Violences sexuelles et psychologiques

En parler, c’est libérer la parole des victimes !

dimanche 22 décembre 2024

Julie Péréa est conseillère municipale de Poussan (34), déléguée à la lutte contre les Violences intra familiales. C’est la période idéale pour évoquer ce sujet délicat car les violences, non seulement continuent mais s’exacerbent en période de fêtes de fin d’année. Propos recueillis par Karel Vereycken.

Question :
Bonjour Julie, pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Julie Péréa : Bonjour, je suis en charge de la question de l’égalité hommes-femmes, des luttes contre les discriminations et surtout contre les Violences intra familiales (VIF). Je suis l’élue-référente de la commune de Poussan au sein du Comité du même nom, créé il y a trois ans par Sète-Agglopôle-Méditerranée, l’intercommunalité du Bassin de Thau. Ce Comité est né de la volonté des 14 maires de l’agglomération, dans le cadre du Conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CISPDR).

Avec l’affaire des viols de Mazan dont on parle dans le monde entier, le sujet est d’actualité. Pourriez-vous résumer pour nous cette affaire et ce qu’elle dévoile ?

Tout d’abord, le procès des viols de Mazan est un procès qualifié de hors normes. Ce ne sont pas moins de 51 agresseurs officiellement accusés, dont le mari de la victime. Les gendarmes étaient même remontés à 80 agresseurs potentiels. Mme Pélicot, la victime, a découvert ce qu’elle avait vécu quand les gendarmes lui ont demandé de passer à la gendarmerie. Au départ, son mari avait été arrêté parce qu’il prenait des photos sous les jupes des femmes dans un centre commercial. Par expérience, les gendarmes savent que ce genre de comportement n’est pas anodin. En perquisitionnant à son domicile, ils ont découvert que l’ordinateur de M. Pélicot décelait des faits bien plus graves sur une période d’au moins 10 ans. Ils ont appris à Mme Pélicot qu’elle avait été droguée par son mari et qu’il avait orchestré les viols qu’elle a subis par de parfaits inconnus.

Si ce procès attire l’attention par le grand nombre d’accusés en cause, il est l’arbre qui cache la forêt. Pour l’année 2023, le ministère de l’Intérieur annonce 271 000 cas de violences conjugales, dont seulement 14 % font l’objet d’un dépôt de plainte. Le fait que seuls 4 % des dépôts de plainte soient instruits, le reste étant classé sans suite, n’incite pas les victimes à porter plainte. Encore faut-il qu’elles soient conscientes d’être victimes. Il ne s’agit pas d’un simple conflit entre deux personnes, mais de mécanismes d’« emprise » ou de « contrôle coercitif » [1], qualificatif déjà reconnu et inscrit dans le droit d’un certain nombre de pays anglo-saxons (Canada, Royaume-Uni, etc.).

Lors des Assises nationales de l’aide aux victimes, organisées par France-victime 34 en juin 2023, le procureur de Béziers nous apprit qu’en droit français, le mot « emprise » n’est reconnu que pour évoquer le gourou d’une secte. La France est très en retard en matière juridique dans la protection des victimes et co-victimes [2] malgré des améliorations notables ces dernières années.

Lors de mes rencontres avec des professionnels liés à la lutte contre les VIF et avec d’anciennes victimes, j’ai constaté que la société a encore cette idée que la victime de VIF est « une femme en situation précaire qui reçoit des coups ». Or, en réalité, si une victime reçoit des coups, c’est qu’il y a déjà eu d’autres formes de violences moins connues des autorités et du grand public. Certaines campagnes officielles en témoignent, comme celle de Haute-Savoie, sortie à l’occasion de la journée internationale des violences faites aux femmes, le 25 novembre 2024. Cette campagne montre une femme au visage tuméfié, se faisant étrangler par son agresseur : c’est la violence physique. Comment un agresseur usant principalement de violences psychologiques pourrait-il se reconnaître dans cette affiche ? Il ne cogne, ne fait de mal qu’avec des mots !

Sur les violences psychologiques au sein du couple, je recommande l’excellent court métrage « Mimosa », réalisé par Martine Malaterre. [3]

Il existe désormais une nouvelle application, Opale.Care [4], qui simule les coûts financiers des VIF pour les entreprises, les collectivités et l’ensemble des contribuables français. Les premières statistiques obtenues établissent que près d’un tiers des employés d’une entreprise ou des habitants d’une commune sont concernés par les seules violences conjugales : auteurs, victimes et enfants co-victimes tous confondus ! Le chiffre vous paraît exagéré ? Pas sûr. Au regard de mon expérience de terrain, à partir du moment où je parle de ma délégation sur les VIF en me présentant, je constate que beaucoup de mes interlocuteurs me disent en avoir été victimes ou connaître une ou plusieurs victimes, ou même des auteurs, pouvant s’agir d’une femme, d’un homme ou d’un enfant.

Si l’on y ajoutait l’ensemble des violences intrafamiliales (dont l’inceste), la pédophilie, le harcèlement scolaire, le harcèlement au travail (parce qu’un auteur de violences à la maison l’est souvent aussi au travail), ainsi que dans la sphère amicale, les chiffres seraient affolants. A ma connaissance, il n’y a pas de statistiques globales.

La situation économique et sociale du pays allant en s’aggravant, compte tenu du contexte national et international, les conditions de travail ne s’arrangeront pas. Un tiers des fonctionnaires éprouvent un mal être au travail, et ce n’est pas mieux dans le privé.

Certaines victimes sont traitées comme des suspects.

Selon mon expérience d’élue de terrain, on est bien dans une société malade. Il n’y a plus de respect. Toutes les affaires judiciaires sur les VIF actuellement en cours, au regard de la manière dont sont traitées certaines victimes, nous le démontrent. Ces dernières sont traitées comme des suspects. Je pose donc la question : veut-on que nos enfants et les générations futures vivent dans une société malade ? Ou allons-nous mettre de vrais moyens pour la soigner efficacement et durablement ?

Est-ce que la violence est en hausse, ou est-ce qu’on en parle davantage grâce au mouvement #MeToo ?

On a réduit le nombre de morts sur la route grâce à la prévention routière, aux améliorations techniques et technologiques, et aussi en rendant obligatoire le port de la ceinture, c’est-à-dire par la loi. Il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement dans la lutte contre les violences. Ce n’est que depuis récemment que l’Etat s’est emparé du sujet des VIF et fait de la prévention, mais avec des moyens totalement insuffisants.

Comme me l’expliquait, il y a environ un an, la directrice du Centre de formation des maires et des élus de l’Hérault (CFMEL), les associations d’aide aux victimes et aux auteurs ont pendant très longtemps pallié les carences de l’Etat en matière de VIF et de violences sexuelles et sexistes (VSS).

(...) L’Etat avance très (trop) lentement et les élus locaux, bizarrement, ne se sentent pas spécialement concernés. La directrice du CFMEL me confiait avoir du mal à les mobiliser pour une formation sur les VIF. Pourtant, quand on voit les chiffres, et les missions que sont censés remplir les élus locaux, ça me laisse perplexe. Le danger, c’est qu’avec les coupes budgétaires qui se profilent à l’horizon, aussi bien au niveau national qu’au niveau des collectivités, les maigres budgets dont elles disposent risquent de s’évaporer…  ▪


[1Voir Le contrôle coercitif, d’Andreea Gruev-Vintila, aux éditions Dunod.

[2Depuis la loi 18 mars 2024, les enfants sont reconnus comme des co-victimes, au vu des dégâts psychologiques subis, et non plus comme de simples témoins.
https://www.vie-publique.fr/loi/288160-loi-du-18-mars-2024-violences-intrafamiliales-inceste-autorite-parentale