Enquête

Ces techno-fascistes qui ont pris le contrôle de la Maison Blanche

vendredi 27 février 2026

JD Vance, Peter Thiel et Curtis Yarvin.
buckscountybeacon.com

Affubler Donald Trump d’une moustache à la Hitler et dénoncer comme fasciste son adoption de plus en plus marquée de décrets autocratiques sont presque devenus monnaie courante. Ici, au lieu de nous fixer sur la personnalité d’un président narcissique rompu aux méthodes mafieuses qui s’agite sous les projecteurs, nous présentons les premières éléments de notre enquête sur les cerveaux malades qui exercent leur influence sur la Maison Blanche.

En 2005, Nouvelle Solidarité avait présenté le cas de Leo Strauss et son influence sur les néo-conservateurs va-t-en-guerre. Aujourd’hui, nous nous concentrerons sur l’influence du juriste nazi Carl Schmitt. Aussi incroyable que cela puisse être, ce dernier est désormais une référence et source d’inspiration pour une nébuleuse internationale de la néo-réaction, notamment pour Curtis Yarvin, un blogueur américain de référence pour Peter Thiel, Elon Musk, Michael Anton, Marc Andreessen, Stephen Miller et JD Vance, des conseillers majeurs ayant l’oreille du président américain.

Lumières sombres

Pour commencer, la revue de presse de Rémi Bostsarron sur France-Info, le 1er février 2026, sur le nouveau livre d’Arnaud Miranda, « Les Lumières sombres, comprendre la pensée néoréactionnaire » (Gallimard, 2026) :

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« Alors que les discours et les actions de Donald Trump semblent parfois manquer de cohérence, il est intéressant de se plonger, avec ce livre, dans la tête du président américain, ou plutôt dans la tête de ceux qui inspirent sa politique, ces fameuses ‘Lumières sombres’.

« Ces hommes d’influence sont des penseurs néoréactionnaires venus d’internet, c’est leur royaume : c’est là qu’ils s’expriment, qu’ils débattent, qu’ils conquièrent une partie de l’opinion. L’une des grandes figures de ce réseau s’appelle Curtis Yarvin, un ingénieur de formation, qui a commencé à exposer ses idées sur un blog dans les années 2000.

« Parmi ces idées, certaines vous rappelleront quelque chose : Curtis Yarvin est favorable à des coupes massives dans le budget de l’État, il encourage le protectionnisme économique, il veut faire de Gaza une ville entreprise et il souhaite que les États-Unis se retirent d’Europe pour affaiblir les démocraties libérales. Vous l’aurez compris : ses idées ressemblent étrangement à celles appliquées par Donald Trump.

« S’il a pu approcher Donald Trump, c’est parce que Curtis Yarvin ne s’est pas contenté de s’exprimer sur internet. Il a aussi tissé son réseau dans le monde des affaires. Dans les années 2010, il crée un logiciel puis une entreprise dans la Silicon Valley, où il se lie d’amitié avec le milliardaire Peter Thiel, fondateur de PayPal et surtout soutien fervent de Donald Trump. Peter Thiel permet à Curtis Yarvin d’entrer en contact avec JD Vance, l’actuel vice-président américain. Yarvin devient alors LA référence intellectuelle d’une galaxie économique et politique quasiment exclusivement masculine, qui affirme ses objectifs : gestion de l’État comme une entreprise, rétablissement de l’inégalité entre les hommes et les femmes, affirmation de la supériorité de certains patrimoines génétiques et destruction de la démocratie. »

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Ce que Miranda qualifie de « coup d’État à froid » a été le fruit, non pas de l’activisme mais du « passivisme » : un travail de réseautage ciblé visant à installer, à l’insu du peuple américain, une élite techno-fasciste au sommet de l’État. Pour elle, Trump n’est qu’un instrument dont elle se débarrassera à la date de péremption.

En 2016, Trump avait été élu avec l’argent du milliardaire américain libertarien Robert Mercer. C’est sa fille Rebekah qui avait fait appel à Steve Bannon et aux équipes britanniques de Cambridge Analytica pour imposer leur champion.

Mais en 2020, la « droite alternative » (alt-right) populiste de Steve Bannon et son orchestration de la prise d’assaut du Capitole ont échoué à faire élire Trump. Il fallait donc une équipe nouvelle avec une approche nouvelle. C’est là que Peter Thiel et quelques autres milliardaires de la Silicon Valley, adeptes d’une néo-réaction encore plus extrême, prennent les manettes de l’avion et arrivent à faire réélire Trump en novembre 2024.

Michael Anton

Michael Anton.
Creative Commons

Acteur majeur de ce coup d’État à froid, Michael Anton. L’homme connaît tous les rouages du système que Trump prétend vouloir renverser. Il a été la plume et l’attaché de presse du maire de New York, Rudy Giuliani, avant d’occuper un poste de cadre intermédiaire au Conseil national de sécurité des États-Unis (NSC) sous l’administration du président George W. Bush. Il fut aussi l’attaché de presse de la conseillère à la Sécurité nationale, Condoleezza Rice. D’après le Weekly Standard et Politico, Anton a pleinement soutenu l’invasion désastreuse de l’Irak.

En 2005, Anton quitte le gouvernement américain pour rédiger les discours de Rupert Murdoch au sein de News Corp. Il devient ensuite directeur de la communication de la banque d’investissement Citigroup, puis directeur général du géant de la gestion d’actifs BlackRock pendant un an et demi.

Sous le premier mandat de Trump, Anton rejoint le Conseil national de sécurité en février 2017, en tant que conseiller adjoint pour la communication stratégique, poste dont il démissionne le 8 avril 2018, la veille de la nomination de John R. Bolton comme conseiller à la Sécurité nationale de Trump. Il intègre ensuite la Kirby Center Graduate School of Government du Hillsdale College. Parallèlement, il exerce comme chercheur principal au Claremont Institute, institut fondé en 1979 par quatre étudiants du politologue straussien Harry V. Jaffa.

Anton s’est fait connaître en 2016 avec son livre « After the Flight 93 Election : The Vote That Saved America and What We Still Have To Lose » (Après l’élection du vol 93 : le vote qui a sauvé l’Amérique et ce que nous pouvons encore perdre), où il compare le choix des électeurs de voter pour Trump à celui des passagers du vol 93 qui ont pénétré dans le cockpit pour tenter de sauver leur vie en neutralisant certains des pirates de l’air du 11 septembre. Autrement dit, en situation d’urgence, tout est justifié.

Selon lui, il s’agit de prendre des mesures exceptionnelles et potentiellement suicidaires (le scénario de l’assaut du cockpit) parce que l’Amérique que les conservateurs aspirent à préserver était menacée d’élimination totale.

Il révèle cela dans une partie de cet essai qui examine les intentions de « la gauche ». Certains membres de la gauche américaine considèrent les conservateurs comme des nazis, écrit-il : « Comment traiter un nazi, c’est-à-dire un ennemi dont on est convaincu qu’il veut votre destruction ? On ne fait pas de compromis avec lui et on ne le laisse pas tranquille. On l’écrase. » Le revers de la médaille, quand on croit que ses ennemis veulent vous écraser parce que vous êtes un nazi, c’est la conviction qu’il faut les écraser les premiers.

Anton avait en fait écrit un article beaucoup plus long en mars 2016, que peu de gens avaient lu, et dont les propos étaient encore plus tranchants. Intitulé « Vers un trumpisme sensé et cohérent », cet article commençait par souligner que [( « Trump lui-même - qui n’est pas un homme d’idées, c’est le moins qu’on puisse dire - n’est pas à même de réfléchir à la signification de sa popularité ni à la manière d’en tirer parti. D’autres devront faire le vrai travail. » )]

En mai 2021, dans un épisode spécial du podcast « The American Mind », l’organe du Claremont Institute, Anton a débattu avec Curtis Yarvin sur la marche à suivre « quand le régime Biden s’effondrera sous le poids de sa propre incompétence ».

Dans ce podcast, Yarvin a pu amplement défendre sa thèse révolutionnaire : après un coup d’État à froid, les Etats-Unis seraient mieux gouvernés par un PDG de la tech devenu monarque que par un président élu. Mais bien sûr, derrière le clown narcissique sur le devant de la scène, un gouvernement secret composé de banquiers synarchistes l’aiderait en coulisses.

Anton lui-même est un fervent défenseur du « césarisme rouge » — un terme qu’il a popularisé dans son livre de 2020, The Stakes (Les enjeux), comme une « forme de pouvoir personnel : à mi-chemin (…) entre la monarchie et la tyrannie », dans laquelle « la parole de César remplace le constitutionnalisme et même, en dernière analyse, la loi ».

En France, c’est la thèse de ceux qui se qualifient eux-mêmes de « décisionnistes » car ils pensent que la décision relève toujours d’un pouvoir absolu, et que le pouvoir ne se justifie jamais, mais se prend.

Dans un podcast intitulé « The Ennemy is an Idea », consacré à la notion d’« ordre international libéral » et publié sur The New Criterian en janvier 2020, Anton ridiculise l’idée de « fraternité humaine », qu’il qualifie de farce totale à laquelle seuls des imbéciles naïfs peuvent croire.

Anton, pour banaliser sa descente dans l’inhumanité, va jusqu’à ridiculiser le poème du poète allemand Friedrich Schiller « L’ode à la joie », qui couronne la 9e symphonie de Beethoven et a été adopté comme hymne européen. « La musique rock, ironise-t-il, brode essentiellement sur deux thèmes : le sexe et le fait que nous sommes tous frères. »

Concernant la fin du droit du sol qu’il souhaite, Anton, pour qui l’islam est incompatible avec les valeurs occidentales, a déclaré le 1er août 2024, dans The American Mind, le magazine du Claremont Institute :
[( « L’idée que les rédacteurs de la Constitution [the framers] aient voulu étendre la citoyenneté à quiconque dont les parents ont franchi clandestinement notre frontière est absurde et trahit une incompréhension fondamentale de la mentalité américaine du XIXe siècle. » )]

Bien qu’affirmant n’avoir qu’une implication minimale dans le Projet 2025 du Parti Républicain et que le Claremont Institute ait nié tout soutien institutionnel profond à ce projet, l’alignement philosophique d’Anton avec ses objectifs et les buts de la Heritage Foundation suggèrent un effort coordonné pour transformer la gouvernance fédérale selon des principes autoritaires, notamment en matière de politique étrangère et de structure institutionnelle.

En France, Sarah Knafo, épouse de l’ancien candidat à la présidentielle Éric Zemmour, qui se présente comme une patriote farouchement anti-immigration et milite pour les crypto-actifs, fut l’élève de Michael Anton à l’Institut Claremont.

En tant que directeur de la planification politique durant les neuf premiers mois de 2025, Anton a obtenu de Trump la signature de 225 décrets présidentiels au cours de cette période, soit plus que n’importe quel autre président américain en un an.

Curtis Yarvin et Carl Schmitt

Un an plus tôt, le 21 décembre 2020, sur son blog Gray Mirror, le blogeur Curtis Yarvin reconnaissait avoir puisé une grande partie de son inspiration, notamment en matière de relations internationales, directement chez le juriste nazi Carl Schmitt.

Aujourd’hui, malgré une vie privée profondément marquée par un antisémitisme extrême et une sexualité autodestructrice et compulsive, Carl Schmitt est hélas devenu une référence intellectuelle de plus en plus importante pour ceux qui réclament le retour des États-nations souverains.

Pour rappel, en 1933, Schmitt adhéra au parti nazi et utilisa ses théories juridiques et politiques pour justifier idéologiquement le régime. Il occupa divers postes au sein de conseils nazis, notamment le Conseil d’État prussien et l’Académie de droit allemand, et présida l’Association nationale-socialiste des juristes. Il réservait cependant son plus grand mépris aux Britanniques, qu’il considérait comme des « universalistes » hypocrites et les inventeurs de la « démocratie ».

Sa doctrine de l’« état d’exception », formulée dix ans avant la prise de pouvoir nazie en Allemagne en 1933, affirmait que l’urgence justifiait un « exécutif unitaire » doté de « pouvoirs exécutifs spéciaux », la « suspension de l’État de droit » et la « dérogation aux droits légaux et constitutionnels ». Cette doctrine contribua à l’accession d’Hitler au pouvoir en fournissant le fondement juridique théorique du régime nazi.

Trump lui-même a déclaré : « Celui qui sauve son pays n’enfreint aucune loi. » Il a comblé le vide par des actions décisives. « Je passe sans cesse de l’idée que Trump est un connard cynique comme Nixon, qui ne serait pas si mauvais (et pourrait même s’avérer utile), à celle qu’il est le Hitler américain », écrivait JD Vance en privé à un associé sur Facebook en 2016.

Que Trump devienne ou non « l’Hitler américain », comme l’avait suggéré le vice-président JD Vance avant de changer d’avis, il incarne en quelque sorte la figure qu’attendait Schmitt.

La première phrase du livre de Schmitt publié en 1922, « Théologie politique », en donne un aperçu : « Le souverain est celui qui décide de l’exception. »

Selon Schmitt, l’une des tâches les plus importantes du leadership consiste à identifier et à combattre un ennemi commun.

Comme il l’a exprimé dans l’une de ses citations les plus célèbres, « Les moments forts de la politique sont simultanément ceux où l’ennemi est, dans la réalité concrète, reconnu comme tel. »

C’est là qu’il ne faut pas confondre l’idée que se faisaient de la souveraineté Jean Bodin et du général De Gaulle, avec les thèses fascistes de Carl Schmitt. (Voir à ce sujet l’excellent décryptage du Pr Bernard Bourdin).

Dans sa définition de la « théorie de l’exécutif unitaire » (TEU), Schmitt soutient que pour pouvoir faire face efficacement aux menaces, une entité souveraine, vraisemblablement le président, doit être investie du pouvoir de déroger à la loi. Inspirée par cette logique, la loi Patriot de 2001, initialement prévue pour quatre ans pour combattre le terrorisme, est toujours en vigueur.

Le concept de Grossraum de Schmitt

Carte des pan-régions du géographe allemand Karl Haushofer, reprise par Carl Schmitt sous le nom de Grossraum (grands espaces).
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Concernant les relations internationales, Curtis Yarvin partage également les idées de Schmitt, exprimées notamment dans son article de 1950, « Le Nomos de la Terre », Nomos étant, selon Yarvin, [( « un mot grec signifiant ‘ordre essentiel’, à peu près équivalent à ce qu’on appelait autrefois ‘loi naturelle’, mais au niveau des nations plutôt que des personnes ». )]

Dans cet article, Schmitt reprend ce qu’il avait présenté lors d’une conférence très médiatisée à l’Institut de politique et de droit international de l’Université de Kiel le 1er avril 1939, avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et intitulée « L’ordre du Grossraum (grand espace) en droit international, avec une interdiction d’intervention des puissances spatialement étrangères. Une contribution au concept de Reich en droit international (1939-1941) ».

Reprenant les idées du géographe allemand Karl Haushofer, Carl Schmitt proposait de diviser le monde en vastes espaces (Grossraum), chacun dominé en son centre par un empire (Reich) et possédant sa propre identité, sa mission et son champ de force, qui façonneraient les autres États de son orbite immédiate.

Les puissances extérieures, qualifiées de « puissances spatialement étrangères », s’y verraient interdire d’intervenir.

Ainsi, après avoir fait l’éloge de la doctrine Monroe pour avoir utilisé, pour la première fois, le concept d’« hémisphère occidental », et même critiqué le corollaire de Theodore Roosevelt qui en avait fait un instrument de l’impérialisme américain, Schmitt envisageait l’Allemagne nazie comme le Reich au cœur du grand espace européen (Grossraum), qu’il cherchait à protéger de toute ingérence anglo-américaine.

Son « ordre du Grossraum » propose un système mondial multilatéral caractérisé par de multiples hégémonies régionales, régi par un ordre juridique international, non pas comme un texte universel adopté par la Ligue des Nations ou l’ONU, mais s’appliquant uniquement entre les États hégémoniques et les nations subordonnées.

Si l’on dit parfois que le Grossraum de Schmitt a inspiré Hitler, en réalité, celui-ci avait déjà appelé à une « doctrine Monroe allemande » dès 1923, soit plus de quinze ans auparavant.

John Quincy Adams.

Si la doctrine Monroe originale, telle que l’avait conçue John Quincy Adams, interdisait aux puissances coloniales européennes de perpétuer leur système prédateur sur l’ensemble du continent américain, ce n’est que par déduction logique que certains se sont imaginés qu’elle offrait aux Européens et à d’autres empires, par simple réciprocité, le droit de disposer pleinement de leur propre sphère d’influence.

Bien que Karl Haushofer ait initié Hitler au concept darwinien de Lebensraum (espace vital) de Friedrich Ratzel, qui avait d’importantes implications politiques et idéologiques, le Lebensraum n’a jamais été développé comme une théorie juridique, contrairement au concept de Grossraum, bien que le débat n’est pas clos.

Une Stratégie de sécurité nationale (NSS) « schmittienne »

Suite à la publication de la NSS version 2025, à l’intervention américaine au Venezuela, à la rhétorique du président Trump sur le Groenland, le Panama, la Colombie, le Mexique et Cuba, et, d’une certaine manière, à sa volonté de conclure un accord de paix avec la Russie, on peut se demander si Trump est un partisan du concept de Nomos (Grossraum) de Curtis Yarvin (en réalité de Carl Schmitt), cet « ordre naturel » non pas pour tous, mais pour une poignée de rois PDG milliardaires, tels des parrains de la mafia, engagés dans un conflit permanent pour le contrôle de leur Grossraum respectif.

En pages 15, 16 et 17 de la NSS, on peut lire :

[( « Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger leur territoire, ainsi que leur accès aux zones géographiques clés de la région. Ils empêcheront leurs concurrents non hémisphériques de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiques vitaux dans leur hémisphère (…) L’hémisphère occidental recèle de nombreuses ressources stratégiques que l’Amérique devrait développer en partenariat avec ses alliés régionaux, afin de contribuer à la prospérité des pays voisins et de son propre pays.

Le Conseil de sécurité nationale lancera immédiatement un processus interministériel rigoureux afin de charger les agences, appuyées par le service d’analyse du renseignement, d’identifier les points stratégiques et les ressources de l’hémisphère occidental en vue de leur protection et de leur développement conjoint avec les partenaires régionaux.

Des concurrents non hémisphériques ont considérablement pénétré notre hémisphère, nous désavantageant économiquement aujourd’hui et risquant de nous nuire stratégiquement à l’avenir. Laisser ces incursions se faire sans réagir fermement constitue une autre grande erreur stratégique américaine de ces dernières décennies. » )]

Alors que les stratégies de sécurité nationale sont généralement le fruit d’un travail collectif, écrit la Fondation Carnegie pour la paix,

[( « cette NSS est différente. Qu’on l’apprécie ou non - et je ne l’apprécie guère -, elle n’est pas le résultat d’un compromis. Il semblerait qu’elle soit en grande partie l’œuvre d’un seul homme, Michael Anton.

(…) La destitution du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis semble annoncer la mise en œuvre de ce document. De ce fait, il est tentant d’interpréter cette NSS comme un plan d’action pour les trois prochaines années. » )]

Il est peu probable que Trump ait la moindre idée des antécédents conceptuels de sa politique, mais ses soutiens, qu’il s’agisse de Thiel, Yarvin ou Anton, les connaissent manifestement.

Les récents sermons prophétiques de Peter Thiel en Californie et à Paris, où il présente la technologie comme le dernier rempart (katechon) contre l’Apocalypse, s’appuient tout autant sur les élucubrations de Carl Schmitt sur le même sujet. Dans les années 1930, Schmitt pensait qu’Hitler serait ce katechon, empêchant l’avènement d’un monde dominé par le communisme soviétique.

Il a par la suite reconnu son erreur et affirmé qu’Hitler était l’Antéchrist conduisant le monde à l’Apocalypse.

Voici comment Yarvin conclut son commentaire sur le prochain Nomos  :
[( « Dès 1950, Schmitt pressentait que l’Amérique, brandissant le couteau au-dessus du cadavre du Nomos de la vieille Europe - un destin amplement mérité, car toutes les nations sont Caïn et aucune n’est Abel, l’histoire étant, selon Maistre, ‘un vaste autel sanglant’ - se verrait confier au siècle suivant la mission sacrée de tailler, dans la carcasse répugnante et hypocrite de son propre empire du XXe siècle, le prochain Nomos de la Terre.

Cet ordre doit être véritablement et durablement multipolaire (...) Dans un monde multipolaire, chaque pôle est en compétition avec les autres et soumis à une forte pression pour performer. » )]

Si l’on a pu interpréter le départ de Michael Anton de l’administration Trump comme un signe positif, il pourrait en annoncer un bien pire.

Les partisans de la guerre lui reprochaient sa complaisance envers la Chine après la publication d’un article intitulé « Pourquoi il n’est clairement pas dans l’intérêt des États-Unis d’entrer en guerre pour Taïwan », où il se contentait de poser la question : [(« Est-il judicieux de menacer, et encore moins de lancer une frappe nucléaire sur un territoire que la Chine considère comme un organe vital, mais qui est périphérique pour nous ? » )]

Alors que l’ONU est confrontée à un « effondrement financier imminent » faute de financement, principalement de la part des États-Unis, le soi-disant Conseil de la paix de Trump, composé de membres rémunérés, prétend être devenu le nouvel organe de régulation mondial des conflits internationaux.

Donald Trump entre Carl Schmitt (à gauche) et Leo Strauss.

Conclusion

Pauvre monde ! Si schmittiens « souverainistes » et straussiens « globalistes » se détestent virulemment, les schmittiens purs et durs comme Anton peuvent sembler plus réalistes, voire préférables aux néoconservateurs straussiens, prêts à raser la planète entière pour assouvir leur soif d’empire unipolaire. Un conflit entre deux héritages fascistes !

Tandis que la faction schmittienne justifie l’agression militaire en Amérique du Sud et centrale au nom de la « doctrine Donroe » et se dit prête à céder aux intérêts sécuritaires de la Russie en Ukraine, les factions straussiennes, quant à elles, restent prêtes à frapper dans des régions éloignées de « l’hémisphère occidental », que ce soit en Syrie, en Iran, au Nigeria ou ailleurs.

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Who’s who dans la nébuleuse extrémiste ?

Par Christine Bierre

De plus en plus effrayé par le personnage de Donald Trump, Le Nouvel Obs publie, dans son numéro du 22 janvier, un entretien avec Laura K. Field, auteure du livre Furious Minds, The Making of the MAGA New Right (Pensées furieuses, la création de la nouvelle droite de MAGA), paru récemment outre-Atlantique. Field se concentre sur les composantes du mouvement MAGA et estime que « ce qui cimente la coalition MAGA est aussi ce qui pourrait la faire éclater ». Ceux qui pensent que le trumpisme n’a aucune substance intellectuelle autre que la défense du corpus des républicains, c’est-à-dire « la protection des intérêts financiers », se trompent lourdement, affirme Field, qui présente ensuite, au cours de l’entretien, les quatre groupes d’« idéologues brillants » qui constituent le MAGA.

***Straussiens

Le premier, connu comme les « Straussiens de la côte Ouest », est composé des adeptes de Léo Strauss devenus pro-Trump très tôt, avant même 2016. Au cœur de ces réseaux, le Claremont Institute, créé en 1979 par Harry Jaffa, disciple de Strauss. À leurs débuts, ils prétendaient vouloir restaurer la notion de valeurs morales absolues, mais peu à peu, rapporte Field, ils sont devenus sectaires et souvent ouvertement racistes.

***Conservateurs nationaux

Yoram Hazony.

Le second groupe, dit des « conservateurs nationaux », est surtout connu en France pour ses liens avec Steve Bannon et sa défense d’une sorte d’« internationale des nationalistes ». La figure clé citée ici est Yoram Hazony, philosophe américano-israélien, auteur de La vertu du nationalisme, ouvrage paru en 2018 qui aurait eu un impact considérable auprès des nationalistes en Europe et ailleurs. Selon d’autres sources, Hazony est considéré comme le pionnier de l’alliance entre les suprémacistes juifs et Netanyahou, et il exercerait aussi, selon certains, une grande influence sur Donald Trump et JD Vance.

***Post-libéraux

Adrian Vermeule.

Le troisième groupe « est le plus sophistiqué. Il s’agit des post-libéraux (…) une faction composée de catholiques traditionalistes ». Parmi les figures les plus importantes, Field cite Adrian Vermeule et Patrick Deneen. Selon ce dernier, qui a publié en 2018 Pourquoi le libéralisme a échoué, le libéralisme a engendré l’atomisation du corps social, le relativisme et le règne de l’ultralibéralisme. Professeur à Harvard, Vermeule y défend, quant à lui, le constitutionnalisme « du bien commun » et affirme que « son intégralisme vise à réorienter l’État vers un salut spirituel ».

***Néo-réactionnaires

Enfin, il y a le dernier groupe et le plus radical, la « droite dure ». Field les décrit comme « un ensemble hétéroclite composée de véritables fascistes et misogynes recourant à une rhétorique violente ». Parmi eux, Costin Alamariu, qui soutient, dans son ouvrage Mentalité de l’âge de bronze, que ce fut « un âge d’or qui a mis fin à l’ère supposée féminine et proto-socialiste des grandes maisons communautaires », mais aussi le « britannique nationaliste à l’œuf cru », promoteur du crudivorisme et d’un régime carnivore, censés fortifier le corps contre le « mondialisme du soja » ! On y retrouve également Curtis Yarvin, blogueur inspirateur des « Lumières sombres », ou encore le suprémaciste Nick Fuentes. À la Maison-Blanche, ajoute Field, ces gens-là « peuvent compter sur Stephen Miller, l’un des principaux conseillers de Donald Trump ».

***Accélérationnisme

Nick Land est, pour sa part, promoteur de « l’accélérationnisme ». Il appelle à déchaîner les forces du capitalisme pour précipiter une sorte d’autodestruction créatrice conduisant à la fin de l’humanité telle que nous la connaissons et à l’émergence des cyborgs ! Tous deux s’unissent pour défendre les inégalités, le pessimisme anthropologique, la haine de la démocratie, le rejet du libéralisme politique et du techno-optimisme.

En conclusion, Le Nouvel Obs met en garde : on serait tenté d’éclater de rire devant le caractère grotesque de certaines de ces positions et leur rupture avec le cours normal des choses, mais « rappelons-nous vite que la provocation est une stratégie et que tous les fascistes ont été considérés comme des figures ridicules avant d’accéder au pouvoir ».
)]

 

Ils ont osé le dire

Voici deux extraits qui font froid dans le dos lorsqu’on se rend compte de l’influence de leurs auteurs sur les conseillers de Donald Trump.

**La solution finale à la Curtis Yarvin

Curtis Yarvin est un blogueur américain financé par Peter Thiel et « penseur » de référence pour JD Vance. Voici un extrait d’un commentaire qu’il a publié en 2008 sur son site internet Unqualified Reservations :

Curtis Yarvin.

« La transformation » initiale de la San Francisco actuelle, démocratique et bien sûr, totalement dysfonctionnelle, en un système à la « Friscorp » [un État privé dirigé par un roi PDG] engendrera un certain nombre d’indésirables. Du moins, par rapport au nombre auquel on pourrait s’attendre dans une société saine. Mais il y aura toujours des brebis galeuses, et il y aura toujours des marginaux.

En tant que dirigeant de San Francisco, que faire de ces personnes ? La réponse me semble évidente : les énergies renouvelables. Puisqu’elles représentent un fardeau, il n’y a aucune rentabilité à les maintenir dans leur état actuel, ambulatoire. Par conséquent, la solution la plus profitable pour cette forme de capital douteux est de les convertir en biodiesel, qui pourrait alimenter les bus de la Municipalité. Bon, je plaisante. C’est le genre de raisonnement naïf à la Ayn Rand, qui séduit instantanément le geek que je suis, mais qui, bien sûr, n’a rien à voir avec la réalité. Le problème avec la solution du biodiesel, c’est que personne ne voudrait vivre dans une ville dont les transports en commun seraient alimentés, même en partie, par les résidus distillés de ses classes populaires disparues.

Cela nous aide toutefois à décrire le problème que nous cherchons à résoudre. En résumé, notre objectif est de proposer une alternative humaine au génocide. Autrement dit, la solution idéale aboutit au même résultat que le massacre de masse (l’élimination des éléments indésirables de la société), mais sans la stigmatisation morale qui y est associée. La perfection est impossible à atteindre sur ces deux points, mais nous pouvons nous en approcher plus qu’on ne le pense généralement.

La meilleure alternative humaine au génocide qui me vienne à l’esprit n’est pas de liquider ces indésirables – ni au sens propre, ni au sens figuré – mais de les virtualiser. Un être humain virtualisé est confiné à l’isolement permanent, comme une larve d’abeille enfermée dans une cellule scellée sauf en cas d’urgence. Cela le rendrait fou, si ce n’est que sa cellule contient une interface de réalité virtuelle immersive lui permettant de vivre une vie riche et épanouissante dans un monde entièrement imaginaire.

Les mondes virtuels actuels sont déjà suffisamment captivants pour détourner l’attention de nombreuses personnes de leur vie réelle. Ils ne feront que s’améliorer. Dans ce contexte, l’emploi productif n’est pas exclu : par exemple, les personnes placées sous tutelle peuvent effectuer des travaux manuels à distance. En tant que membres de la société, cependant, ils sont quasiment invisibles. Et comme les cellules sont hermétiques et ne nécessitent aucune surveillance, la virtualisation devrait être bien moins coûteuse que l’incarcération actuelle. »

**Nick Land et sa « soif d’annihilation »

Nick Land.

L’autre grande référence pour la nébuleuse néo-réactionnaire est l’ancien professeur de philosophie britannique Nick Land, avec Yarvin inventeur et promoteur du concept de « Lumières sombres ». Land s’inspire de Bataille, Nietsche, Deleuze et Guattari pour forger un nihilisme décomplexé. Puisque la loi de l’univers est l’entropie universelle, une sorte d’apocalypse énergétique. Ainsi, « il n’y a aucune distinction à faire entre la destruction du capitalisme et son intensification. L’autodestruction du capitalisme est le capitalisme ».

Contrairement à Marx, qui, prisonnier de la dialectique hégélienne, défendait le libre échange britannique en Inde en postulant qu’à terme, cela allait engendrer une classe ouvrière organisée pour le combattre, l’accélérationnisme inconditionnel de Land, ancien gauchiste devenu farouchement pro-capitaliste, souhaite accélérer le suicide de l’humanité.

Dans son article « La soif d’annihilation », Land affirme que « la mort, le déchet, la dépense sont la seule finalité, le terminus définitif » (p. 18). Comme le souligne Arnaud Miranda, il nous incite à accélérer le développement capitalistique de la technologie pour « avorter la race humaine » et « hâter le destin final de l’humanité ». Selon Land, la Chine serait le seul Etat « vraiment prêt à aller jusqu’au bout », à « s’autodécapiter » et à « s’engager vers sa propre mort ». <carre|>