Poutine, Orban, Xi Jinping
Le 14 juin dernier, à la veille d’un simulacre de conférence pour la paix organisée par l’Ukraine en Suisse — sans la Russie — Vladimir Poutine a exposé devant la direction du ministère russe des affaires étrangères ses propres exigences pour le rétablissement de la paix. Un discours dans lequel il tend aussi la main aux Européens.
Tout d’abord, Poutine a souligné qu’il ne voulait pas d’un cessez-le-feu temporaire qui serait mis à profit par l’Ukraine pour se réarmer puis repartir en guerre de plus belle. Il veut une solution définitive au conflit.
Pour y parvenir, voici ce qu’il propose :
1) retrait total des troupes ukrainiennes des Républiques de Donetsk et de Lougansk, ainsi que des régions de Zaporijia et de Kherson ;
2) statut neutre, non aligné et non-nucléaire pour l’Ukraine ;
3) démilitarisation et dénazification ;
4) pleine garantie des droits, des libertés et des intérêts des citoyens russophones en Ukraine, et reconnaissance des nouvelles réalités territoriales, y compris le statut de la Crimée, de Sébastopol, des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, ainsi que des régions de Kherson et de Zaporijia en tant qu’entités de la Fédération de Russie. Ces principes fondamentaux devront être entérinés sous la forme d’accords internationaux ;
5) annulation de toutes les sanctions occidentales contre la Russie.
Biden et Scholz ont rejeté d’emblée ces conditions et les réactions négatives du camp occidental ont fusé : « ultimatum à la Hitler » pour Zelenski, « capitulation » selon les dirigeants européens, « illusions dangereuses » pour d’autres. Impossible pour eux d’avaler ces pertes pour l’Ukraine, en territoire et en vies humaines, résultat de la guerre qu’ils ont eux-mêmes provoquée. Pire, personne n’a relevé l’élément le plus fondamental de ces propositions : l’appel du président russe aux Européens.
Point capital pour S&P, la solution présentée par Poutine ne vise pas uniquement à traiter le problème ukrainien en soi, qui ne serait, selon lui, que l’expression eurasiatique d’un ordre de sécurité euro-atlantique « en plein effondrement ». Il propose « aux pays européens et membres de l’OTAN » de coopérer à l’établissement d’une « architecture de paix eurasiatique ». Helga Zepp-LaRouche, présidente de l’Institut Schiller, y voit une occasion à saisir. Un premier pas vers cette « nouvelle architecture de sécurité mondiale » qu’elle avait déjà proposée en décembre 2022, et qui seule permettra à terme d’éviter une guerre mondiale.
Pour établir cette nouvelle architecture de paix eurasiatique, Poutine avance cinq propositions :
1. « Engager le dialogue avec tous les participants potentiels de ce futur système de sécurité, à commencer par les États ouverts à une coopération constructive avec la Russie », dont la Chine. Poutine a pris acte, suite à ses échanges avec le président Xi Jinping, « que la proposition russe concordait entièrement avec les principes fondamentaux de l’initiative chinoise en matière de sécurité globale, et les complétait ».
2. « La future architecture de sécurité est ouverte à tous les pays eurasiatiques qui souhaitent y participer. ‘À tous’ fait également allusion aux pays européens et membres de l’Otan, bien entendu. Nous vivons sur un même continent. Quoi qu’il se passe, il est impossible de changer la géographie, et nous devrons d’une manière ou d’une autre coexister et travailler ensemble. »
3. Intensifier le dialogue avec « les organisations multilatérales déjà actives en Eurasie. Cela concerne avant tout l’OTSC, l’Union économique eurasiatique (UEEA), la Communauté des États indépendants (CEI) et l’OCS ».
4. Pour Poutine, « il est temps d’entamer une large discussion sur un nouveau système de garanties bilatérales et multilatérales de sécurité collective en Eurasie. À terme, il sera nécessaire de réduire progressivement la présence militaire des puissances étrangères dans la région eurasiatique. »
« Bien sûr, reconnaît-il, nous comprenons que dans la situation actuelle, cette idée peut sembler irréaliste. Mais à l’avenir, si nous bâtissons un système de sécurité fiable, il n’y aura tout simplement plus besoin de contingents militaires extrarégionaux. »
5. Il en vient enfin à cette question essentielle : la paix par le développement. « Une partie importante du système de sécurité et de développement eurasiatique doit évidemment inclure des questions d’économie, de bien-être social, d’intégration et de coopération mutuellement bénéfique, ainsi que la résolution de problèmes communs tels que la réduction de la pauvreté et des inégalités, le climat, l’écologie et l’élaboration de mécanismes de réponse aux menaces de pandémie et de crises économiques mondiales. »
Les perspectives de Poutine pour l’Eurasie se placent dans le contexte d’un monde nouveau à construire, où la sécurité des uns ne peut être obtenue au détriment de celle des autres, et où sécurité va de pair avec le droit au développement économique pour tous. « Le monde change rapidement », affirme-t-il dans cette longue allocution :
« La situation ne sera plus comme avant, ni en politique mondiale, ni en économie, ni dans la concurrence technologique. De plus en plus d’États cherchent à renforcer leur souveraineté, leur autosuffisance, leur identité nationale et culturelle. Les pays du Sud global et de l’Est se placent au premier plan, et l’importance de l’Afrique et de l’Amérique latine augmente. (...) Les transformations se sont également accélérées en Eurasie, où plusieurs projets d’intégration d’envergure sont activement mis en œuvre.
« C’est précisément sur la base de cette nouvelle réalité politique et économique que se dessinent aujourd’hui les contours d’un ordre mondial multipolaire et multilatéral (…) Cette image de l’avenir est en harmonie avec les aspirations de la grande majorité des pays du monde. Nous le voyons, notamment à travers l’intérêt croissant pour le travail des BRICS, un groupe universel fondé sur une culture particulière de dialogue de confiance, d’égalité souveraine des participants et de respect mutuel. Dans le cadre de la présidence russe cette année, nous favoriserons l’intégration progressive des nouveaux membres des BRICS dans les structures de travail du groupe (…) De manière générale, je pense que le potentiel des BRICS leur permettra, avec le temps, de devenir l’une des principales institutions régulatrices de l’ordre mondial multipolaire. »
« L'arrogance des États occidentaux » nous a conduits « près du point de non-retour ».
Cependant, il y a urgence à appliquer ces solutions, avertit Poutine, car « cette situation provoquée par l’égoïsme et l’arrogance des États occidentaux » est non seulement « extrêmement dangereuse », mais elle nous a conduits « près du point de non-retour ». Preuve de « l’aventurisme extrême des politiciens occidentaux, [leurs] appels à infliger une défaite stratégique à la Russie, pays qui possède les plus grands arsenaux d’armes nucléaires. (…) Ils ne comprennent pas l’ampleur de la menace qu’ils créent eux-mêmes, ou alors, ils sont simplement obsédés par la croyance en leur propre impunité et en leur propre exclusivité. L’un comme l’autre peut tourner à la tragédie. » ▪