Entretien

Les « cahiers de doléances » sont vivants !

vendredi 25 octobre 2024

Bonjour. Pourriez-vous nous présenter succinctement le travail que vous avez accompli sur les cahiers de doléances citoyennes de 2019 ?

Photo de Magali Della Sudda
Della Sudda

Je suis directrice de recherche en science politique au CNRS, un organisme de recherche public. C’est dans le cadre de ma mission de service public que je réponds à votre sollicitation pour exposer dans vos colonnes les premiers résultats des recherches que nous menons. Depuis le mois de novembre 2018, je réalise une enquête collective auprès des participantes et participants au mouvement social des Gilets jaunes. C’est ainsi qu’en février 2020, des Gilets jaunes m’ont demandé ce qu’étaient devenus les « Cahiers de doléances » de 2018-2019. Avec mon collègue historien, nous avons accompagné aux Archives une équipe de Gilets jaunes, citoyennes et citoyens, entre octobre 2020 et 2021.

Une question revient souvent : pourquoi ces cahiers n’ont-ils pas été publiés et rendus au grand public ? Cette défection est souvent vécue comme une trahison du gouvernement...

Il faut d’emblée dissiper une idée reçue : les cahiers originaux sont accessibles au public gratuitement et sans difficulté depuis 2019. En janvier de cette année-là, tandis que l’opération du Grand débat national était confiée à un cabinet de conseil et à deux prestataires privés sous l’égide d’un « collège de garants », les agents de service publics et professionnels que sont les archivistes se sont émus des risques pour la conservation et l’accès aux cahiers. L’Association des archivistes français a obtenu qu’ils soient conservés au plus près des citoyennes et citoyens, dans les Centres d’Archives départementales. En Gironde, ils sont consultables depuis avril 2019. En revanche, les copies numérisées qui ont été réalisées par les préfectures ou des prestataires, sous la responsabilité de la Bibliothèque nationale de France, ne sont pas accessibles au grand public. Il faut pour les consulter demander une dérogation [aux Archives nationales, nde] car ces documents n’ont pas été inventoriés et classés avant leur numérisation selon les règles de l’art, et conformément au règlement général sur la protection des données personnelles et à la protection du secret de la vie privée. C’est un exemple de gâchis consécutif à la dépossession des services publics de leurs attributions, au profit de cabinets de conseil et de start-up qui n’ont ni la connaissance, ni les compétences des professionnels de la fonction publique. Mais si le chef de l’État et les gouvernements successifs n’ont pas traduit les attentes exprimées dans les cahiers, des collectivités territoriales s’y emploient, tel le Conseil départemental de Gironde.

Vous avez pu avoir accès aux cahiers de Gironde. Y a-t-il d’autres régions françaises où le même travail d’analyse soit fait ?

Au moment du Grand débat, des journalistes ont suivi la collecte des doléances. Certains se sont rendus très tôt dans les archives départementales. Puis ce sont des citoyennes et citoyens qui ont ouvert les cahiers. En Gironde, nous avons initié une recherche participative qui a inspiré une dynamique citoyenne et universitaire dans la Creuse, sous l’égide de la scientifique Manon Pengam. Marie-Anne Chabin, archiviste, mène un travail exceptionnel en Charente-Maritime. Mes collègues de l’École des hautes études en sciences sociales ont dépouillé les cahiers de la Somme, tandis que ceux du laboratoire Triangle, à Lyon, dépouillent les cahiers du Rhône et de l’Isère. Dans le projet de recherche que je coordonne, nous étudions les cahiers de la Gironde, de l’Orne, du Finistère et prochainement des Landes et du Lot. Désormais, nous essayons de coordonner les enquêtes et d’avoir une base méthodologique commune pour pouvoir ensuite faire des comparaisons. A Rodez, dans l’Aveyron, un collectif citoyen a monté une exposition à partir des cahiers. Toutes ces initiatives leur confèrent une valeur de « patrimoine » commun.

Qu’avez-vous découvert au cours de cette recherche et à quoi pourrait-elle servir ?

Il me semble qu’il y a deux questions distinctes. Tout d’abord, une question de recherche sur la participation citoyenne et les grands thèmes des cahiers. On constate qu’il y a des dynamiques spécifiques de participation qui caractérisent l’écriture dans des cahiers de doléances, que les usages des cahiers sont divers et se retrouvent à des échelons distincts de l’action publique. On lit une forte attente de justice sociale et de démocratie. En Gironde, on voit aussi une place singulière accordée à la transition écologique, avec un consensus sur le développement économique local, l’interdiction des pesticides et une demande de protection de la santé environnementale.

Ensuite, il y a une question démocratique qui porte sur l’usage de ces cahiers dans le cadre de la participation et du débat public. Sur ce point, je ne peux formuler de recommandation, car ce n’est pas mon rôle de chercheuse. En revanche, il me semble que ces documents peuvent constituer une base de travail et de réflexion sur les attentes et les propositions exprimées.

Quel conseil donneriez-vous aux citoyens pour que ces cahiers de doléances puissent être mis en valeur et soient utiles à la société ?

Avant toute chose, j’invite celles et ceux qui le souhaitent à franchir la porte des Archives départementales et à s’enquérir des cahiers originaux. Ils y trouveront un personnel compétent qui les orientera dans leur recherche. Ensuite, pour avoir une méthode, on peut s’appuyer sur l’expérience des universitaires ou collectifs de recherche qui ont dépouillé ces cahiers. Enfin, c’est par la réflexion et la discussion collective que ces paroles citoyennes pourraient être réappropriées et servir à éclairer le débat public. Mais c’est avant tout aux citoyennes et citoyens d’en faire la démarche. En tant que scientifiques, nous pouvons accompagner ces initiatives citoyennes en exposant nos méthodes et partageant nos analyses, mais nous devons nous garder de parler et d’agir à la place des citoyennes et citoyens. ▪

Propos recueillis par Sébastien Drochon, militant S&P