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Ralph Bosshard : les Etats-Unis utilisent l’Ukraine pour faire la guerre à la Russie

Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre américaine des Représentants, avec Zelensky.
Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre américaine des Représentants, avec Zelensky.

Dean Andromidas, de l’hebdomadaire américain Executive Intelligence Review (EIR), s’est entretenu fin mai avec le lieutenant-colonel suisse (à la retraite) Ralph Bosshard.

Le lieutenant-colonel suisse Ralph Bosshard (à la retraite).
Le lieutenant-colonel suisse Ralph Bosshard (à la retraite).

Cet expert militaire a servi de 2014 à 2017 dans la mission de maintien de la paix de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en Ukraine, où il a occupé en 2014 le poste d’officier de planification de la mission de surveillance, ce qui l’a amené à Kiev, Marioupol et Dnipropetrovsk.

Jusqu’en 2017, il a été le conseiller militaire spécial du représentant permanent de la Suisse auprès de l’OSCE et de l’ambassadeur suisse à Kiev.

De 2017 à 2020, il a occupé le poste d’officier des opérations au sein du groupe de planification de l’OSCE, chargé de planifier une opération militaire de maintien de la paix dans le Caucase du Sud.

Dean Andromidas : L’OTAN est-elle en guerre contre la Russie ? Les États-Unis, ainsi que presque tous les pays membres de l’OTAN et plusieurs pays non membres, fournissent des armes à l’Ukraine. Cela fait-il d’eux des co-belligérants dans cette guerre ?

Ralph Bosshard : La population russe est convaincue que la Russie est en conflit avec l’Occident en général. L’OTAN a franchi une ligne rouge en transmettant continuellement des renseignements d’importance stratégique à l’Ukraine. Le service scientifique du parlement allemand a déclaré que la fourniture d’armes à un État belligérant ne signifie pas encore la participation à un conflit armé. En revanche, l’utilisation de bases militaires équivaudrait à une entrée en guerre, de même que le fait de dispenser une formation sur les armes fournies. On ne sait pas officiellement si les instructeurs occidentaux forment les soldats ukrainiens à l’utilisation des armes antichars et anti-aériennes fournies, mais on a du mal à imaginer les soldats ukrainiens capables de les utiliser sans formation. Dans le cas des obusiers de campagne fournis par les États-Unis, c’est même officiel. L’opinion publique russe a de bonnes raisons de se voir impliquée dans un conflit avec l’Occident tout entier.

S’agit-il vraiment d’une guerre entre la Russie et l’Ukraine, ou entre la Russie et les Etats-Unis ? Le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, a fait une déclaration selon laquelle, en fait, les États-Unis ne recherchent pas de cessez-le-feu ni d’accord négocié, mais veulent que l’Ukraine « gagne » la guerre afin d’« affaiblir » la Russie. Si l’on peut affirmer que les Etats-Unis soutiendront l’Ukraine jusqu’au dernier Ukrainien, croyez-vous que la situation puisse dégénérer en affrontement entre superpuissances et en troisième guerre mondiale ?

Du point de vue russe, les Etats-Unis utilisent l’Ukraine pour faire la guerre à la Russie. Le véritable ennemi dans cette guerre est clair pour les Russes. Ils savent également que toutes les sanctions économiques et politiques imposées à la Russie jusqu’à présent ne sont pas une conséquence de l’invasion russe en Ukraine, mais font partie d’une campagne géo-économique contre la Russie. Elles sont perçues comme visant à éliminer les dirigeants politiques en place pour les remplacer par des dirigeants pro-occidentaux et, finalement, à diviser le pays.

Si les sanctions occidentales entraînent effectivement des conflits internes en Russie, la lutte pour la survie de la Russie commencera. La doctrine nucléaire russe stipule que les armes nucléaires ne peuvent être utilisées que si l’existence de la Russie est menacée. Savoir si le gouvernement russe considère les troubles provoqués de l’extérieur comme une attaque externe, cela n’est pas clair à ce stade, mais je ne chercherais pas à le vérifier.

Origine et motivation de la guerre en Ukraine

Comme chacun devrait le savoir, les guerres ne commencent pas avec le premier coup de feu, mais sont déclenchées soit par l’intention d’utiliser la force pour imposer sa domination, soit en réaction à une menace stratégique. Le récit occidental semble affirmer que le président russe Vladimir Poutine est un fou qui cherche à dominer le monde. La Russie, quant à elle, a clairement indiqué qu’elle ne pouvait pas accepter l’infrastructure militaire de l’OTAN à ses frontières, définissant ainsi clairement la Russie comme un ennemi potentiel. Elle a également rappelé l’annonce antérieure du président ukrainien Zelensky selon laquelle l’Ukraine avait l’intention de reprendre la Crimée, qui aurait été suivie d’un renforcement militaire aux abords de ce territoire. A cela s’ajoute la déclaration selon laquelle l’accord de Minsk était nul et non avenu. Comment voyez-vous le contexte du déclenchement de cette guerre ?

De toute ma formation à l’Académie militaire de l’état-major russe, je ne connais aucune doctrine appelant à la domination du monde par la Russie ou à une alliance dirigée par elle. Contrairement aux informations qui circulent dans les médias occidentaux, les théories de l’eurasisme, telles que celles de [l’analyste politique russe] Alexandre Douguine, n’ont joué aucun rôle dans notre formation.

En revanche, nous avons étudié les théories géopolitiques d’Halford Mackinder, d’Alfred Thayer Mahan et d’autres [géopoliticiens de l’Empire britannique].

Il me semble que la percée russe vers les mers chaudes, depuis l’époque du tsar Pierre le Grand, est parfois interprétée à tort comme une tentative de chercher à dominer le monde. Il était clair pour nous que les ressources de la Russie ne lui permettent aucune visée qui s’apparente à la domination du monde.

De mon point de vue, la Russie n’aurait eu aucune raison de réagir par une invasion de l’Ukraine si cette dernière avait réellement essayé de reconquérir les républiques populaires autoproclamées de Lougansk et de Donetsk.

Cependant, je considère les déclarations ukrainiennes affirmant que les accords de Minsk sont nuls et non avenus comme une violation ouverte du droit international. J’aurais préféré que la Russie et les républiques populaires reconnues par elle mènent une opération qui oblige l’Ukraine à respecter les accords de Minsk.

Crédit : Jacques Baud, Poutine, maître du jeu?, p. 216; Max Milo, 2022.

D’après les rapports quotidiens de la mission d’observation de l’OSCE en Ukraine, j’en ai également conclu que l’Ukraine était peut-être en train de déployer des troupes en vue d’attaquer les républiques populaires autoproclamées. Les frappes préventives sont toujours délicates du point de vue du droit international.

Toutefois, dans son discours du 24 février, le président russe Poutine a clairement indiqué qu’il considérait qu’une guerre de l’OTAN contre la Russie était imminente, rappelant la situation du 22 juin 1941. L’invasion de l’Allemagne nazie et de ses alliés européens ce jour-là est l’équivalent [pour la Russie] du raid japonais sur Pearl Harbor [pour l’Amérique]. Le soutien massif de l’Occident à l’Ukraine confirme ce récit.

Quels sont, selon vous, les objectifs de la Russie dans ce conflit, et comment mènent-ils cette guerre ?

La Russie a encouragé (ou alimenté, si vous voulez) l’insurrection des régions de Donetsk et de Lougansk contre le gouvernement central de Kiev, parce qu’elle pensait que ces deux régions empêcheraient définitivement l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. L’adhésion à l’OTAN de la deuxième armée la plus puissante d’Europe aurait massivement modifié l’équilibre des forces en Europe de l’Est au désavantage de la Russie.

En outre, la frontière orientale de l’Ukraine correspond à peu près à l’endroit où campaient la Wehrmacht allemande et ses alliés européens à l’automne 1941, lorsque l’Armée rouge était sur le point de s’effondrer. L’automne dernier, le Kremlin en est peut-être arrivé à la conclusion qu’il n’était plus possible d’empêcher l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Lorsqu’il est devenu évident que l’Occident n’était pas prêt à faire des concessions ni à fournir des garanties à la Russie dans le domaine de la sécurité, la contre-stratégie a rapidement été choisie : démanteler l’armée et l’industrie de l’armement ukrainiennes, affaiblir son potentiel humain, économique et autre, et créer une zone tampon entre l’OTAN et la Russie. Le terme de démilitarisation, utilisé par le président Poutine dans son discours du 24 février, en est pour moi une indication.

Les nazis et les unités de « volontaires » ukrainiens

L’Occident a tenté de minimiser le fait que les forces ukrainiennes comprennent des régiments dits de volontaires qui affichent ouvertement une idéologie nazie, si fait que la Russie a annoncé la dénazification comme l’un de ses principaux objectifs. D’autre part, l’Occident soutient ouvertement l’envoi de mercenaires et de « volontaires » pour soutenir l’Ukraine, dont certains ont combattu en Syrie. Certaines sources affirment que leur nombre pourrait atteindre 100 000. Qu’en pensez-vous ?

Le chiffre de 100 000 est certainement exagéré. En ce qui concerne la guerre en Syrie, la population russe se souvient des guerres menées dans le Caucase du Nord, notamment en Tchétchénie, et d’une décennie traumatisante dans les années 1990, lorsqu’il existait un réel danger de désintégration de la Russie en États constitutifs. La Russie se voit dans une lutte pour sa survie. En effet, il existe dans la société ukrainienne un courant prétendument patriotique - je dirais plutôt nationaliste - qui a du mal à se distancier de l’idéologie national-socialiste. Le fait qu’en Ukraine (et malheureusement aussi dans certains pays occidentaux), les nazis, jeunes ou anciens, puissent se complaire sans être inquiétés dans leurs souvenirs, est interprété en Russie comme la preuve que le pays est à nouveau en lutte de survie contre le national-socialisme.

Lors de mes nombreux voyages en Ukraine, et plus particulièrement dans cette région orientale en crise, j’ai été confronté à des combattants qui ne cachaient nullement leurs convictions néo-nazies. Il n’est donc pas surprenant que ces individus aient été les premiers à rejoindre une opération de contre-insurrection contre les habitants russophones de l’Est.

En Russie, on craint que ces extrémistes, grâce à leur armement et à leur organisation interne, continuent à déterminer la politique ukrainienne à venir et à faire de la lutte contre tout ce qui est russe un état de fait permanent. C’est pourquoi le président Poutine a parlé de dénazification comme d’un objectif de guerre le 24 février.

L’image du conflit perçue par le biais des médias et des sources publiques de l’OTAN, y compris le département américain de la Défense, semble pour le moins trompeuse. Comment analysez-vous la situation sur le terrain ? Quelles sont la stratégie et la tactique russes ? Selon certains observateurs, leur approche est bien différente de la tactique dite de « choc et effroi » que les États-Unis ont utilisée en Irak ou en Syrie, où les attaques visaient tout le pays.

Au cours de mon travail dans le cadre de l’OSCE, j’ai souvent eu l’impression que l’image qu’avaient mes collègues occidentaux de la situation en Ukraine, était très largement basée sur des informations ukrainiennes. Bien sûr, l’Ukraine a tout intérêt à diffuser sa vision des choses afin d’influencer les autres Etats en sa faveur. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’informations militaires concrètes, je constate que les professionnels des forces armées et des services de renseignement de l’Est et de l’Ouest sont largement d’accord. L’Ukraine - et avec elle, une grande partie de la presse occidentale - s’est réjouie de chaque succès tactique des forces armées ukrainiennes au cours des trois derniers mois. Et il y en a effectivement eu dans la phase initiale. Même avant le début de la guerre, j’avais un grand respect pour l’armée ukrainienne, qui était la deuxième plus grande armée d’Europe, avec une solide expérience de la guerre.

Néanmoins, en huit ans de guerre, les formations armées des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk sont également devenues des professionnels très expérimentés. J’ai l’impression que les forces armées de la Russie et de ses alliés (ou de ses mandataires, si vous voulez) s’efforcent de prendre le contrôle de territoires afin d’y établir ensuite d’autres républiques. En deuxième objectif, elles cherchent à détruire l’armée professionnelle ukrainienne et son industrie d’armement. C’est dans ce sens que j’interprète la déclaration du président Poutine sur la démilitarisation de l’Ukraine. L’approche russe diffère sensiblement de celle de l’Occident dans les autres guerres de ces trente dernières années, et j’ai l’impression que beaucoup d’Occidentaux ne l’ont toujours pas compris.

L’Ukraine peut-elle gagner, comme on nous le dit ?

L’OTAN semble penser que l’Ukraine peut gagner cette guerre et qu’elle est en train de le faire. Qu’en pensez-vous ?

À mon avis, l’armée ukrainienne n’a plus aucune marge de manœuvre depuis un certain temps. Les contre-attaques furieuses dans les régions de Kiev, Kharkov et Nikolaïev ont épuisé leurs formations professionnelles. Même les livraisons d’armes en provenance de l’Ouest ne permettront pas de rétablir rapidement leur liberté d’action. Si les troupes russes peuvent maintenant faire éclater en plusieurs entités le principal contingent de l’armée ukrainienne dans le Donbass et anéantir les troupes à l’intérieur, cela signifie que la cohésion opérationnelle a également été perdue. Le gouvernement du président Zelensky n’a pratiquement plus aucune option militaire.

On ignore si la Russie dispose encore des forces suffisantes pour exploiter cette situation. Cependant, la perspective d’une victoire incluant l’expulsion des troupes russes d’Ukraine et l’élimination des républiques autoproclamées de Lougansk et de Donetsk se situe au-delà des capacités de l’armée ukrainienne.

L’Institut Schiller a appelé à un cessez-le-feu et à un règlement négocié, mais plus largement, « à une conférence pour établir un accord pour la sécurité et le développement économique de tous les pays », basée sur les principes ayant conduit au traité de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente Ans. Seriez-vous d’accord avec cette approche ?

Ce conflit repose sur des contradictions entre les principes du droit international : alors que l’Ukraine accuse la Russie de violer l’interdiction du recours à la force, la Russie reproche à son tour à l’Ukraine de violer les accords de Minsk. L’Ukraine justifie son désir de rejoindre l’OTAN par la liberté de choisir ses alliances afin d’assurer sa sécurité. La Russie lui oppose le principe d’indivisibilité de la sécurité, selon lequel la sécurité d’un partenaire ne peut se faire au détriment d’un autre. L’Ukraine revendique son intégrité territoriale. La Russie répond en soulignant la violation des droits de la population russophone en Ukraine.

Bien que je considère que le terme de génocide utilisé par la partie russe dans ce contexte soit exagéré, je pense qu’un nettoyage ethnique par des fanatiques nationalistes est tout à fait possible si l’Ukraine reprend le contrôle de ses territoires à l’Est. En raison des guerres menées par l’Occident au cours des trente dernières années, la Russie ne cesse de porter des accusations massives contre l’OTAN.

Je crains qu’il soit plus facile pour toutes les parties de s’accommoder d’une nouvelle Guerre froide que de faire face aux erreurs et aux échecs de ces trente dernières années. Le grand perdant sera l’Ukraine, qui ne récupérera pas les territoires que la Russie lui a pris depuis 2014.

J’ai toujours eu l’impression que les États-Unis étaient la force motrice exigeant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Cela vient peut-être de concepts géopolitiques dirigés contre la Russie.

Pour moi, une alliance défensive entre tous les voisins de la Russie serait une solution réalisable. Cette alliance disposerait de ressources comparables à celles de la Russie, qui, ne serait-ce que pour des raisons géographiques, aurait le plus grand mal à attaquer simultanément la Finlande, la Pologne, l’Ukraine et la Roumanie.

La condition préalable à un accord sur la sécurité en Europe serait une évaluation réaliste des intérêts légitimes de la Russie en matière de sécurité, et des arguments convaincants dans le cas où certaines demandes russes devraient être rejetées. Pour l’instant, je ne vois ni la volonté de discuter, d’un côté comme de l’autre, ni la capacité de l’Occident à évaluer la Russie de manière réaliste. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un dialogue militaro-stratégique qui identifie les possibilités et les limites de la sécurité collective en Europe.

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