Réaliser de grands projets utiles ou disparaître

samedi 20 juillet 2024

Depuis 1971, année où le président Nixon suspendit la convertibilité du dollar en or, on a vu une finance spéculative et prédatrice consolider sa mainmise sur les grandes institutions financières occidentales (FMI, Banque mondiale, banques centrales), tout en s’efforçant, au nom de l’austérité, d’entraver systématiquement les grands chantiers essentiels à l’économie physique dont dépend notre existence.

Aujourd’hui, une oligarchie de faux-monnayeurs émet de l’argent virtuel à partir d’argent tout aussi virtuel, créant des bulles dépourvues de toute valeur capitalistique en matière de biens ou de services utiles dans la vie réelle. Si leurs opérations sont source de profits financiers considérables pour eux-mêmes, elles n’engendrent aucune richesse pour le commun des mortels. Pire encore, ce n’est pas un jeu à somme nulle, mais un jeu à somme négative. En effet, pour que leur manège continue à tourner sans s’effondrer comme un vulgaire schéma de Ponzi, les détenteurs de ce pseudo-capital doivent, à des moments clés, le transformer en richesses réelles. C’est le moment décrit par Shakespeare dans Le marchand de Venise, lorsque l’usurier Shylock exige de son débiteur « une livre de chair » pour honorer sa dette. Cela s’est produit par exemple en 2008, lorsque, pour sauver l’euro, la BCE (et ses actionnaires allemands, britanniques et français) exigea que la Grèce sape les fondements physiques de l’existence de son peuple (écoles, hôpitaux, services publics, retraites), offrant ce sacrifice humain sur l’autel du veau d’or de la finance folle. Aujourd’hui, à moins de suivre nos conseils, le prochain gouvernement français se fracassera sur le « mur de l’argent ». Saura-t-il contourner l’obstacle ?

Les grands projets n’apportent aucun profit financier, mais ce sont des outils pour une vie plus productive, plus belle et donc plus humaine.

Ce qui est certain, c’est que pour ce libéralisme-là, monétariste, totalitaire et mangeur d’hommes, l’austérité n’est pas une politique mais un acte de foi. Chaque empire a son rituel de sacrifices auxquels les peuples doivent se soumettre en échange de quelques amusements. Pour divertir ses citoyens, la grande machine de guerres perpétuelles que fut l’Empire romain leur offrait « du pain et des jeux » (olympiques).

C’est au nom de l’austérité budgétaire que les grands projets utiles furent systématiquement dénigrés, annulés et sabordés. Voilà pourquoi, depuis 1971, nous assistons à la destruction de notre appareil productif (industrie, agriculture, etc.) et de nos services publics (santé, éducation, culture, etc.), engendrant désertification, misère et désespoir.

Dans le tour d’horizon qui suit, nous examinerons quelques grands projets utiles rarement évoqués par nos médias. Nous mettrons également en garde contre un grand projet saoudien, contre-exemple de ce qu’il convient de faire (cf. encadré).

Dans la plupart des cas, ces réalisations n’apportent aucun profit financier, mais ce sont des outils pour une vie plus productive, plus belle et donc plus humaine : de l’eau, de l’énergie, des gains de temps précieux, grâce à des transports plus efficaces permettant à tous de s’émanciper et de s’épanouir. C’est là le but de la véritable économie.

* A. Projets européens en France

Alors qu’en Europe, les grands chantiers se font rares, la France en compte plusieurs en cours de réalisation. Cependant, ils sont encore trop souvent soumis à une vision comptable court-termiste, contexte européen oblige. Au mieux, on rend plus efficace ce qui existe déjà, au lieu d’anticiper le siècle à venir :

** Grand Paris, 36 milliards d’euros

Il s’agit, en Île-de-France, de doubler le nombre de kilomètres de métro, passant de 200 à 400 km, en favorisant notamment le transport banlieue-banlieue. Si, en soi, le projet répond à des besoins réels dits de « transport du quotidien », il s’inscrit malheureusement dans une logique de métropolisation des grandes agglomérations européennes, mises en concurrence les unes par rapport aux autres par la finance. Faute d’une vraie banque nationale au service de la nation, grandes villes et régions s’endettent en émettant des obligations. Qu’on améliore le transport urbain en Île-de-France est une bonne chose, à condition d’en faire autant dans le reste des territoires où l’on ferme des lignes et où construire des métros est devenu tabou.

** Liaison ferroviaire Lyon-Turin, 26 milliards d’euros

Après avoir trouvé un accord in extremis en janvier dernier, les autorités attendent désormais le feu vert de la Commission européenne pour lancer les trois années d’études d’ingénierie sur les voies d’accès françaises reliant Lyon au tunnel transfrontalier vers Turin. Ce tunnel entre la France et l’Italie (qui deviendra le plus long tunnel ferroviaire du monde, avec 57,5 kilomètres) est quant à lui en cours de construction et devrait être livré en 2032.

La capacité de fret passera de 3 à 28,5 millions de tonnes de marchandises transportées par le rail.

Il portera la capacité de fret de 3 à 28,5 millions de tonnes de marchandises transportées par le rail chaque année entre la France et l’Italie. Ce qui reste à étudier, à construire et à financer, ce sont les 120 km le raccordant avec Lyon, dont la réalisation est prévue pour 2045. L’UE prenant en charge une bonne moitié des coûts, l’État, les régions, les agglomérations et les villes, selon le budget et la sensibilité politique de chacun, annoncent quelle part ils veulent, et surtout ils peuvent y apporter ! Bref, on ne voit pas encore le bout du tunnel…

** Canal Seine Nord-Europe, 5 milliards d’euros

Carte du Canal Seine-Nord
Avec le canal Seine-Nord, le Bassin parisien aura accès aux grands ports internationaux du nord de l’Europe.
VNF

Imaginé au XIXe siècle par Lazare Carnot, à l’époque maire d’Anvers, le chantier du canal Seine-Nord Europe (CSNE) avance. A partir de 2028, il reliera le bassin versant de la Seine, notamment l’agglomération parisienne mais aussi Rouen et Le Havre, avec le réseau fluvial du nord de la France et du Benelux. Pour cela, un canal grand gabarit de 107 km doit relier l’Oise (au niveau de Compiègne) au canal Dunkerque-Escaut (à Aubencheul-au-Bac, dans le Nord). Le canal sera jalonné de sept écluses, dont une à Montmacq, de 60 ponts routiers et ferroviaires et de 3 ponts-canaux, dont un de 1,3 km franchissant la vallée de la Somme. Quatre plateformes multimodales doivent faciliter le développement d’activités logistiques et industrielles, en synergie avec le canal (l’équivalent de 500 000 poids-lourds/an sur le même axe).

Si de nombreuses études ont tenté d’en démontrer la rentabilité comptable, en se basant sur le « transfert modal » de la route vers le transport fluvial, la profitabilité du CSNE est ailleurs. C’est en désenclavant deux segments du réseau navigable français à grand gabarit, actuellement en impasse, que l’ensemble des infrastructures et des activités gagnera en efficience. Rien que le chantier du CSNE mobilise déjà plus de 6000 personnes, avec 3000 emplois spécialement créés. À plus long terme, les nouvelles activités économiques développées après la mise en service du canal seront également sources d’emplois locaux.
 
 

* B. Monde

** Egypte, le « Nouveau Delta », 10 milliards de dollars

Egypte, canalisations d'eau du projet Nouveau Delta.
Egypte, canalisations d’eau du projet Nouveau Delta.
mepmiddleeast.com

Les défis à relever par l’Égypte sont bien connus : plus de 90 % de sa population (109 millions d’habitants) en pleine croissance vit sur 5 % de son territoire, principalement dans le delta du Nil, région fertile du nord. Mais l’urbanisation grignote les surfaces agricoles. Pour relever le défi, le gouvernement a décidé en 2021 de construire dans le nord-ouest du pays un « fleuve artificiel » de 114 km, pour un coût de 9,7 milliards de dollars. Il s’agit d’un vaste système d’adduction d’eau et d’un programme d’irrigation connu sous le nom de projet « Nouveau Delta ».

L’objectif est d’irriguer 9200 km2 (environ la taille de Chypre ou de Porto Rico) de terres dans le désert occidental, ce qui représente une augmentation de 25 % du total des terres cultivées de l’Égypte ou une augmentation de 42 % du delta du Nil. C’est le plus grand programme d’irrigation de l’histoire de l’Égypte !

Le « Nouveau Delta » représente une augmentation de 25 % du total des terres cultivées de l’Égypte ou une augmentation de 42 % du delta du Nil.

Les équipes ont achevé la construction de l’usine en 24 mois et 27 millions d’heures de travail, en faisant venir des équipements spécialisés de 14 pays. Compte tenu de l’éloignement extrême du site et de l’importance de la main-d’œuvre (6500 personnes), les responsables du projet ont dû établir un camp à proximité, doté d’un large éventail de commodités.

La station d’épuration d’El Hamman, un investissement de 522 millions de dollars, réalisée par l’autorité militaire, est l’élément clé du dispositif. Inauguré il y a quelques mois, elle se classe désormais comme la plus grande station d’épuration du monde : en surface, elle s’étend sur plus de 320 600 mètres carrés, et en capacité, car elle peut fournir 7,5 millions de m3 d’eau douce par jour, soit 86,8 m3 par seconde !

Elle contribuera à préserver la richesse halieutique en réduisant la pollution des lacs du nord, qui représentent 75 % de la richesse halieutique de l’Égypte. Le plan du Nouveau Delta réduira considérablement sa dépendance à l’égard des importations de céréales. Depuis mars 2022, le conflit entre l’Ukraine et la Russie a provoqué une flambée mondiale des prix du blé, mettant en difficulté l’Égypte, premier importateur de blé au monde. (La Russie et l’Ukraine lui en avaient en effet fourni 80 % de ses importations en 2021.) L’élevage et la production laitière, les nouvelles industries et la connectivité avec les principaux ports et routes sont inscrits au programme.

Selon le ministre de l’Irrigation, ce projet montre au monde entier que l’Égypte a à cœur de ne pas gaspiller l’eau, « parce qu’elle essaie de tirer profit de chaque goutte en réutilisant, après traitement, les eaux usées agricoles en toute sécurité dans l’agriculture ». A ceux qui se demandent à quoi peuvent bien servir les armées en temps de paix, l’Égypte offre là un magnifique exemple.

** Arabie saoudite, un aqueduc deux fois plus long que le Nil, 500 millions de dollars

En 2016, avec son programme « Saudi Vision 2030 », le Royaume saoudien annonça son engagement à bâtir sa propre économie nationale, plutôt que de rester simple producteur de combustibles fossiles, dépendant entièrement des exportations étrangères pour satisfaire ses besoins.

Or, pour désenclaver l’intérieur du pays, il faut y apporter de l’eau. En 2022, l’entreprise d’État qui exploite une trentaine d’usines de dessalement d’eau de mer a produit 2,9 milliards de mètres cubes d’eau dessalée, un record.

Maintenant, il s’agit de distribuer cette ressource sur l’ensemble du territoire grâce à un vaste réseau de canalisations. Les chiffres annoncés pour « l’aqueduc Roi Salman », donnent le vertige : 12 000 kilomètres de canalisations, soit deux fois plus que le Nil ! Les conduites, passant sous les villes saoudiennes, s’étendront sur 126 000 kilomètres (trois fois la circonférence de la Terre) pour distribuer 9,4 millions de mètres cubes par jour.

En septembre 2023, le prince héritier a annoncé la création et le financement d’une « Organisation mondiale de l’eau », siégeant à Riyad, afin de coordonner les efforts mondiaux visant à garantir la durabilité de l’eau.

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<titre-bis|texte=Le parfait contre-exemple>

Arabie saoudite : NEOM, la nouvelle Tour de Babel de l’Arabie saoudite, 500 milliards de dollars
 
La science économique qui sous-tend le projet saoudien « Vision 2030 » est, hélas, contaminée par le monétarisme vert et les mirages du tourisme de luxe.

Le projet de développement urbain NEOM, qui nécessite un investissement de 500 milliards de dollars (contre 20 milliards de dollars pour le « Plan Oasis » de LaRouche [1]), représente la moitié de l’investissement total de Vision 2030. NEOM (du latin neo, nouveau, et de l’arabe mostaqbal, futur), qui rappelle les projets exotiques de Néron pour Rome, subira fatalement le même sort que la mythique Tour de Babel. Concrètement, NEOM devrait couvrir une zone de 26 500 km², allant de la mer Rouge aux monts Sarawat, le long du golfe d’Aqaba et d’une partie de la frontière jordanienne. L’objectif est d’y accueillir 1,2 million d’habitants d’ici 2030 et 9 millions de résidents et de touristes, principalement aisés, d’ici 2045.

Représentation artistique du projet urbain The Line.
Représentation artistique du projet urbain The Line.
Construction Week

Au cœur du NEOM, The Line, un projet urbain conçu par le cabinet américain Morphosis Architects. Il s’agit d’une ville futuriste, linéaire et « verticale », un corridor de 170 km à travers le désert, une sorte de double barre de gratte-ciel interconnectés, avec une circulation et des services publics exclusivement au niveau du sol. Cette « ville » verte, mesurant 500 m de haut et 200 m de large, sera neutre en carbone et entièrement alimentée par des énergies prétendument renouvelables. Alimentés par de nombreuses fermes verticales, les habitants auront tout à portée de main à moins de 5 minutes de marche et disposeront même d’un train à grande vitesse sans conducteur, qui pourra les amener en 20 minutes jusqu’à Trojena, une station de ski construite autour d’un lac, dans les monts Sarawat. Dédiée aux loisirs, elle accueillera les Jeux olympiques asiatiques d’hiver de 2029. A proximité de The Line se dressera Oxagon, gigantesque centre d’innovation et complexe industriel, conçu comme un port automatisé flottant.

NEOM est destiné non pas aux gens ordinaires, mais à l’élite mondiale des affaires, en lui offrant le mode de vie paradisiaque dont elle rêve. Les résidents profiteront du soleil, des merveilleux récifs coralliens de la mer Rouge, de la spéculation par internet et du ski l’après-midi, tout en vivant dans des conditions sanitaires optimales, à l’abri de la pollution et du spectacle répugnant de la pauvreté. Les premiers travaux ont commencé en janvier 2021. Si la Chine hésite à investir dans de telles folies, Bloomberg, pour sa part, s’inquiète à l’idée que seuls 2,4 km seront achevés d’ici 2030, tandis que les officiels prévoient que la petite portion de ville achevée d’ici 2030 ne pourra accueillir que 300 000 habitants.

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** Afghanistan : la Chine investit pour une nouvelle capitale

Alors que l’Occident voudrait conserver l’Afghanistan comme « un trou noir » de sous-développement où prospèrent l’opium et le terrorisme, les pays des BRICS saisissent toutes les opportunités qu’offre la reconstruction du pays, et pas seulement sur le plan minier.

Pendant des années, c’est l’aide internationale qui a permis à la plupart des Afghans de vivoter dans une extrême pauvreté, manquant d’aménagements de première nécessité comme l’eau potable, les routes goudronnées et les systèmes d’irrigation pour l’agriculture.

Or, d’après les médias locaux, le gouvernement afghan vient de conclure un accord avec le groupe chinois Chinatown, portant sur la construction d’une ville industrielle dans le district de Deh Sabz, au nord-est de Kaboul. On prévoit d’y implanter 150 usines pour un coût estimé à 216 millions de dollars, avec 13 000 emplois directs et 30 000 emplois indirects à la clé. En 2006, le gouvernement avait choisi Deh Sabz pour y construire Kabul New City (KNC), une nouvelle capitale d’une superficie de 722 kilomètres carrés, pouvant accueillir 4 millions d’habitants. Conçue par les Japonais, il s’agissait de résidences haut de gamme, réservées aux classes aisées. Avec les talibans, le projet a été entièrement revu afin d’offrir des logements accessibles à tous, en ramenant le coût de 80 à 7 milliards de dollars.

Le projet Kabul New City (KNC).
Le projet Kabul New City (KNC).
Architecture-Studio

Dans ce cadre, la crise aiguë causée par la dramatique pénurie d’eau à Kaboul doit être résolue d’urgence. L’Iran, la Chine, la Russie et la Turquie sont en lice pour y construire un système d’adduction d’eau de 120 km, acheminant l’eau de la rivière Panjshir de Bazarak à Tarakhel, dans le nord de Kaboul, afin d’alimenter en eau quelque 2 millions de personnes, soit entre un tiers et la moitié de la population de la capitale. ▪


[1Dès 1975, Lyndon LaRouche a proposé le Plan Oasis comme une solution de paix par le développement, afin que l’eau ne soit plus un facteur de conflit entre les différents pays de la région, mais devienne source de coopération entre tous. Voir la version la plus aboutie du projet dans Nouvelle Solidarité, juin 2024.