Conférence internationale de l’Institut Schiller - compte rendu

mercredi 25 juin 2025

Helga Zepp-LaRouche

Helga Zepp-LaRouche a ouvert la conférence, en posant à l’Allemagne, son pays, et au reste de l’Europe, cette question : Alors que le génocide de Gaza « laisse une horrible tache sur l’humanité tout entière » et que la guerre en Ukraine pourrait conduire l’humanité à une extinction nucléaire, pourquoi voulez-vous vous autodétruire ? ». Sans être trumpiste, elle a donné raison à JD Vance qui s’en était pris à la « dégénérescence de la démocratie en Europe », où l’on annule et recommence les élections jusqu’à obtenir le résultat souhaité. Si elle ne change pas, « l’Europe sera bientôt présentée dans les musées du monde entier comme l’une des civilisations fossiles qui n’a pas survécu », a-t-elle averti.

L’opportunité historique de la fin de la Guerre froide a été « sabotée par les manœuvres géopolitiques des néoconservateurs de l’Anglosphère », a déploré Mme LaRouche, comme en témoignent les documents historiques concernant les promesses faites par les dirigeants de l’OTAN de ne pas étendre son emprise vers l’Est. Décrivant comment de nombreux documents cruciaux avaient inexplicablement disparu d’internet, elle a attaqué les efforts des historiens révisionnistes pour passer sous silence le rôle de l’URSS dans la défaite du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. La Russie, a-t-elle ajouté, « a fait preuve d’une immense générosité en autorisant la réunification de l’Allemagne ».

Elle a ensuite évoqué le « succès époustouflant » du modèle économique chinois, fondé sur l’apport constant de nouvelles technologies. Il s’agit du « plus grand miracle économique de l’histoire », un modèle qui inspire aujourd’hui les pays du Sud. Nous devons « donner la priorité à l’humanité » afin de créer un nouveau paradigme où les nations du monde cesseront d’agir comme des « gamins querelleurs », a-t-elle déclaré. « Remplaçons l’affrontement géopolitique par la coopération » et « faisons naître un amour presque tendre pour l’humanité ».

Naledi Pandor

Pour Mme Naledi Pandor, ancienne ministre des Relations internationales et de la Coopération de l’Afrique du Sud, nous nous trouvons dans un « environnement géopolitique très difficile et toxique », où les avancées passées de la civilisation et les droits de l’humanité sont menacés. Elle a mis en garde contre le danger d’un grave recul des acquis en matière d’égalité des droits des femmes et la menace d’une reprise de la course aux armements. L’idée que « la force prime sur le droit et que la force est la seule chose qui compte » est devenue dangereusement dominante aux États-Unis. En particulier, « il est tragique que nous ayons laissé le massacre de la Palestine durer pendant plus de 18 mois ». Elle a soutenu le plan Oasis de l’Institut Schiller et d’autres initiatives visant à créer un « leadership mondial bienveillant et rationnel », qui montrent qu’il y a bien « un adulte dans la salle », tout en appelant les BRICS à émerger comme un groupe de dirigeants mondiaux incarnant cette vision.

Zhang Weiwei

« Le monde multipolaire est déjà là », a souligné à son tour Zhang Weiwei, professeur de relations internationales à l’Université Fudan en Chine. Les économies des BRICS sont désormais plus importantes que celles du G7, mais nous avons besoin d’un ordre mondial qui reflète cette réalité. Tandis que la Chine et la Russie sont d’accord sur ce point, Donald Trump, lui, se tourne vers le XIXe siècle et son approche du « diviser pour régner ». Ces quatre dernières décennies, l’Asie a connu une réussite « gagnant-gagnant », fondée sur trois orientations : 1) développement, 2) dialogue civilisationnel et 3) résolution pacifique des conflits.

Quant à l’initiative « la Ceinture et la Route », elle représente désormais 1000 milliards de dollars et 5000 projets ! Aucune nation n’est obligée d’y adhérer, c’est une coopération gagnant-gagnant pour toutes les parties concernées. Le « pacte vert » chinois fonctionne bien, a-t-il ajouté, contrairement aux grands projets européens et étrangers, qui en parlent beaucoup sans aboutir à grand-chose. La Chine a rendu les technologies d’« énergies renouvelables » économiquement viables et les émissions ont diminué. Elle a entouré une zone désertique de la taille de l’Allemagne d’une « ceinture verte » qui empêche le désert de s’étendre. Des terres incultes sont converties en terres agricoles et en parcs solaires. L’accent a également été mis sur la gestion de l’eau, essentielle à la résolution des conflits, et Zhang a évoqué le Plan Oasis comme exemple de ce principe.

Donald Ramotar

Donald Ramotar, ancien président du Guyana, est revenu sur les questions stratégiques : « Nous nous réunissons à un moment où le monde traverse de profondes convulsions. » La guerre en Ukraine a pour but d’aller à l’encontre des préoccupations légitimes de la Russie en matière de sécurité et de saboter son économie. Les guerres au Soudan du nord et du sud et au Congo ont des mobiles similaires. Il a condamné Israël, qualifié de « régime fasciste d’apartheid » dont les crimes sont permis par l’Occident. L’ancien président a accusé l’OTAN de tenter de maintenir sa domination et de sauver le néocolonialisme, « un système socio-économique obsolète ». Les inégalités de richesse n’ont jamais été aussi grandes. Des institutions comme la Banque mondiale sont entièrement sous le contrôle des États membres de l’OTAN. Le deux poids, deux mesures est monnaie courante : l’indépendance du Kosovo est reconnue, tandis que le référendum, bien plus démocratique, en Crimée est rejeté. « Les taux d’intérêt sont utilisés pour soutirer les ressources du tiers-monde », a-t-il déclaré.

L’impérialisme n’a pas hésité à recourir à la force militaire pour atteindre ses objectifs dans les pays du Sud, a dénoncé M. Ramotar, donnant de nombreuses citations du général de division américain Smedley Butler, qui se décrivait lui-même en 1935 comme un « racketteur au service du capitalisme ». La « paupérisation des travailleurs » s’est également installée dans les pays développés du Nord, où « ce processus s’est accéléré depuis la dissolution de l’Union soviétique ».

A l’opposé, l’approche gagnant-gagnant de la Chine contraste fortement avec la domination par la force. Si les médias l’accusent d’avoir tendu un « piège de la dette » aux pays du tiers monde, le montant de ce qu’ils doivent à la Chine ne représente qu’une fraction de leur dette envers l’Occident. Enfin, l’ONU doit être réformée de façon à ne plus se trouver paralysée par les intérêts d’un ou deux pays. « Soyons les accoucheurs d’un changement positif dans notre monde », a-t-il conclu.

Jack Matlock

« On pourrait toujours avoir un meilleur gouvernement, mais on doit se contenter de celui qu’on a », a asséné d’emblée l’ancien ambassadeur des États-Unis en Union soviétique ( 1987-1991) Jack Matlock, rappelant qu’en politique, il ne faut pas tout rejeter sur l’un ou l’autre camp.

Lorsque nous avons mis fin à la Guerre froide, a-t-il rappelé, c’était le fruit de négociations et non d’une victoire sur l’URSS. La Guerre froide avait cessé avant l’effondrement de l’Union soviétique, qui avait été provoqué non pas par des pressions extérieures mais par des problèmes internes. L’URSS avait dominé l’Europe de l’Est, lui imposant des régimes qui étaient ostensiblement socialistes mais qui ne l’étaient pas en réalité. Après la chute de l’URSS, ces pays ont demandé aux États-Unis de jouer un rôle de premier plan, mais rapidement, l’OTAN s’est transformée d’une alliance défensive en une force potentiellement offensive. L’installation de bases militaires étrangères équipées de missiles dans ces pays, à commencer par la Roumanie et la Pologne, a créé une menace pour la sécurité de la Russie.

Selon Matlock, les États-Unis traversent leur plus grave crise constitutionnelle depuis la guerre de Sécession. Trump voudrait s’abstenir de recourir à autant d’interventions militaires, mais il « utilise des méthodes très grossières pour y parvenir ». Il est « autoritaire dans ses techniques », lui reproche-t-il. Par ailleurs, la complicité des États-Unis et de l’Europe dans le génocide de Gaza constitue pour lui « un grave échec moral », et on ne pourra pas stabiliser la situation en Ukraine en tentant de rétablir les frontières établies par Adolf Hitler et Joseph Staline.

Pour sa part, l’ambassadeur Chas Freeman, ancien secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis pour les

Chas Freeman

affaires de sécurité internationale, a déclaré qu’« en Occident, nous vivons à l’ère d’une politique étrangère fantaisiste ». Les « guerres éternelles » n’ont aucun objectif clairement défini et sont alimentées par l’illusion d’une capitulation pure et simple de l’autre camp. Dans le cas de l’Ukraine, le perdant n’est pas en mesure de poser des ultimatums. L’Occident doit se libérer de ses craintes concernant des plans de conquête russes, dont il n’existe aucune preuve. C’est le refus de l’Occident de répondre aux préoccupations sécuritaires de la Russie qui l’a forcée à entrer en guerre.

Scott Ritter

Ancien officier de renseignement des Marines américains et ancien inspecteur en armement de l’ONU, Scott Ritter a répondu au président Ramotar en reconnaissant que « Smedley Butler avait raison à 100 %. Nous [au sein du Corps des Marines] étions les instruments des grandes entreprises ». « La guerre n’est jamais honorable, mais ne blâmez pas les Marines, a-t-il ajouté. Nous aurions probablement dû choisir de meilleurs dirigeants. » Il a approuvé l’appel à la négociation lancé par Helga Zepp-LaRouche, évoquant la fameuse « promenade dans les bois » du secrétaire adjoint à la Défense Paul Nitze avec l’ambassadeur soviétique Yuli Kvitsinsky comme exemple de dialogue qui, bien qu’ayant échoué à court terme, conduisit finalement à des accords fructueux de contrôle des armements.

Ray McGovern

Arborant un keffieh en solidarité avec la cause palestinienne, Ray McGovern, ancien analyste de la CIA et fondateur de Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), a confié que si, au moment du génocide nazi, il était encore trop petit pour faire quoi que ce soit, aujourd’hui qu’il est adulte, face à un nouveau génocide, il compte bien faire tout ce qui est en son pouvoir pour l’arrêter. « Nous sommes tous complices si nous n’essayons pas de changer les choses. » Il a rappelé à l’auditoire ce qu’il appelle le « principe de Noé : vous serez récompensés non pas pour avoir prédit la pluie mais pour avoir construit des arches ».

Dmitri Tchoumakov

Pour l’orateur suivant, Dmitri Tchoumakov, représentant permanent adjoint de la Russie pour les affaires économiques auprès des Nations unies, le monde traverse une grave crise économique. Nous constatons une érosion de l’ordre systémique qui existait autrefois. Aujourd’hui, on observe un « capitalisme sauvage », une monopolisation de la production et un accroissement des inégalités entre les pays et au sein des pays. « Le nombre de conflits a crû de manière exponentielle », a-t-il constaté. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2400 milliards de dollars, au détriment de la croissance économique et du développement mondial. Les sanctions contre la Russie et la Chine, ou la destruction du gazoduc Nord Stream, frappent aussi leurs instigateurs : c’est « le serpent qui se mord la queue ». Des projets tels que ceux proposés par l’Institut Schiller, ou le modèle des BRICS, offrent une alternative. Dans ce contexte, il a appelé à un nouveau cadre financier, comprenant des « accords de crédit inconditionnels » et des procédures financières « qui ne peuvent être instrumentalisées ».

Intervenant par vidéo pré-enregistrée, Xu Xixi, de l’Académie d’études chinoises et mondiales contemporaines, a présenté ce qu’il a appelé les quatre déficits : paix, développement, sécurité et gouvernance. « Les problèmes mondiaux exigeant des solutions mondiales », nous devons promouvoir le multilatéralisme, s’appuyant sur un système de gouvernance mondiale amélioré et inclusif. Nous avons besoin d’une réforme des institutions mondiales ainsi que d’une Initiative de sécurité mondiale qui respecte la souveraineté des nations, conformément à la Charte des Nations unies. ▪