Invité aux Assises de la souveraineté, le 14 septembre à Arras, Jacques Cheminade a pris la parole dans la table ronde sur la sortie de l’OTAN. Un événement organisé par Les Patriotes, le mouvement fondé par Florian Philippot, qui a rassemblé 2500 participants. Au-delà des divergences, de fructueux échanges citoyens ont pu avoir lieu tout au long de la journée, notamment au stand S&P qui a suscité un grand intérêt.
Quand notre souveraineté nationale est bafouée, il ne faut pas mâcher ses mots. Ne pas agir devient un crime contre l’histoire de notre pays. Il s’agit de la France face à l’OTAN. Nous avons été ramenés au sein de son commandement intégré le 7 novembre 2009, par une décision annoncée non pas en France mais devant le Congrès américain.
Sortir à nouveau du commandement intégré de l’OTAN ne suffit plus.
Aujourd’hui, compte tenu de ce qu’est devenue l’OTAN, sortir à nouveau de son commandement intégré ne suffit plus. Nous devons exiger sa dissolution, car elle n’a plus sa raison d’être, ou plutôt, sa raison d’être est d’abolir les Etats-nations. Comme nos partenaires refuseront, nous devons faire ce que le général De Gaulle fit vis-à-vis de la Communauté économique européenne (CEE) : pratiquer la politique de la « chaise vide ». Surtout, dans ces conditions, réarticuler notre politique internationale en la coordonnant avec les pays qui défendent leur propre souveraineté, ceux du « Sud global » et des BRICS. Sans angélisme ni aventurisme, mais avec la détermination du discours de Phnom Penh, en 1966, ou de Philippe Séguin le 5 mai 1992, devant l’Assemblée nationale.
Le traité de l’Atlantique Nord, du 4 avril 1949, était un traité de défense limité aux États-Unis et à l’Europe occidentale. Pendant la Guerre froide, non sans arrière-pensées, bien entendu, il a revêtu un caractère défensif au sein de l’équilibre de la terreur. Mais à partir de 1991, les bombes otaniennes ont commencé à pleuvoir de plus en plus fréquemment et de plus en plus nombreuses, tant en Europe que hors d’Europe. Le jeudi 18 février 2021, dans une étude rédigée à la demande de son secrétaire général Jens Stoltenberg, le projet OTAN 2030 a été mis sur la table. Son orientation a été confirmée lors du sommet de Madrid les 28, 29 et 30 juin 2022. Il ne s’agit pas d’une révolution, mais de l’aboutissement d’une longue évolution, consacrée par la guerre en Ukraine et l’extension de la tutelle otanienne jusqu’aux eaux du Pacifique. (...)
Deux faits significatifs :
Le premier, lorsque deux installations de radars russes d’alerte stratégique précoce, sur les dix que possède la Russie, ont été frappées par les Ukrainiens. à Armavir et à Orsk, en juin. C’est un système de protection contre des missiles intercontinentaux, par-delà le champ de la guerre en Ukraine même. Ainsi, nécessairement parrainés et guidés par des experts de l’OTAN, des militaires d’un pays frontière de la Russie ont montré qu’ils étaient prêts à aveugler la défense intercontinentale d’un adversaire disposant de toute la panoplie de l’armement nucléaire.
(…) Une ligne rouge a été franchie. Il faut se féliciter de la retenue manifestée par les militaires russes et sans doute américains, alors qu’on joue avec le feu. En se disant cependant qu’aujourd’hui, c’est pire : Joe Biden et Anthony Blinken ayant laissé entendre que les Etats-Unis vont désormais passer à une doctrine de menace éventuelle de première frappe, Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov en ont conclu que la Russie devrait adapter sa propre doctrine. C’est une situation aussi dangereuse que lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, sauf que cette fois ce sont les intérêts vitaux de la Russie et non des Etats-Unis qui sont menacés et que nous autres Européens sommes aux premières loges.
Le second fait significatif est la décision récente annoncée par le chancelier allemand, suivant laquelle les Etats-Unis ont l’intention de déployer sur le territoire allemand, en 2026, des missiles de longue portée susceptibles de frapper en profondeur le territoire russe. Sans débat public en Allemagne, au Parlement ou ailleurs, et sans que leurs alliés européens, dont nous, aient apparemment été consultés, contrairement aux consultations effectivement réalisées pendant la Guerre froide, au moment du déploiement des Pershing pour contrer les SS20 soviétiques.
(…) Cette logique offensive de l’OTAN repose sur le paradigme d’une double menace extérieure. La première vise à créer un ennemi russe en le provoquant, comme dans le Donbass après 2014. En échange de la protection américaine contre cette menace russe qui pèserait sur l’Europe, on impose aux Européens une division autodestructrice de leur continent et on les embrigade dans une mobilisation contre une Chine vue comme l’ennemi ultime.
La deuxième menace de l’OTAN consiste à imposer l’ordre anglo-américain en prétextant l’efficacité et l’urgence de la décision. On contourne ainsi la règle interne du consensus : ce sont les opérations annexes de coalition de volontaires, du type Ramstein, réunissant tous les fournisseurs d’armes à l’Ukraine, et surtout la délégation d’autorité au SACEUR (commandement des forces alliées en Europe, sous contrôle américain en la personne de Christopher G. Cavoli). Comme l’affirment nos amis responsables du Cercle de réflexion interarmées (CRI), la « menace russe » est patiemment entretenue par un « narratif » inculqué à des militaires choyés et à des médias complaisants, en vue de « mettre au pas » les alliés européens envers Washington. Le comble est atteint avec la proposition fortement suggérée de bouclier spatial allemand, à trois couches : la première allemande, la seconde américaine et la troisième israélienne. Ce serait enterrer pour toujours l’indépendance de notre force de frappe, dont Emmanuel Macron propose d’étendre la garantie à nos alliés, tout en acceptant en même temps le bouclier allemand – double enterrement.
Notre pays doit tenir son rang en s’inscrivant à nouveau dans une politique « d’entente, de détente et de coopération ».
Il faut stopper le train fou avant qu’il ne soit trop tard ! D’autant plus qu’on a l’expérience de la façon dont l’OTAN a procédé, étape par étape, pour faire peu à peu bouillir l’eau dans laquelle a sauté la grenouille française.
(…) La Coalition internationale pour la paix (CIP), organisée par l’Institut Schiller international, a rassemblé les témoignages de Jack Matlock, ambassadeur américain à Moscou de 1987 à 1991, qui a totalement confirmé les promesses faites aux autorités russes de ne pas étendre l’OTAN à l’Est, du Pr Theodore Postol, expert incontesté de la guerre nucléaire, et de Lawrence Wilkerson, de la Fondation Eisenhower et qui fut le proche collaborateur de Colin Powell, qui ont tous corroboré ce que je viens de vous dire. Des anciens du renseignement américains, devenu lanceurs d’alerte, ont fondé le Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS) pour constituer un front de résistance contre les politiques de l’OTAN et la folie de ces élites politiques qu’ils craignent bien plus que les militaires. Theodore Postol les qualifie de totalement ignorantes de ce qu’impliquerait une guerre nucléaire, vue par elles comme une sorte de scénario de jeu vidéo. Pour Wilkerson, elles sont dans l’état d’esprit de Marc Antoine, dans le Jules César de Shakespeare : « Carnage, pas de quartier et lâchez les chiens de guerre ! »
Ne mâchons donc pas les mots. Il faut sortir d’une culture de la guerre, qui nous condamne au piège de Thucydide avec des mâchoires nucléaires, et se battre pour la paix en associant notre souveraineté nationale aux pays qui se battent pour elle, ceux du Sud global. La réunion des BRICS qui se tiendra les 22 et 24 octobre à Kazan, en Russie, est une date devenue bien plus importante que celle des élections américaines. Notre pays doit tenir son rang, vis-à-vis de son peuple et de l’humanité, en s’inscrivant à nouveau dans une politique « d’entente, de détente et de coopération ». Cela signifie une nouvelle architecture de sécurité et de développement mutuels, en Europe et dans le monde. Dès 1995, j’ai appelé à une Eurasie du XXIe siècle, de l’Atlantique à l’Oural et de l’Atlantique à la mer de Chine.
(…) Idéalisme ? Oui, idéalisme nécessaire pourvu qu’il soit réaliste. Le monde bascule vers les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Union économique eurasiatique (UEE), 80 % de l’humanité en peuplement et plus de 50 % en produit intérieur brut corrigé en parité de pouvoir d’achat. C’est la nécessaire souveraineté de Coralie Delaume, nécessairement associée à celle des autres. C’est cette souveraineté qui prend forme. Et la conviction qu’une force faible représentant la justice et la vérité doit l’emporter sur ce qui paraît dans l’immédiat plus pratique et mieux vu. (…) ▪