20 km sur les 1000 km du front ukrainien...

C’est de ces dures réalités et de leurs causes que traite, de façon poignante, l’ouvrage d’Emmanuel Todd. De façon poignante, car on n’est pas là devant un énième ouvrage de géopolitique, analysant les faits objectifs, extérieurs à nous-mêmes, qui se traduisent par des victoires ou des défaites. Todd fait appel à toutes les ressources de la démographie, de la sociologie, de l’anthropologie et de l’histoire (un bel exemple de l’approche de l’Ecole des Annales qui l’a formé et dont l’un des fondateurs fut le remarquable Marc Bloch), pour pénétrer au plus profond de nos âmes et nous conduire psychologiquement par tous les méandres de notre déchéance occidentale. C’est de nous dont il est question !

Passionnant aussi, car l’auteur nous emmène dans sa recherche, tel un spéléologue éclairant de sa lampe les cavités souterraines de notre être occidental.

Les surprises de la guerre d’Ukraine

Cette quête de vérité démarre, comme toute recherche fructueuse, en étudiant les phénomènes qui viennent contredire les idées préconçues que nous avions sur certaines questions. Dans la guerre d’Ukraine, il en dénombre dix, dont il traite dans l’introduction de son ouvrage.

De ces dix surprises, la seconde vient des deux adversaires que cette guerre met en présence, les Etats-Unis et la Russie, alors que depuis plus d’une décennie, la Chine était désignée par l’Amérique comme son principal ennemi.

Rencontre Biden-Macron à Washington, le 1er décembre 2022.
ceice credit

La troisième surprise concerne la résistance militaire de l’Ukraine. Alors qu’elle était mondialement considérée comme un Etat failli, corrompu, dépeuplé et champion du monde de la Gestation pour autrui (GPA) à bon marché, qui aurait pu croire qu’elle allait « trouver dans la guerre une raison de vivre, une justification de sa propre existence » ?

La quatrième fut la résistance économique de la Russie, dont on nous avait annoncé que les sanctions, et en particulier l’exclusion des banques russes du système d’échanges interbancaires Swift, « allaient mettre le pays à genoux ». La lecture de l’ouvrage (paru quelques mois avant la guerre) de David Teurtrie, Russie - Le retour de la puissance, montrant comment la Russie s’était préparée à être autonome dans les domaines informatique et bancaire, « nous aurait épargné cette foi ridicule en notre toute-puissance financière ». Todd note aussi une nette amélioration du niveau et de l’espérance de vie en Russie, ainsi qu’une mise à profit des sanctions pour développer son agriculture - devenant l’un des premiers exportateurs de céréales au monde - et son industrie. La Russie forme aujourd’hui 30 % d’ingénieurs de plus que les États-Unis.

Cinquième surprise : l’effondrement de toute volonté de souveraineté européenne. « L’UE a très vite abandonné toute velléité de défendre ses propres intérêts, se coupant de son partenaire énergétique et commercial russe » et acceptant « sans broncher le sabotage des gazoducs Nord Stream ». Et alors qu’il y a vingt ans à peine, la France, la Russie et l’Allemagne, disaient « non » à la deuxième guerre d’Irak, « l’axe Londres-Varsovie-Kiev, piloté par Washington, s’est substitué à l’axe Paris-Berlin ». Un chapitre consacré à l’Europe accuse la NSA de faire chanter ces dirigeants européens, après avoir espionné leurs comptes ouverts dans les paradis fiscaux américains.

Sixième surprise, pour Todd mais pas pour nous, à Solidarité & Progrès, « le surgissement du Royaume-Uni en roquet antirusse (...) au point de faire passer les néoconservateurs américains pour des militaristes tièdes ».

La huitième surprise, et « la plus surprenante », est venue des États-Unis. Dès juin 2023, des rapports dont la source était le Pentagone, ont fuité, révélant que « l’industrie militaire américaine (…) était incapable d’assurer l’approvisionnement en obus – ou en n’importe quoi d’ailleurs – de son protégé ukrainien ». Comment la Russie, dont le PIB d’avant-guerre, additionné à celui de la Biélorussie, était évalué à 3,3 % du PIB des principales économies alliées des Etats-Unis : Canada, Europe, Japon, Corée, peut-elle produire plus d’armes que ce groupe de nations réunies ? Cette question, dit Todd, « pose problème à la science reine de l’Occident, l’économie politique, dont le caractère – osons le mot - bidon est ainsi révélé au monde ».

Neuvième surprise et non des moindres, l’ignorance où se trouvait l’Occident de son propre isolement sur la scène internationale. « Ils s’attendaient, sincèrement, bêtement, à ce que la planète entière partage leur indignation face à la Russie. Ils ont déchanté. (…) Jour après jour, la dynamique de la guerre a fait croître l’hostilité à l’Occident dans le monde en développement, parce que celui-ci souffre des sanctions. »

Et enfin, dixième surprise, Todd, qui en 1976 avait prédit la chute de l’URSS, prédit aujourd’hui la défaite de l’Occident. « Aucune crise russe ne menace l’Occident » dit-il, décrivant une Russie, qui, avec son immense territoire de 17 millions de km² et une population décroissante, est « bien incapable de prendre le contrôle de la planète », ce qu’elle « ne désire nullement » d’ailleurs.

Graphique montrant la chute de l’espérance de vie en Occident depuis 1960, comparée à la hausse en Chine.

Pour l’auteur, « c’est bien une crise occidentale et plus spécifiquement américaine, terminale, qui met en péril l’équilibre de la planète. Ses vagues les plus périphériques sont allées buter sur un môle de résistance russe, sur un État-nation classique et conservateur. »

Combat à mort entre l’Etat-nation souverain et l’Etat post-impérial globalisé

Emmanuel Todd revient sur l’impact de la chute du Mur sur l’évolution de la Russie autant que des Etats-Unis, pour identifier l’opposition centrale entre ces deux puissances : l’adhésion par la Russie à sa souveraineté nationale et à un monde constitué d’Etats-nations, et l’abandon par les Etats-Unis de cette perspective en faveur d’un monde totalement globalisé, sous leur emprise, que Todd qualifie d’« Etat post-impérial ».

Si la Russie avait risqué la « désintégration » après la chute de l’URSS, elle s’est vite reprise dès l’arrivée de Poutine au pouvoir en 1997. La dérive américaine s’est aggravée lors de la chute de l’URSS, dont les causes, selon Todd, n’ont pas été bien comprises. « L’illusion a été de croire que la chute du Mur découlait d’une victoire américaine. Or, au moment où elle s’est produite, les Etats-Unis étaient déjà en déclin depuis 25 ans. »

Cependant, précise-t-il, la chute du Mur « a remis l’histoire en mouvement. Elle a créé un vide qui a aspiré le système occidental et principalement américain (…) Un double mouvement s’est déclenché : une vague d’expansion de l’Amérique vers l’extérieur, alors même que dans l’intérieur des Etats-Unis se produisait un accroissement de la pauvreté et de la mortalité. »

La thèse centrale du livre est le constat que la cause profonde de la défaite de l’Occident, et notamment de sa partie anglo-américaine, est son abandon du protestantisme et des valeurs religieuses, morales et politiques qui en découlaient et qui avaient fondé leurs sociétés. Non pas que Todd prône le retour de la religion à toutes ses pratiques en ce XXIe siècle, mais il décrit les terribles conséquences de l’effondrement de tout un système de valeurs qui était le socle unissant une société.

En sociologue, Todd adopte comme point de départ la thèse de Max Weber et la retourne. Si le protestantisme est à l’origine de la montée de l’Occident et de son essor économique, comme le dit Weber, en raison de l’alphabétisation promue par Luther afin que tous les fidèles puissent lire par eux-mêmes la Bible, la fin du protestantisme est aujourd’hui, symétriquement, la cause de la défaite de l’Occident. Cette montée du protestantisme fut à double tranchant : d’un côté des hommes éduqués, capables de contribuer au développement technologique et économique de leur pays. De l’autre, leur croyance dans la prédestination, avec des élus et des damnés, s’est traduite par l’acceptation de l’inégalité entre les hommes, ce qui explique le racisme qui l’on trouve aussi dans leurs sociétés, la haine des juifs en Allemagne et des Noirs aux États-Unis en étant deux exemples.

« Le christianisme a été la matrice religieuse originelle de toutes nos croyances collectives ultérieures : partout en Europe, la nation ou la classe ; en France spécifiquement, le radical socialisme, le socialisme, le communisme, le gaullisme ; en Grande-Bretagne, le travaillisme et le conservatisme ; en Allemagne, la social-démocratie et le nazisme et, à l’évidence, la démocratie chrétienne. En Amérique, la religion protestante a structuré la vie sociale en interaction avec le sentiment racial.

« Cet affaissement de la pratique et de l’encadrement religieux a mené à un premier état, zombie, de la sécularisation, dans lequel l’essentiel des mœurs et des valeurs de la religion disparue subsistent (notamment l’aptitude à l’action collective). L’état zombie d’une religion n’est cependant qu’une première phase (...). C’est alors qu’apparaissent les croyances de substitution, généralement des idéologies politiques fortes qui structurent les individus, comme le faisait la religion. (...) L’Etat-nation souvent férocement nationaliste, est typique de cet état zombie de la religion.

« L’état zombie n’est pas la fin du voyage. Les mœurs et les valeurs héritées du religieux s’étiolent ou explosent, et disparaissent enfin ; et alors, mais alors seulement, apparaît ce que nous sommes en train de vivre, le vide religieux absolu, avec des individus privés de toute croyance collective de substitution. Un état zéro de la religion. C’est à ce moment-là que l’Etat-nation se désintègre et que la globalisation triomphe, dans des sociétés atomisées où l’on ne peut même plus concevoir que l’État puisse agir efficacement. »

Or, « les croyances collectives structurent les individus (…) Cette société à l’œuvre à l’intérieur même de l’individu, c’est ce qu’en psychanalyse on appelle le ‘surmoi’ (…) Mais, dans l’esprit de Freud et de bien d’autres, le sur-moi est aussi un idéal du moi, qui permet à l’individu de s’élever au-dessus de ses désirs immédiats, pour être mieux et plus que lui-même.

« L’état religieux zéro traduit un vide et, tendanciellement, une déficience du surmoi. Il définit du rien, du néant, mais pour un être humain qui malgré tout ne cesse pas d’exister et continue d’éprouver l’angoisse de la finitude humaine. Ce rien, ce néant, va donc quand même produire quelque chose, une réaction dans toutes les directions : certaines admirables, d’autres stupides, d’autres abjectes.

« Rien d’étonnant donc, comme nous n’allons pas tarder à le découvrir, si le monde anglo-américain, que caractérise un protestantisme zéro (...), est actuellement le théâtre des plus patentes manifestations du nihilisme (…) Le nihilisme, tel que je l’entends, comporte deux dimensions fondamentales. La plus visible est la dimension physique : une pulsion de destruction des choses et des hommes, notion parfois très utile quand on étudie la guerre. La seconde dimension est conceptuelle mais non moins essentielle, surtout lorsque l’on réfléchit au destin des sociétés, au caractère réversible ou non de leur déclin : le nihilisme tend alors irrésistiblement à détruire la notion même de vérité, à interdire toute description raisonnable du monde. Cette seconde dimension rejoint, d’une certaine manière, l’acception la plus commune du mot, qui le définit comme un amoralisme découlant d’une absence de valeurs. Ayant un tempérament scientifique, j’ai beaucoup de mal à distinguer les deux couples que forment le bien et le mal, le vrai et le faux ; à mes yeux ces paires conceptuelles se confondent. » C’est aussi le déni de réalité…

Question à M. Todd

Quelle alternative nous laisse-t-il, après lecture, autre que celle de sombrer avec le nihilisme ? Disons, en résumant, que pour Todd, c’est l’Etat-nation qui pourrait, à condition de devenir actif, nous tirer d’affaires, un Etat-nation défini comme l’adhésion de la population d’un territoire donné à une culture commune. Caractérisé par un degré minimal d’autonomie économique et le maintien de relations commerciales avec d’autres, il doit assurer la capacité de la nation à se reproduire, à accroître le niveau et l’espérance de vie de ses habitants, au développement des classes moyennes. Todd fait la distinction entre des nations « actives », tirées de l’avant par des projets économiques et scientifiques qui profitent à tous, et des nations « inertes » qui vivotent. De ce point de vue, il le dit clairement, aujourd’hui toutes les nations sont au stade inerte, « aucun sentiment puissant ne les anime ». Y compris la Russie.

Ces membres du cabinet Biden, Avril Haines, directrice du Renseignement, Lloyd Austin, secrétaire à la Défense, et Anthony Blinken, secrétaire d’Etat, sortent tous de Westexec, cabinet de conseil à la défense ; Austin était au CA de la grande entreprise de défense, Raythéon.

S’il avait cru, il y a quelques années, que les Etats-Unis pouvaient, grâce à leur admirable Constitution, se ressaisir et retrouver leur vitalité de l’époque des présidents Roosevelt et Eisenhower, qu’il décrit en détail, Todd, qui prétend ignorer l’existence de la mouvance LaRouche, est désormais convaincu que la décadence américaine est irréversible : « L’implosion, par étapes, de la culture WASP depuis les années 1960 a créé un empire privé de centre et de projet, un organisme essentiellement militaire dirigé par un groupe sans culture (au sens anthropologique) qui n’a plus comme valeurs fondamentales que la puissance et la violence. Ce groupe est généralement désigné par l’expression ‘néo-cons’. »

Nous notons avec intérêt qu’il voit (avec ironie) dans la France d’aujourd’hui, un potentiel « zombie » positif à mobiliser pour le redressement de notre Etat-nation, chez beaucoup de Français qui aiment leur culture et parmi ceux qui défendent des idées souverainistes. Ce fut d’ailleurs le sens des trois campagnes présidentielles de Jacques Cheminade, qui a inscrit ses grands projets de réforme financière et de développement dans l’héritage de la Résistance et celui de Jaurès et De Gaulle, eux-mêmes inspirés par les contributions de Jean Bodin et de l’Académie des sciences de Colbert, avec son début de révolution industrielle. Campagnes qui ont valu à Cheminade de violentes attaques, y compris parfois venant du camp des « souverainistes » !

Bien que nous partagions de nombreux points de vue avec M. Todd, nous craignons qu’en annonçant la défaite de l’Occident, il ne passe à côté du danger de l’éclatement d’une nouvelle guerre mondiale, voire même nucléaire. C’est souvent au fond de l’abîme que l’on trouve le courage de changer.

C’est le but de la mobilisation que nous menons pour provoquer un sursaut aux Etats-Unis et à travers le monde, en faveur d’une solution négociée qui ne peut être garantie que par la création d’une nouvelle architecture internationale pour la paix par le développement économique, tenant compte de la sécurité non seulement des pays actuellement en guerre, mais de l’ensemble de notre planète. C’est l’objectif de notre campagne en faveur de cette proposition d’Helga Zepp-LaRouche, présidente de l’Institut Schiller, grande combattante contre le nihilisme.

Enfin, bien qu’il soit indéniable que le protestantisme ait contribué à faire émerger une force de travail hautement productive – la France l’a constaté après le départ des 200 000 huguenots, suite à l’abolition de l’Edit de Nantes – il serait abusif d’affirmer, comme le fait Weber, que le protestantisme est à l’origine des Etats-nations et de la montée de l’Occident. Nous rappelons à Emmanuel Todd que la volonté d’éduquer les populations était déjà présente chez Charlemagne et que la décision du roi Charles V, dit le Sage, d’acter que le roi n’est pas propriétaire de son pays, mais qu’il est uniquement le gérant de ce domaine public, vaut pour qualifier la France de cette époque d’Etat-nation, certes monarchique.

Emmanuel Todd a sans doute voulu forcer le trait, car il note bien la Renaissance européenne comme étant elle aussi à l’origine de la montée occidentale, à une époque où le protestantisme n’existait guère.