Dans le contexte d’une volonté affichée par le gouvernement de « relancer le nucléaire français », l’annonce a été faite il y a quelques semaines d’un projet de fusion entre les deux organismes en charge de la sûreté de nos installations nucléaires civiles : l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).
Le gouvernement, pris de panique, veut aller vite. Vu l’importance des enjeux sociaux, scientifiques et de sécurité, chaque décision mérite une explication conséquente. Faute de cela, la confusion qui s’installe ne profitera qu’aux anti-nucléaires toujours en embuscade pour exiger la sortie complète du nucléaire.
Le 15 mars, le projet de loi a été amendé, puis rejeté en première lecture par l’Assemblée. Il sera débattu au Sénat avant de revenir à l’Assemblée nationale.
Pour éclaircir les enjeux au cœur de cette polémique, nous nous sommes de nouveau entretenus avec l’ancien directeur de la centrale du Bugey et ancien directeur régional d’EDF, Jean Fluchère.
Ingénieur Supelec, Jean Fluchère est entré à EDF en 1967 dans une centrale à fioul lourd puis dans une centrale au charbon après son service national. En 1971, EDF l’a envoyé suivre le cours de Génie Atomique de l’Institut des Sciences et Techniques Nucléaires à Saclay et à Cadarache.
En 1972, il est nommé ingénieur physicien à la centrale nucléaire de Fessenheim en cours de construction. Il réalise tous les essais des matériels et systèmes. Il est également chargé de l’informatique temps réel et de la gestion des combustibles.
En 1976, lors de la commande des 26 unités du palier 900 MW et devant l’enjeu de la formation des personnels pour démarrer ces unités, il est chargé de créer le Centre de Formation du Bugey où il formera 15 000 agents EDF, le personnel des centrales belges de Doel et de Tihange, les cadres des centrales de Koeberg en Afrique du sud et ceux de Daya Bay en Chine.
En 1982, il est nommé Directeur adjoint du site nucléaire du Bugey et directeur du site en 1988 jusqu’en 1995. De 1995 à 2002, il est nommé Directeur d’EDF en Rhône –Alpes.
Il est membre de nombreuses sociétés savantes et associations dont l’association Sauvons le Climat et la Société Française de l’Energie Nucléaire (SFEN).
En 2012, il est un des signataires de l’appel des 28 anciens directeurs de sites électronucléaires contre la fermeture de la Centrale de Fessenheim.
Solidarité & Progrès : Bonjour Monsieur Fluchère. Le public ne connaissant pas forcément la manière dont fonctionne la sûreté nucléaire, avant de rentrer dans le sujet de la polémique, pourriez-vous nous présenter les rôles respectifs des différents acteurs concernés du nucléaire français et leurs relations mutuelles ?
Jean Fluchère : La responsabilité de la sûreté nucléaire incombe toujours directement à l’exploitant des installations. Cependant l’Etat doit contrôler leurs activités et les réglementer. Pour ce faire, il dispose de l’organisation suivante :
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), créée par la loi du 13 juin 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire (dite « loi TSN »). L’ASN est chargée de la réglementation, du contrôle et de l’information du public sur l’ensemble des installations nucléaires de base (INB) civiles. Ces INB couvrent :
Son seul lien est sa tutelle budgétaire par le ministère de l’Environnement.
Jusqu’en 2006, cette autorité était rattachée au ministère en charge de l’Energie.
L’ASN dispose d’environ 250 inspecteurs territoriaux et de 250 agents dans ses services centraux.
Elle dispose d’un Directeur général.
Elle dispose d’un collège, organe de décision, composé de cinq commissaires, dont le président de l’ASN.
Ils sont nommés pour six ans, par le président de la République, qui en désigne trois dont le président.
Les deux autres membres sont respectivement désignés par le président de chaque assemblée parlementaire.
Ces commissaires sont irrévocables, sauf situation exceptionnelle, et astreints à un devoir d’impartialité. Les commissaires exercent leurs fonctions en toute impartialité sans recevoir d’instruction du gouvernement ni d’aucune autre personne ou institution. Ils exercent leurs fonctions à plein temps et leur mandat n’est pas renouvelable.
Le collège bâtit la stratégie et la doctrine de l’ASN pour le contrôle de la sûreté nucléaire et la radioprotection. Il prend les décisions les plus importantes. Le collège prend publiquement position sur les sujets majeurs qui relèvent de la compétence de l’ASN.
Ce collège rend compte au Parlement.
L’IRSN est un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC), fonctionnant sous un régime de droit privé via la tutelle conjointe des ministres chargés de la Défense, de l’Environnement, de l’Industrie, de la Recherche et de la Santé.
L’IRSN a été créé le 9 mai 2001 (article 5). Il est issu de la fusion de l’Institut de protection et de sûreté nucléaire (IPSN), qui faisait partie du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), et de l’Office de protection contre les rayonnements ionisants (OPRI), qui était rattaché au ministère de la Santé, dans le but de créer un nouvel établissement public de recherche et d’expertise, indépendant des industriels.
L’IRSN couvre les domaines suivants :
L’IRSN rassemble 1816 agents, parmi lesquels de nombreux spécialistes, ingénieurs, chercheurs, médecins, agronomes, vétérinaires et techniciens, experts compétents en sûreté nucléaire et en radioprotection ainsi que dans le domaine du contrôle des matières nucléaires sensibles.
Depuis juillet 2017, l’IRSN est organisé en trois pôles de compétences opérationnels, un pôle et sept directions fonctionnelles et supports.
Les trois pôles de compétences opérationnels sont :
Il dispose d’un directeur général.
Sa gouvernance est assurée par un conseil d’administration et il dispose d’un comité scientifique et d’un Comité d’orientation de la recherche (COR) en sûreté nucléaire et en radioprotection.
L’IRSN est l’appui technique de l’ASN.
L’ASN et l’IRSN sont les supports de l’Etat et de ses représentants en situation de crise.
Organisés par le directeur général de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), les groupes permanents d’experts sont des instances consultatives constituées d’experts nommés en raison de leurs compétences et de leur expérience professionnelle. Ils sont issus des milieux universitaires et associatifs, mais aussi des exploitants concernés par les sujets traités et de l’IRSN.
Six groupes permanents d’experts analysent les problèmes techniques que posent, en matière de sûreté, la création, la mise en service, le fonctionnement et l’arrêt des installations nucléaires de base (INB) et de leurs annexes, ainsi que les transports de matières radioactives.
Deux groupes permanents d’experts analysent les questions de radioprotection.
Les groupes permanents émettent des avis et des recommandations qui permettent à l’ASN de prendre position sur des dispositions envisagées par les industriels pour une installation nucléaire particulière, ou des activités de transport de substances radioactives, ou sur des sujets plus généraux ou réglementaires en matière de sûreté et de radioprotection.
Y a-t-il réellement une spécificité de la sûreté nucléaire en France ?
Comme vous pouvez le constater, il s’agit d’une organisation très robuste qui s’est profondément modifiée au fur et à mesure du retour d’expérience national et international.
Il y a plusieurs spécificités françaises.
Dans beaucoup d’autres pays démocratiques (USA, Suède et autres), l’Autorité de sûreté nucléaire n’a pas le même niveau d’indépendance. Elle dispose à la fois d’une expertise de sûreté « embarquée » et de la possibilité de faire appel à des experts externes universitaires ou autres.
Pourquoi pensez-vous que le gouvernement veut fusionner l’ASN et l’IRSN ? Cette fusion peut-elle réellement accélérer le développement de notre parc électronucléaire ?
Telle que décrite, nous pouvons voir que notre organisation est lourde et probablement pas optimale en matière de délais de traitement des dossiers. Mais les réticences de l’IRSN sont surprenantes car faisant partie de l’ASN, elle aurait également le même niveau d’indépendance.
Et il y a également à l’IRSN des saisines en provenance de l’ASN des installations militaires. Mais dans ce qui est proposé, il s’agit d’une simple question d’organisation interne. Nous n’avons pas entendu de remarques particulières de la part du secteur de la Défense nationale.
Cette fusion représente-t-elle réellement une menace pour la sûreté ?
Absolument pas, bien au contraire. Il y a en fait deux niveaux en matière de sûreté nucléaire :
Il faut bien comprendre que l’expert est là pour donner son expertise technique et scientifique. Mais il n’a pas tous les éléments de la décision qu’ont les membres du collège. Il y a l’expert et il y a le décideur, qui est au-dessus de l’expert.
Y a-t-il un risque de perdre des équipes compétentes ?
C’est le spectre agité par les conservateurs du statu quo de l’IRSN, comme chaque fois que l’on veut faire une modification d’organisation dans notre pays. Il est évident que la « fuite des cerveaux » est une invention pure et simple.
Certains critiques de cette fusion disent que l’IRSN a pris l’initiative dans le passé, grâce à son indépendance, de révéler des problèmes de sûreté qui autrement seraient passés inaperçus. Qu’en pensez-vous ?
Je ne pense pas que l’IRSN ait pu révéler des problèmes de sûreté que les exploitants auraient pu cacher. N’oubliez pas que celui qui engage sa responsabilité pénale et morale reste l’exploitant et qu’il a lui aussi une organisation de la sûreté nucléaire à plusieurs niveaux. Dans un CNPE, il y a une mission sûreté qui est liée et supervisée par l’appui sûreté du directeur du parc nucléaire, lui-même contrôlé les services de l’ingénieur général placé auprès du PDG d’EDF.
Non, ce qui me surprend, ce sont les réactions de certains organes de presse ou ONG dont la sympathie pour le nucléaire n’est pas démontrée. Comme si la situation actuelle était plus intéressante que si l’IRSN était placé dans l’ASN. Y auraient-ils des canaux particuliers d’informations ? Je n’ose le penser.
Avez-vous des recommandations pour améliorer les relations entre l’exploitant et l’autorité de sûreté ?
Bien sûr.
Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Non.
Merci beaucoup pour cet entretien.
Jacques Cheminade en tournée pour dédicacer son livre

Principes pour inspirer une France qui parle au monde

Election présidentielle : de quoi parle-t-on ?

Jean Fluchère : black-out ou Renaissance du nucléaire, il faut choisir !
L’éclairage de Jacques Cheminade :
sortir de la vie chère par le nucléaire